De l’Autriche et de la Nouvelle Droite

De l’Autriche et de la Nouvelle Droite

Éléments :
Née en France, la « Nouvelle Droite » est devenue au fil des ans un phénomène européen dont nous avons montré la diversité au cours de précédents entretiens. Peut-on parler d’une « Nouvelle Droite » en Autriche ?

Jürgen Hatzenbichler :
En Autriche, il n’existe pas de Nouvelle Droite organisée à la manière du GRECE en France. Mais les idées de la Nouvelle Droite française ont été souvent reprises et discutées – je l’ai fait moi-même entre 1990 et 1994, dans le journal Identität, réalisé avec les étudiants de la Freiheitliche Studenteninitiative (FLI) –, même si l’influence allemande demeure évidemment la plus forte. Par ailleurs, les idées de la Nouvelle Droite ont été rapidement diffusées dans l’entourage du FPÖ (le Parti Libéral Autrichien). Le premier livre de Jörg Haider, Die Freiheit die ich meine (La liberté qui est la mienne), constituait ainsi un manifeste politique reprenant de manière simplifiée quelques thèmes de la ND. Mais cette influence s’est évanouie au fur et à mesure que Haider « s’américanisait ».

Éléments :
Vous avez participé voici quelques mois au lancement d’un hebdomadaire, Zur Zeit, dont les premiers résultats de vente semblent prometteurs. Ce journal correspondait-il à un besoin spécifique à l’Autriche ? Se situe-t-il « à droite » et bénéficie-t-il du soutien officiel de partis politiques ?

Jürgen Hatzenbichler :
Nous avions d’abord lancé voici quelques années une édition autrichienne du journal Junge Freiheit, mais cette formule ni vraiment allemande ni vraiment autrichienne ne nous convenait guère. D’où le lancement de Zur Zeit, qui est le premier hebdomadaire autrichien « de droite » publié depuis 1945. Il couvre un large spectre politique, allant des nationaux-libéraux aux catholiques conservateurs, et depuis son lancement en octobre 1997, les ventes sont très encourageantes. Zur Zeit est un journal politique – je ne dirai pas « métapolitique », car ce concept ne me convient guère –, mais il réunit les intellectuels conservateurs au-delà des appartenances politiciennes. Son rédacteur en chef, Andreas Mölzer, est l’ancien « idéologue en chef » du FPÖ.

Éléments :
On parle beaucoup en France du « phénomène » Jörg Haider. Son Parti libéral (FPÖ) est souvent comparé au Front National français, c’est-à-dire à une « réaction » nationaliste et xénophobe face aux défis de l’immigration, du chômage, de la construction européenne et de la mondialisation. En même temps, Haider est réputé pour son « double discours » : il semble alterner avec talent les provocations calculées et les discours rassurants. Qu’en est-il exactement ?

Jürgen Hatzenbichler :
Jörg Haider représente aujourd’hui le plus grand talent politique d’Autriche. Devenu président du FPÖ en 1986, il a depuis gagné à toutes les élections et fait progresser son parti de 4 à 20 %. C’était à l’origine un parti national-libéral (freiheitlich) – concept qui ne doit pas prêter à des contre-sens : national signifie toujours national-allemand et libéral renvoie à la révolution de 1848, c’est-à-dire au combat pour les droits civils. 1848 reste d’ailleurs la référence privilégiée du FPÖ. Sous la férule de Jörg Haider, le FPÖ est devenu un parti populiste de droite radicale, à la fois patriotique (« l’Autriche d’abord »), social (il a empiété sur l’électorat populaire des sociaux-démocrates) et chrétien. Les libéraux de gauche, quant à eux, ont quitté le parti pour fonder le Forum libéral, qui recueille environ 5 % des voix.

Mais en réalité, il ne faut pas trop accorder d’importance aux définitions de fond, car le populisme est avant tout un opportunisme. Le seul point de repère fixe du FPÖ est la personnalité de son président. Jörg Haider veut à tout prix devenir chancelier, mais il a contre lui la grande coalition du SPÖ et de l’ÖVP (socialistes et conservateurs). Son avenir dépend de sa capacité à structurer son discours, ses propositions et son mouvement lui-même, qui a connu une croissance extrêmement rapide. Bien que le FPÖ ait toujours refusé tout contact avec le FN, je considère que les deux partis sont très comparables.

Éléments :
Dans un entretien qu’il nous avait accordé, un de vos compatriotes, Peter Handke, nous avait décrit le climat intellectuel étouffant de l’Autriche, et vos collègues de Junge Freiheit en ont fait de même concernant l’Allemagne. Plus généralement, le débat des idées en Europe est marqué depuis une dizaine d’années par la montée d’une intolérance qui, sous couvert d’antifascisme, entend exclure tous ceux qui s’écartent par trop de l’idéologie dominante. Ce phénomène est-il perceptible en Autriche ?

Jürgen Hatzenbichler :
Peter Handke, que j’estime beaucoup, a entièrement raison. Nous connaissons bel et bien en Autriche les phénomènes de la « nouvelle Inquisition » ; et du « politiquement correct ». En 1945, la rééducation du pays a été très superficielle, car l’Autriche ne voulait ni appartenir au camp des perdants ni supporter la responsabilité historique de la persécution des Juifs. On a donc prétendu que l’Autriche avait été, en 1938, la première victime de la politique expansionniste allemande. C’était évidemment un mensonge !

Le contrôle de l’opinion publique s’exerce surtout par le biais d’une association privée subventionnée par l’état, les « Archives de Documentation de la Résistance autrichienne », dont le but officiel est l’étude de la résistance contre les nazis, mais qui exerce en fait une véritable police de la pensée. Elle a ainsi publié et largement diffusé un Manuel de l’extrémisme de droite, rédigé par un groupe de néo-marxistes, qui vise à diaboliser les « infréquentables ». Le phénomène est évidemment accentué par la pression représentée par Haider et par la multiplication d’attentats par colis piégés dont les auteurs n’ont toujours pas été démasqués.

Éléments :
Durant au moins cinq siècles, le destin de l’Autriche s’est confondu avec celui de la dynastie des Habsbourg. Existe-t-il aujourd’hui une nostalgie impériale en Autriche ? Dans les années à venir, l’Autriche peut-elle jouer un rôle régulateur dans la Mitteleuropa danubienne et balkanique ?

Jürgen Hatzenbichler :
Il existe effectivement une nostalgie des Habsbourg – qui, personnellement, me laisse froid. Elle a en effet surtout un caractère touristique et folklorique, alignant les clichés sirupeux du « bon empereur », de la princesse Sissi et de ses chevaux Lippizaner ! D’un point vue intellectuel, cette nostalgie est tout à fait paralysante.

D’un point de vue historique et géopolitique, certaines tendances lourdes ont ressurgi avec la guerre en ex-Yougoslavie. Une partie des problèmes de Handke venaient de là, puisqu’il défendait les Serbes, alors que l’Autriche a massivement pris parti pour les Croates et les Slovènes, qui étaient jadis intégrés à la monarchie austro-hongroise. Cette politique me paraît légitime, dans la mesure où le « yougoslavisme » n’a jamais été qu’un concept artificiel permettant aux Serbes de dominer leurs voisins. Pour autant, la diabolisation de la Serbie est inacceptable.

L’Autriche va bientôt accéder à la présidence de l’Union européenne et elle va en profiter pour servir de médiatrice avec les nations d’Europe orientale qui faisaient jadis partie de sa zone d’influence et qui souhaitent entrer dans l’Union. Cette orientation se démarque de celle de l’Allemagne et témoigne, à sa manière, du souvenir des Habsbourg.

Éléments :
Ethniquement, historiquement et linguistiquement, l’Autriche appartient à l’ensemble germanique. Qu’en est-il aujourd’hui des sentiments autrichiens à l’égard de l’Allemagne ? Existe-t-il un courant d’opinion « rattachiste », c’est-à-dire souhaitant la fusion des deux pays ? À l’inverse, existe-t-il des liens privilégiés entre l’Autriche, les Länder méridionaux de l’Allemagne, les cantons germanophones de la Suisse ou le Nord de l’Italie ?

Jürgen Hatzenbichler :
Dites à un Autrichien que vous croisez dans la rue qu’il est allemand, et il le niera aussitôt avec force ! Les rapports avec notre voisin sont en fait partagés. Si l’Allemagne est bel et bien notre premier partenaire économique, les Autrichiens ne manquent pas une occasion de s’en démarquer – même par une rivalité patriotique dans le domaine sportif, par exemple. Notre mentalité est différente de celle de la Prusse et, depuis 1918, nous vivons dans la contradiction permanente entre une identité étatique autrichienne et une identité populaire allemande. L’Entente avait interdit le rattachement au traité de Saint-Germain, et les Alliés ont fait de même en 1955. De sorte que les Autrichiens s’attachent aujourd’hui à leur État en refoulant leurs origines. Lorsque le chef du parti communiste – groupusculaire – dit que l’identité autrichienne réside finalement dans sa prise de distance vis-à-vis de l’Allemagne, il a raison sur le plan politique (depuis 1945), même s’il a tort sur le plan culturel ou ethnique.

Aucune force politique ne milite en faveur d’un rattachement à l’Allemagne et le camp « national-allemand » est marginalisé : on le qualifie, bien à tort, de national-socialiste. Mais en réalité, ce modèle historique semble d’autant plus dépassé que les frontières entre les deux pays ont été peu ou prou abolies depuis leur entrée dans l’Union européenne. Naturellement, il existe par ailleurs des contacts privilégiés entre l’Autriche et les régions limitrophes que vous citez. Un groupe d’études, Alpen-Adria, organise la coopération de ces régions, sous un angle plus technocratique que régionaliste à proprement parler. La relation la plus forte relie l’Autriche au Tyrol du Sud, région détachée de notre pays après la Première Guerre mondiale en totale contradiction avec les règles du droit international. Aujourd’hui encore, l’Autriche protège attentivement les droits de la minorité germanique du Tyrol.

Éléments :
Vous avez longtemps collaboré au journal Die Aula, l’un des organes des corporations étudiantes (Burschenschaften). Ces corporations, encore vivaces dans le monde germanique, sont totalement inconnues en France. Pouvez-vous en décrire la nature ?

Jürgen Hatzenbichler :
Les corporations étudiantes, dont la Burschenschaft représente la principale composante, remontent au temps des guerres d’indépendance menées contre Napoléon. Elles sont donc indissociablement liées à l’histoire du mouvement national-allemand, qui a participé activement à la révolution de 1848. Mais les groupes étudiants, malgré des tentatives régulières de renouvellement, sont vite devenus réactionnaires. Sous le national-socialisme, les corporations furent dissoutes, et elles n’ont réapparu qu’après la guerre. Il est aujourd’hui difficile de porter un jugement d’ensemble sur elles : certaines sont politiquement engagées, d’autres sont apolitiques. Les unes sont très libérales, les autres proches de l’extrême droite.

Les corporations sont essentiellement des groupes masculins qui forment entre eux une union à vie. Les jeunes adhérents (Fuxen) deviennent membres de plein droit (Burschen) après deux semestres universitaires. Lorsqu’ils entrent dans la vie active, les étudiants deviennent Alte Herren (les « anciens ») et restent membres jusqu’à la fin de leurs jours, participant ainsi à la continuité de la corporation dont ils sont Bundensbrüder (« frères de l’union »). Le système est un peu comparable à la franc-maçonnerie. Les groupes nationalistes se battent encore en duel, le respect de ce rituel archaïque constituant la preuve par le sang de l’appartenance à la corporation. Mais la plupart des groupes, notamment les Cartell-Verband catholiques-conservateurs, ne se battent plus ainsi.

Aujourd’hui, les corporations sont un mélange de folklore, d’élitisme et de vie associative classique. Affaiblies par la démocratisation de l’Université, elles ne jouent plus guère de rôle dans la vie de l’étudiant « moyen » et sont souvent cataloguées « à droite » – les groupes autrichiens étant nettement plus politisés que leurs homologues allemands. Beaucoup se sont repliées sur elles-mêmes et se contentent d’entretenir leurs traditions. Cependant, elles représentent encore un potentiel véritable et au sein du FPÖ, par exemple, nombre de fonctionnaires sont membres de corporations. J’appartiens pour ma part à une corporation très ouverte, de tendance conservatrice et nationale-libérale. Comme tous les étudiants, j’y ai appris à défendre mon point de vue lors de discussions souvent vives et franches. Les corporations obéissent à un principe fondamentalement démocratique, toutes les requêtes communautaires étant votées à l’association d’un Convent.

Éléments :
Dans votre dernier essai, Querdenker, vous présentez à vos lecteurs des auteurs aussi différents que Julius Evola, Edgar J. Jung, Roberto Michels, Kurt Eggers, Ernst von Salomon, Ernst Niekisch, Antoine de Saint-Exupéry, Pierre Drieu La Rochelle ou Alain de Benoist. Quels est le fil conducteur qui relie, au-delà des époques et des frontières, ces « penseurs transversaux », et vous reconnaissez-vous plus particulièrement dans l’un d’entre eux ?

Jürgen Hatzenbichler :
C’est à Alain de Benoist que je dois l’idée de ce livre. En 1990, je l’ai rencontré à Paris et il m’a fait part de son regret de voir le peu d’intérêt que les Allemands accordaient aux intellectuels de droite étrangers. Cela explique les portraits de Drieu la Rochelle, Saint-Exupéry, Michels, D’Annunzio, Evola, Mishima et Alain de Benoist lui-même. À mon sens, ces auteurs peuvent tous être considérés comme des révolutionnaires-conservateurs : ils ont cultivé un style de vie antibourgeois, tout en témoignant de leur attachement aux traditions. Je voulais aussi en finir avec le préjugé absurde selon lequel « l’intelligence est à gauche ». Personnellement, je ne me reconnais dans aucun de ces auteurs et je m’attache toujours à penser par moi-même. Le personnage qui a ma plus grande sympathie est sans doute Drieu La Rochelle. J’apprécie aussi bien l’écrivain, le « feu follet » politique, l’Européen et le décadent. Il a su faire naufrage avec style et grandeur.

Éléments n°91, 1998.