Italie, Europe et Nouvelle Droite

Italie, Europe et Nouvelle Droite

Éléments :
L’Italie semble avoir réussi son entrée dans l’Euro, grâce à une coalition de gauche et de centre-gauche (l’Olivier). Comment est perçue la construction européenne dans l’opinion publique ?

Marco Tarchi :
Depuis plusieurs années, les enquêtes effectuées par les instituts de sondage révèlent que, parmi tous les pays de l’Union Européenne, l’Italie est celui où le projet d’unification du continent reçoit le plus grand nombre d’adhésions au sein du grand public. On a avancé quelques hypothèses quant aux motivations de cette attitude. Selon certains, elle serait due au fait que les citoyens italiens, mécontents de leurs services publics, de la corruption de la classe politique et des lourdeurs de l’appareil bureaucratique et fiscal, verraient dans l’intégration européenne la seule chance de rattraper les standards des pays les plus avancés. Les technocrates de Bruxelles seraient donc appelés à réussir là où les gouvernements de Rome ont échoué, en imposant à l’Italie les mesures nécessaires au redressement de l’économie et des institutions. Cette hypothèse explique peut-être l’opinion favorable d’une large majorité des Italiens à l’égard de la construction européenne, mais elle ne suffit cependant pas à expliquer pourquoi cette attitude ne cesse de se renforcer depuis quarante ans. En effet, durant les deux ou trois premières décennies de la CEE, il était difficile de penser que l’on arriverait, à terme, à la création d’un système législatif commun ou à la concession de vastes pouvoirs de direction politique à des organes supranationaux.

Selon une autre hypothèse, les Italiens sont en train de s’identifier à l’Europe pour combler le déficit d’identité nationale, notamment les difficultés du processus d’unification de la péninsule : dans les régions du Nord, on se sentirait plus proche des mentalités et des modes de vie de certaines régions françaises, allemandes ou autrichiennes que de ceux du Mezzogiorno. Ce scénario contient sans doute un élément de vérité, mais il me semble que les sympathies européistes, diffusées de manière assez homogène dans toutes les zones géographiques du pays, tendent moins à créer une nouvelle identité, appelée à se substituer à l’ancienne, qu’à établir une référence qui viendrait s’y ajouter. Plusieurs facteurs historiques et psychologiques sont à prendre en considération. Il ne faut pas oublier que l’Italie a été, au fil des siècles, le théâtre de conquêtes, de cohabitations et de mélanges dont plusieurs populations étrangères, pour la plupart européennes, ont été les protagonistes : Normands, Allemands, Français, Espagnols, Autrichiens. Malgré les guerres d’indépendance et la rhétorique du Risorgimento, cette situation a fait se sédimenter des « noyaux relationnels » qui dépassent les frontières nationales. D’ailleurs, les Italiens sont eux-mêmes un peuple de voyageurs et d’émigrants qui n’ont jamais refusé le contact avec l’Autre.

Que l’Italie ait joué un rôle important dans la construction des institutions européennes dès 1957 (traité de Rome) s’explique également par la volonté de sa classe politique de créer une barrière de protection face au danger soviétique, volonté renforcée par la présence sur son sol du plus puissant parti communiste d’Europe occidentale. En d’autres termes, l’européisme fut strictement lié, aux yeux de l’opinion publique, à l’anticommunisme, élément fondamental de la politique italienne à l’époque de la guerre froide. C’est dans cet esprit que l’Italie a soutenu le projet de constitution de la Communauté Européenne de Défense (CED), combattu par les communistes et finalement enterré par la France. Sachant ne pas disposer des ressources militaires suffisantes pour faire face à une menace en provenance de l’Est, on voulait créer un outil défensif plus aisément contrôlable que l’OTAN, assujettie aux intérêts stratégiques des États-Unis. Enfin, beaucoup d’Italiens n’oublient pas les ravages provoqués dans leur pays par les deux grandes guerres civiles européennes du XXe siècle. En unifiant le continent, ils espèrent éviter la répétition de tels désastres.

Éléments :
En France, l’Europe telle qu’elle se construit n’est franchement défendue que par les démocrates-chrétiens et les socialistes libéraux. Que pensez-vous de l’Europe des traités de Maastricht et d’Amsterdam ?

Marco Tarchi :
Évidemment, les développements récents de l’unification européenne ont quelque peu compliqué les choses. On a beaucoup discuté du traité de Maastricht et de la création de la monnaie unique. Quelques partis (Refondation Communiste, Alliance Nationale, parfois la Ligue du Nord) ont exprimé leur crainte sur les risques inhérents à cette nouvelle phase. Certains redoutent une Europe du grand capital ou une eurocratie dominée par les intérêts des multinationales. D’autres ont peur que la perte de souveraineté des États-nations ne soit un premier pas vers l’instauration d’un ordre mondial unipolaire, qui ne reconnaîtrait plus les exigences des différents peuples qui vivent sur le Vieux Continent.

Tout en reconnaissant l’existence de certains de ces dangers, je suis pour ma part nettement favorable à l’unification européenne, à condition qu’elle se réalise dans son intégralité, c’est-à-dire en incluant et en valorisant les dimensions politique et culturelle, aujourd’hui subordonnées aux exigences de l’économie et de la finance. Je crois que le redimensionnement du pouvoir des États-nations pourra favoriser la valorisation d’espaces régionaux intégrés, dont les actuelles « eurorégions » sont une première esquisse, en favorisant la reconstitution, en termes modernes et ouverts, de logiques communautaires. Affirmer qu’une telle tendance pourrait semer le germe d’un futur empire européen, c’est peut-être faire des concessions à l’utopie ; mais il est au moins certain qu’elle favoriserait un choix ethnopluraliste et diminuerait donc les risques de l’homogénéisation planétaire provoquée par la globalisation.

La création de l’euro, en outre, est un premier pas en direction d’une prise de conscience des divergences d’intérêts qui existent entre l’Europe et les États-Unis, ainsi qu’un instrument pour soutenir la concurrence commerciale et financière qui se dessine de plus en plus clairement entre les deux rives de l’Atlantique. Peut-être vivons-nous aujourd’hui le premier stade de la formation d’une authentique identité continentale, qui pourrait se développer tout au long du XXIe siècle par étapes successives. La plus importante de celles-ci serait la création d’une politique étrangère commune à l’Europe entière, suivie par une série d’intenses efforts qui auraient pour but de mettre en évidence les traits communs de l’héritage culturel des peuples qui habitent ce « grand espace ». Bien entendu, tout cela devra s’effectuer en intégrant le plus vite possible à l’Union les pays de l’Europe ex-communiste et en enlevant progressivement toute capacité opérationnelle aux instruments de la stratégie occidentaliste nord-américaine (OTAN), ainsi qu’en cultivant des relations suivies avec la Russie, de manière à la soustraire à son sentiment d’encerclement et aux paranoïas qui en découlent et qui ont causé tant de dommages dans le passé.

Éléments :
Comment jugez-vous la relative stabilité qu’a connue le gouvernement Prodi, récemment renversé il est vrai, mais qui contraste avec l’ébullition des années Berlusconi ?

Marco Tarchi :
Il faut souligner que la stabilité du gouvernement Prodi – comme celle de tous les gouvernements italiens : en 53 ans de vie républicaine, il y en a eu 55 ! – s’est avérée en effet toute relative, puisqu’après moins de deux ans et demi d’existence, même ce cabinet a été renversé suite à la défection d’une des forces qui l’appuyaient. Cela dit, il est vrai que tout au long de son existence, l’exécutif dirigé par la coalition de centre-gauche, tout en ne disposant pas d’une majorité parlementaire autonome (à la Chambre des députés il a été contraint de demander le soutien du groupe de Refondation Communiste, qui l’a finalement laissé tomber), a joui de conditions de survie meilleures que celles du cabinet Berlusconi, qui n’a duré que huit mois.

Les raisons de ces destins contrastés sont évidentes et découlent de l’hétérogénéité et du manque d’expérience qui affligent la droite italienne. Dans un pays où, durant presqu’un demi-siècle, le mot « droite » avait été banni du débat démocratique, pour n’être appliqué qu’au Mouvement Social Italien (MSI ), parti ouvertement néofasciste et donc exclu de tout rôle gouvernemental, il était très difficile de bâtir une coalition clairement opposée à la gauche au moment où les partis centristes, depuis toujours majoritaires, venaient de s’écrouler brutalement. Ceux qui s’attendaient à ce que le charisme médiatique et les ressources économiques de Berlusconi puissent combler à eux seuls ce vide ne cultivaient qu’une illusion. Le rassemblement qu’il a promu accueillait des forces politiques qui, encore quelques jours auparavant, proclamaient leur réciproque incompatibilité : des tenants du fédéralisme intégral et des adeptes du centralisme jacobin, des partisans de la liberté de marché la plus absolue et des défenseurs de l’État-providence, des catholiques et des anticléricaux, des libéraux et des nationalistes. Il n’a pas été surprenant de constater que, très vite, cette hétérogénéité provoquait une incapacité à décider en plusieurs domaines et poussait la coalition vers l’éclatement. Qui plus est, les diverses « droites » représentées au sein du Pôle de la Liberté recueillaient ce qu’elles avaient auparavant semé, c’est-à-dire qu’elles payaient le prix d’une inaction absolue sur le terrain métapolitique pendant les décennies précédentes. Aussi bien la société que la culture italiennes avaient été pénétrées dans de multiples champs par les forces de gauche, lesquelles, fidèles à l’enseignement de Gramsci, avaient conquis l’hégémonie au sein de la société civile. L’accès au pouvoir de partis qui faisaient de l’anticommunisme – sur un ton anachronique qu’il faut quand même souligner – leur drapeau ne pouvait donc que déchaîner une forte réaction de la part de cet appareil de contrôle du consensus. Et c’est ce qui s’est effectivement passé. Le gouvernement Berlusconi, malgré le petit empire médiatique possédé par son leader, s’est trouvé confronté à l’hostilité d’une grande partie de l’établissement intellectuel – fonctionnaires et employés de l’audiovisuel, ténors du journalisme, éditeurs, académiciens, réalisateurs de cinéma et de théâtre, acteurs, musiciens : en somme, l’ensemble des faiseurs d’opinion –, des associations engagées dans le social, des syndicats, etc. Il n’a pas résisté au choc.

Éléments :
La vie politique italienne a connu ces dernières années deux nouveautés dont la plupart des observateurs reconnaissent l’importance, sans toutefois s’accorder sur leur interprétation : il s’agit de la montée en puissance de l’Alliance Nationale de Gianfranco Fini et de la Ligue du Nord d’Umberto Bossi. Quelle est votre analyse de ces phénomènes ? Sont-ils appelés à durer ?

Marco Tarchi :
Le succès de l’Alliance Nationale et de la Ligue du Nord est né sur un terrain commun, mais il a déclenché des dynamiques fort différentes. L’une et l’autre ont bénéficié du mécontentement de plus en plus vif qui existait dans tout le pays vis-à-vis de l’incapacité manifeste de la classe politique. Les sondages de l’Eurobaromètre, qui avaient enregistré dès 1972 un degré d’insatisfaction des Italiens par rapport au fonctionnement du système démocratique deux fois plus fort que dans les autres pays, témoignent qu’en 1993-94, ce sentiment de méfiance était partagé par plus de 65% des sondés. Le MSI (qui ne s’était pas encore transformé en Alliance nationale) et la Ligue du Nord jouissaient d’une réputation de partis anti-système, fondant leur propagande sur la dénonciation de l’inefficacité et de la corruption de la « partitocratie ». Ils étaient donc les candidats naturels à la récolte des nombreux votes de protestation que mettait à leur disposition la crise ouverte par les enquêtes judiciaires touchant des centaines de députés, sénateurs, ministres et dirigeants des partis de gouvernement. Que le MSI-AN soit passé de 5,2% des voix aux élections générales de 1992 à 13,5% en 1994 et à 14,7% en 1996, ou que la Ligue, qui ne présente ses listes que dans les régions du Centre-Nord, ait frôlé en 1994 et franchi en 1996 la barre des 10% de voix au niveau national, dépassant 30% dans plusieurs circonscriptions de la Vénitie et de la Lombardie, n’a donc pas de quoi surprendre.

Les deux partis ont néanmoins choisi d’utiliser de façon fort différente le soutien populaire dont ils jouissaient. Le MSI, faisant sienne l’étiquette d’Alliance Nationale, s’est nettement déplacé vers des positions conservatrices. L’AN a essayé de se donner une image « fréquentable » en ouvrant ses portes à nombre d’anciens dirigeants des partis centristes disloqués par les vicissitudes de la « Tangentopoli » ( nom italien du scandale de la corruption politique du début des années quatre-vingt-dix ) : démocrates-chrétiens, socialistes, républicains, libéraux. Aujourd’hui, son objectif principal est de s’affirmer en tant que partenaire fiable et indispensable de la coalition de centre-droit, dont elle veut représenter l’aile « nationale », oscillant entre des propositions conservatrices, libérales et nationalistes, de moins en moins influencée par la tendance populiste qui revendique le label de « droite sociale ».

La Ligue, au contraire, a radicalisé son image (ses militants se présentent lors des meetings vêtus d’une chemise verte, qu’ils adoptent comme un signe d’identification), ses thèmes de propagande (qui ont pendant un certain temps privilégié la demande de sécession du Nord « productif » et, aujourd’hui, mettent au premier rang la lutte contre l’immigration et la société multiraciale), son langage (le ton agressif et volontiers vulgaire de ses dirigeants s’oppose consciemment à la langue de bois des politiciens professionnels). Elle cherche par ailleurs à se donner les apparences d’un mouvement plutôt que d’un parti. La substance populiste de son message, les critiques qu’elle adresse au système et son style protestataire l’apparentent désormais plus au FPO autrichien ou au Front National qu’aux autres partis italiens. Mais son leader, Umberto Bossi, est avantagé dans la mesure où il n’a jamais milité dans les milieux d’extrême droite

Pour toutes ces raisons, le succès de l’Alliance Nationale – désormais insérée à l’intérieur de la dynamique politique et électorale bipolaire – semble devoir durer plus longtemps que celui de la Ligue. Cependant, cette dernière est confortablement installée dans ses bastions géographiques, où elle contrôle des centaines de municipalités. Si la crise de crédibilité de la classe dirigeante italienne s’accentue, elle peut espérer conquérir un jour ou l’autre la majorité des voix dans quelques-unes des régions du Nord.

Éléments :
Contrairement à la France et à l’Allemagne, le paysage intellectuel italien semble inspiré par la tolérance et le pluralisme. Ainsi, depuis quelques années, vous participez régulièrement à des débats publics organisés par des journaux, revues ou mouvements « de gauche », ce qui est à peu près impensable chez nous. Comment expliquez-vous cette situation ?

Marco Tarchi :
Une première explication de cette situation vient du fait que l’Italie a déjà traversé, entre 1969 et le début des années quatre-vingt, la phase que connaissent aujourd’hui la France et l’Allemagne : chasse aux sorcières « fascistes », assimilation de toute sympathie envers l’extrême droite à une maladie mentale, incompréhension systématique et/ou falsification délibérée par les médias des idées et des initiatives soupçonnées de non-conformisme, etc. Mais l’apparition et la persistance du terrorisme d’extrême gauche, qui a montré clairement d’où venait le vrai danger pour l’ordre démocratique, a obligé la classe politique et l’établissement intellectuel à changer de cible, ou du moins à élargir le spectre des dénonciations des « ennemis du système ». Cela n’a pas empêché certains journalistes et universitaires (aussi bien libéraux que marxistes) de poursuivre leur œuvre de désinformation. Pendant de longues années, par exemple, la Nouvelle Droite italienne et française a été présentée comme une version « mimétique » – et donc encore plus dangereuse – du néofascisme. En novembre 1982, le débat public qui s’était ouvert entre la Nouvelle Droite et certaines intellectuels de gauche – parmi lesquels le philosophe Massimo Cacciari, à cette époque député du Parti Communiste, ou le catholique progressiste Giovanni Tassani – a été accueilli par une campagne de presse hostile qui a peu à envier à celle qui a été déclenchée par l’« Appel des quarante » de l’été 1993 contre la Nouvelle Droite française.

Le panorama n’a commencé à se modifier réellement qu’au début des années quatre-vingt-dix, lorsque la fin de la guerre froide a mis en crise le paradigme symétrique antifascisme/ anticommunisme sur lequel la République italienne avait fondé sa légitimité au sortir de la dernière guerre. Le bouleversement du système politique consécutif à l’action de la magistrature contre la corruption des pouvoirs publics a complété le scénario. L’éclatement des partis centristes a en effet ouvert la voie à une légitimation croisée des anciens communistes et des anciens fascistes (les uns et les autres en marche vers le recentrage « libéral »), ce qui a favorisé le dialogue entre les différentes cultures politiques du pays. Mais cela ne revient pas à dire qu’il règne aujourd’hui, dans le paysage intellectuel italien, un vrai pluralisme. On en est bien loin ! Si, au cours de l’été 1996, j’ai créé un petit scandale en dénonçant les dangers de l’« hégémonie libérale », c’est parce qu’un nouveau conformisme menace de s’imposer. Les idées qui ne peuvent être réduites au moindre commun dénominateur du libéralisme sont passées sous silence par les médias ou critiquées selon des clichés qui ne diffèrent guère de ceux qui étaient jadis diffusés par les gardiens de l’hégémonie marxiste. Aux intellectuels-censeurs se sont substitués les intellectuel-moralistes, mais le résultat est le même.

On peut donner plusieurs exemples de cette situation. Geminello Alvi, économiste réputé, collaborateur régulier des deux plus importants journaux de gauche, le quotidien La Repubblica et l’hebdomadaire L’Espresso, s’est vu reprocher comme un péché mortel l’opinion partiellement positive qu’il avait émise dans un de ses articles sur Julius Evola et sur Mircea Eliade. Ernst Jünger, désormais publié en Italie par de grandes maisons d’édition, a même été attaqué en tant qu’incorrigible nazi et écrivain médiocre ! Et ces polémiques n’ont pas été agitées par des journaux de gauche, mais par le Corriere Della Sera, grand quotidien bourgeois, souvent proche des positions du conservatisme libéral.

Éléments :
Craignez-vous une réaction anachronique d’intolérance « antifasciste » comparable à ce qui s’est développé en France depuis une dizaine d’années ?

Marco Tarchi :
Non, je ne la crains guère, d’autant moins qu’elle ne me concernerait pas trop, puisque mon hostilité envers toute nostalgie néofasciste est connue. Je discerne plutôt l’instauration d’une dictature de la pensée unique libérale, fondée sur une négation du droit à la parole pour ceux qui se refusent à rendre hommage aux vérités officielles. Comme Soljenitsyne l’avait prophétiquement remarqué dans son célèbre discours prononcé à l’université de Harvard, ceux qui aspirent aujourd’hui au pouvoir absolu n’ont aucun besoin de jeter en prison les dissidents ou de mettre sous séquestre leurs publications. Il leur suffit de les priver de tribune : pas de passages à la télévision, pas de publicité dans les journaux, marginalisation par rapport aux grands circuits commerciaux de diffusion. Voilà le destin que le libéralisme planétaire nous réserve. Telle est la direction principale de la recomposition idéologique de fond qui est en cours en Italie.

Pour créer une opposition à cette tendance, il est à mon avis inutile d’aller chercher des alliés à droite. Les intellectuels de la droite italienne, peu nombreux et généralement de moindre valeur, aspirent uniquement à se creuser une niche à l’intérieur du nouveau système de pouvoir. Ne faisant montre d’aucune créativité, ils se bornent à reformuler, sous une forme d’ailleurs appauvrie, les intuitions de leurs maîtres : Evola, Nietzsche, Gentile, Marinetti, etc. Les pages des revues de droite sont pleines d’évocations ou d’introductions à tel ou tel courant de pensée ; mais d’idées originales, on ne trouve aucune trace. Pour trouver quelques signes encourageants, il faut regarder, sans illusion ni enthousiasme facile, à gauche : c’est là que germent les ferments de quelques suggestions culturelles intéressantes. Ainsi, les penseurs anti-utilitaristes sont publiés par Bollati Boringhieri, les auteurs communautariens par Feltrinelli, les théoriciens de l’écologisme intégral par d’autres maisons de gauche. Les catalogues des rares éditeurs de droite sont en revanche remplis à ras bord de rééditions de vieux livres, de pamphlets d’occasion ou d’ouvrages d’auteurs libéraux. Popper, Hayek et Mises sont à la mode. Sans même parler du genre nostalgique-apologétique, qui continue à enfermer dans un ghetto psychologique les jeunes esprits attirés par un anticonformisme naïf et purement sentimental.

Éléments :
Vous avez récemment publié deux numéros spéciaux de Diorama consacrés à la « Nouvelle Droite ». Dans votre éditorial, vous prenez toutefois vos distances à l’égard de cette appellation, préférant parler, par exemple, de « nouvelle synthèse ». S’agit-il d’une attitude purement formelle ?

Marco Tarchi :
Étant donné ce que je viens de dire, il est clair que mon choix n’a aucunement un caractère purement formel ou stratégique. On a commencé à parler en Italie de « nouvelle droite » en 1974, à l’occasion de la parution du premier numéro d’une revue politico-satirique, La Voce Della Fogna (« La voix de l’égout »), dont j’étais alors le directeur. L’étiquette a été inventée par la presse afin de souligner la nouveauté du style et du contenu de cette publication, comme des autres initiatives qui l’ont suivie : une nouveauté qui paraissait surprenante dans le contexte politique et intellectuel d’où elle émergeait – à savoir le MSI. On ne s’attendait pas à ce que des jeunes couramment définis comme « de droite » aient envie d’affronter des thèmes étrangers à la tradition de leur milieu d’origine, et encore moins qu’ils le fassent en utilisant un langage novateur.

En réalité, il s’agissait là du premier signe de l’évolution d’un groupe assez vaste (quelques milliers de membres des organisations de jeunesse du MSI), qui éprouvait un malaise déclaré à se voir classer « à droite » et qui n’acceptait la dénomination « nuova destra » qu’avec de fortes réserves. L’histoire de ce groupe a traversé des phases contradictoires, sur lesquelles ont été écrits plusieurs livres et des centaines d’articles. Quelques-uns de ses premiers animateurs ont réintégré depuis la droite politique, en oubliant les dures critiques qu’ils lui avaient adressées durant des années. D’autres se sont retirés. Mais ceux qui ont continué à s’occuper de ses organes de presse (Elementi, et surtout Diorama, un mensuel qui a fêté ses vingt-deux années d’existence et qui vient de publier son 221e numéro) se sont détachés toujours plus de la droite politique et intellectuelle, suspendue entre les sirènes d’un conservatisme stérile, le mythe incapacitant d’un traditionalisme étranger à la réalité et les tentations autoritaires ou totalitaires des derniers nostalgiques du fascisme.

Dès le début des années quatre-vingt, et durant presque quinze ans, la Nuova Destra a critiqué l’étiquette qu’on lui avait collée à la peau, sans toutefois réussir à secouer la paresse intellectuelle des médias. Cela a créé une situation paradoxale lorsqu’à partir de 1993, plusieurs droites ont refait surface sur la scène politique italienne. La presse et la télévision ont alors commencé à accoler l’étiquette « nouvelle droite » à une panoplie de groupes disparates. Ont été enregistrés sous ce label Alliance Nationale et les skinheads, les partisans du thatchérisme et les clubs du parti de Berlusconi, Forza Italia. Il était évident que l’étiquette ne pouvait plus être revendiquée – quelles que fussent les nuances qu’on utilisait – par une école de pensée qui s’était toujours nettement opposée à tout ce que ces « nouvelles droites » proposaient et représentaient. D’où la décision de dénoncer publiquement le caractère incongru du sigle « ND ».

En outre, la conviction que la dichotomie droite/gauche est désormais périmée a toujours été l’un des points forts de l’analyse intellectuelle menée par notre présumée « Nouvelle Droite ». J’ai moi-même critiqué les arguments des partisans de la pérennité de ce clivage en tant que critère d’interprétation des dynamiques politiques et sociales actuelles, en affirmant que la plupart des problèmes majeurs de l’époque postmoderne dans laquelle nous entrons découpent transversalement les camps qui s’étaient institués dans l’opposition droite/gauche. Mes critiques aux arguments avancés par le philosophe Norberto Bobbio dans son livre Destra e Sinistra (traduit en France par les éditions du Seuil) ont d’ailleurs été publiées par une revue de gauche, Democrazia e Diritto, et ont été approuvées par un intellectuel de gauche assez connu, le politologue Gianfranco Pasquino. À droite, elles sont tombées dans le vide. En plus d’une occasion, lors d’entretiens avec des journalistes, j’ai expliqué à mes interlocuteurs que je me sentais également éloigné de toutes les droites et de toutes les gauches qui existent aujourd’hui en Italie, mais qu’en référence à une série de préoccupations communes (justice sociale, rapport homme-nature, défense du droit des peuples à l’autodétermination, hostilité au mode de vie capitaliste, multiculturalisme, solidarisme, etc. ), je me sentais plus proche d’une gauche possible que de toutes les droites ayant à ce jour existé. Curieusement, ce point de vue n’a jamais été repris par les journalistes auprès desquels je l’avais exprimé !

Je crois que toutes les grandes idéologies du XXe siècle, sans exclusion, ont fait faillite dans la tâche qu’elles s’étaient assignée de décliner un nouveau modèle de civilisation adapté aux exigences de notre temps et capable d’améliorer les conditions matérielles et spirituelles d’existence des peuples. Mais je pense aussi que dans le débat intellectuel se sont progressivement accumulées quelques idées positives, qu’il faut reprendre, mettre à jour et combiner entre elles selon un critère novateur. On retrouve certaines de ces idées à droite, d’autres à gauche, d’autres encore ailleurs : le problème est de savoir en tirer des synthèses à la hauteur de nos projets. Il me semble que cette conviction est aussi à la base de l’incessante et intéressante évolution qui a caractérisé la réflexion d’Alain de Benoist et des animateurs d’Éléments. Il serait bien ingrat, selon moi, de circonscrire une évolution aux horizons si vastes à l’intérieur d’une étiquette réductrice comme celle de « Nouvelle Droite ».

Éléments n°94, 1999.