Lettre ouverte à Regis Debray

Lettre ouverte à Regis Debray

Cher collègue,
Lorsque je vous ai croisé au pot offert par le Doyen des Lettres pour clore l’année universitaire, vers la fin du mois de juin dernier, je m’étais promis de vous aborder pour vous faire part d’une ou deux réflexions (j’avais votre dernier livre, L’emprise, dans la poche), mais vous étiez très entouré. On ne lâchait plus le Debray du troisième type, celui qui, de retour du Kosovo et de Serbie, venait de faire l’objet d’une campagne de terrorisme intellectuel digne des grandes chasses aux sorcières du passé – et du présent. Cela vous rendait plus sympathique à mes yeux. L’establishment intellectuel et médiatique, qui ne vous a jamais aimé, tout en continuant à vous respecter du bout des lèvres, était enfin contraint de vous excommunier : que vous exprimiez des opinions, passe encore, mais que vous ayez vu, de vos yeux vu, autre chose que ce que « voyaient » les télévisions , les magazines et les grands quotidiens de la presse occidentale, cela ne pouvait se pardonner, pas plus que la vision télescopique de Galilée lorsqu’elle entra en collision avec Le Livre et son église.

Cette réaction n’a pas dû vous surprendre, vous qui n’avez de cesse de nous marteler les anciennes sagesses de Machiavel, Nietzsche, Gustave Le Bon et Michel Foucault selon lesquelles le pouvoir précède généralement et détermine la vision, l’idée, la vérité… Car tout pouvoir repose sur une construction symbolique, et toute remise en cause des clauses fondamentales auxquelles il souscrit, en acquérant un quelconque statut de légitimité (politique, philosophique, scientifique, voire littéraire…), menace sa propre survie.

Depuis le début des années quatre-vingt, j’ai apprécié et partagé bien des points de vue exprimés dans vos études sur le pouvoir intellectuel et dans votre pertinente Critique de la raison politique, qui ont étayé mes propres articles et épicé mes cours. D’autres nourritures sont venues des Empires contre l’Europe et de vos études médiologiques (j’enseigne « l’information et la communication »). Vos toutes dernières « provocations », L’Emprise, et I.F., suite et fin, sont, en dépit de leur phraséologie trop universitaire, parfois un peu lourde, un régal pamphlétaire : comme vous les avez bien descendus, les piliers du P.I.F. et du P.A.F. (qu’on peut aujourd’hui amalgamer en P.I.A.F., le paysage intellectuel et audiovisuel français)!

Je dois vous faire part, cependant, de quelques objections qui s’adressent à ce qui me semble poser des limitations incapacitantes à votre raisonnement. Autrement dit, je suis d’accord avec l’essentiel, mais je vais plus loin que vous dans la logique de la contre-attaque contre les dogmes de la modernité. D’abord, la distinction entre l’I.O. (l’intellectuel original) et l’I.T. (l’intellectuel terminal) ne me semble pas tenable. Ce sont les premiers que fustige Péguy dans sa fameuse diatribe contre « le parti intellectuel » avec un ton très semblable aux vôtre. C’est en s’autoproclamant justicier que le littérateur s’érige en « intellectuel » détenteur de la bonne conscience collective. Voltaire réhabilite Calas, Zola défend Dreyfus, mais Sartre et Malraux chantent les vertus de Staline et Mao tout comme Alain Minc et Guy Sorman se font les chantres du libéral-capitalisme, tout comme, aujourd’hui, BHL, Bernard Kouchner et André Glucksman plaident pour l’extension illimitée du droit d’ingérence appuyé par les bombardements de l’OTAN. Certaines de ces causes, se sont peut-être avérées, après coup, plus erronées que d’autres (il est dur, à présent, de persister à « avoir tort avec Sartre »), mais à l’origine de toutes ces attitudes on trouve la même naïveté bon enfant, la même innocence imprévoyante et ignorante des données géopolitiques, et parfois, la même mauvaise foi.

De la graphosphère de Voltaire et Zola à la vidéosphère de BHL, Alain Minc, Jacques Julliard…, au fond, peu de choses ont changé, il me semble, contrairement à votre interprétation qui tend à surestimer le passage de l’écrit à l’audiovisuel. La médiasphère dicte ses lois qui sont celles du spectacle de la morale (la « signaléthique ») permettant de légitimer des objectifs immoraux aux yeux d’un public crédule et maintenu dans l’ignorance des enjeux véritables. Oscar Wilde, voici plus de cent ans, résumait la chose ainsi : « Un homme qui n’est pas capable de parler morale deux fois par semaine à un auditoire nombreux, populaire et immoral, peut dire adieu à sa carrière politique. » Terrorisme, sectes, pédophilie, racisme, intégrisme, tabagisme, alcool (au volant surtout )sont les nouveaux péchés capitaux, alors que des phénomènes massifs et beaucoup plus graves comme les nouvelles formes d’esclavage et d’exploitation des populations faibles, la disneylandisation des esprits, le déracinement euphémisé en « délocalisation » ou en « ghettoïsation », les pollutions massives, la montée en puissance de l’« économie du crime », des mafias et des réseaux parallèles, la retribalisation violente du monde concomitante à sa globalisation, sont à peu près ignorés.

J’enfonce ici des portes ouvertes. Tout cela, peu ou prou, vous le reconnaissez et le combattez. Vous reconnaissez aussi l’origine judéo-chrétienne (et surtout chrétienne) de nos mythes fondateurs laïcisés : la nation – la conscience d’un « nous » collectif – et les droits de l’homme – le messianisme universel laïcisé.

Mais vous caressez encore avec amour ces deux mamelles qui ont allaité les générations de soldats d’Intelloland sans oser pousser le raisonnement plus loin et reconnaître que les incantations des droits de l’homme, non seulement se sont avérées impuissantes face aux nouveaux esclavages (assistés par ordinateur, stimulés par la mondialisation), mais ont encouragé et légitimé les nouvelles formes de criminalité missionnaire que sont le crime humanitaire (décrit par R. Brauman), le crime d’ingérence, dont la nocivité en Irak, en Somalie et dans l’ex-Yougoslavie n’est plus à démontrer, et les crimes économiques (ou techniques)aujourd’hui « mondialisés » contre lesquels Green Peace et quelques autres mènent un combat dérisoire et sans espoir.

Quant à la nation, a-t-elle jamais été la patrie charnelle de Péguy et Barrès (et Rousseau avant eux), dont se défiait, non sans raisons, Rémy de Gourmont comme d’un dangereux joujou patriotisme peu avant que son exacerbation ne conduise aux hécatombes de la longue guerre civile européenne dont nous avons tant de mal à nous dépêtrer ? Dès l’origine, en France, la nation s’est identifiée à la construction politique froide et intolérante qu’est l’État national. Dès l’origine, elle s’est illustrée par sa politique d’assimilation, d’oppression et de répression des identités ethniques, « provinciales » ou coloniales. Il y eut plus d’une guerre de Vendée. C’est notre histoire, il n’est pas question d’y revenir. Reconnaissons que ses bruits et ses fureurs ont écrit de belles pages de grandeur et d’héroïsme. Des pages qui se referment, toutefois, face aux multiples sollicitations supra – et infra – nationales qui battent nos rivages comme des vagues toujours plus nombreuses et violentes. L’alternative qui se présente est la suivante : devons-nous accepter la crispation d’un État national, qui peine à remplir les écrasantes missions qui lui ont été confiées et auquel plus grand monde ne croit sincèrement, comme une réponse adéquate aux dangers de la « mondialisation » et de la « balkanisation », ou bien devons-nous considérer la régionalisation, la conscience ethnique et l’européanisation comme autant d’opportunités pour revitaliser nos démocraties chancelantes et lutter plus efficacement contre les réseaux transnationaux de corruption ? Les « souverainistes », auxquels vous vous êtes régulièrement identifié, ont opté pour le retranchement national. Les autres, auxquels j’appartiens (fédéralistes, régionalistes, autonomistes, communautariens…), ont parié pour la remise en cause des configurations identitaires historiques, pour l’avenir post-étatique qui se profile à l’horizon du nouveau millénaire.

Les deux camps ont en commun la défense de l’identité, de l’appartenance, du droit des peuples, contre les forces (du tout-marché et du tout-technique) qui les renient et les sapent. Nous avons donc intérêt, il me semble, à ouvrir le débat et à reconnaître ensemble le nouveau clivage : celui qui oppose les identités organiques aux intérêts technomercatiques.

Autre remarque : contrairement à vous, je crois que la pensée existe, qu’elle est plus qu’une « pompeuse abstraction » désignant les supports, moyens de transports et rapports sociaux d’une époque déterminée (vous restez un indécrottable marxiste !). Comme les heideggeriens, je fais la nuance entre idéologie – ou idéocratie – et pensée, la première, voisine de la théologie, se fondant sur une « foi », une doctrine ou un calcul rationnel, la seconde s’apparentant au questionnement, à la méditation, à la philosophie non-spéculative. Les intellocrates ont failli, à mon sens, non pas parce qu’ils sont des penseurs, mais parce qu’ils ont été les « piètres penseurs » que Dominique Lecourt et vous-même avez eu si peu de mal à éreinter.

La pensée, en problématisant le réel, les rapports de force, les tendances historiques, s’élève (sans pour autant « planer ») au-dessus des « enceintes thermiques » que sont les systèmes de croyance indispensables à la cohésion des collectivités humaines. Son incidence sur le réel est immédiatement faible mais éventuellement forte à moyen et long terme, lorsque les grands récits en vigueur perdent, précisément, leur vigueur originelle.

Vous vous efforcez de penser « la médiasphère ». Heidegger a fourni quelques orientations pour penser la technique. Peter Sloterdijk a relancé en iconoclaste ce débat sérieux qui intéresse aussi Serge Latouche et Alain de Benoist, entre autres (thème de la dernière livraison de la revue Krisis).

Le renouvellement de la philosophie, s’il doit se produire, ne peut venir que d’une relance de la pensée et du débat désidéologisé sur les grands défis contemporains. J’ai toujours rêvé d’encourager des rencontres entre véritables penseurs. Mais ce n’est resté qu’un rêve. Car lorsque j’ai tenté de passer à l’acte, l’idéologie et le flicage de la pensée m’ont fait barrage.

Il me souvient d’une soirée d’automne, en 1987 ou 1988, dans un grand amphithéâtre de l’université de Lyon II, où vous étiez venu nous parler de votre ouvrage sur la chute de Savador Allende au Palais de la Moneda… Au moment des questions, il y eut un silence dont je profitai pour vous poser une question hors sujet mais toujours très pertinente : pourquoi vous, qui avez tant de points communs (et quelques grandes divergences) avec Alain de Benoist, vous n’avez jamais débattu avec lui ? Vous m’avez dit à peu près qu’effectivement, de Benoist était quelqu’un que vous respectiez beaucoup, mais que son entourage était parfois moins respectable. Puis vous aviez conclu qu’en effet, il y avait certaines convergences entre vous deux et « il faudra bien que je rencontre Alain de Benoist ». J’ai un souvenir précis de cette dernière phrase.

Le dialogue est-il toujours aussi difficile entre deux hommes courageux et pleins de bon sens une fois ôtés les masques idéologiques ?

Jacques Marlaud (2000)