« Neue definieren »

« Neue definieren »

C’est le 26 février 2001, en présence de Jacques Chirac, que les ministres des affaires étrangères de l’Union européenne ont signé le traité de Nice, traité péniblement négocié en décembre dernier. Les tensions diplomatiques quelque peu retombées, il nous est dès lors plus aisé de porter un regard objectif sur les résultats du sommet de Nice.

Consacré aux questions de pouvoir, ce sommet aura été éminemment politique. Les élargissements successifs ont en effet progressivement frappé de caducité les institutions et modes de décision communautaires et l’ouverture à l’Est impose une redistribution des pouvoirs dans l’Union européenne. La tâche est urgente. Sans chaînes décisionnelles claires et fonctionnelles, pas d’Europe-puissance mais un simple espace de libre-échange et de droit. Les résultats sont pourtant très en deçà des exigences de l’heure et plus encore des objectifs imprudemment posés par la présidence française. La réforme de la Commission européenne est une nouvelle fois reportée, les frontières qui doivent être celles de l’Union européenne ne sont toujours pas définies et la référence au principe de subsidiarité ne sert qu’à justifier le centralisme étatique, celui de la France en tout premier lieu. Tout au plus a-t-on évoqué une obscure « fédération d’États-nations ». Quant au système de vote à trois clefs instauré, il est illisible pour le commun des mortels. Deux points positifs cependant : un assouplissement des « coopérations renforcées » susceptible de faciliter la gestion des crises militaires sur le continent, l’ouverture résolue aux peuples et États d’Europe centrale et orientale.

Le fiasco diplomatique est donc total et les représentations géopolitiques françaises ont volé en éclats. Alors que de nouveaux axes de puissance entre civilisations et grands espaces se mettent en place à l’échelle planétaire, politiques et diplomates raisonnent dans le cadre de catégories héritées du XIXe siècle : eurocentrisme et géocentrisme, obsession de l’équilibre entre États-nations. Affectée du syndrome de Talleyrand, la France se révèle aveugle aux recompositions géopolitiques en cours et peste contre les temps présents : « ce monde n’est pas fait pour moi ! ».

Extrapolant à partir du cas français, d’aucuns ont évoqué la dissolution des solidarités continentales et la mort programmée de l’Union européenne. Mais le fiasco du sommet de Nice n’est pas celui de l’Europe. Ce qui lentement se meurt depuis la ratification du traité de Maastricht, c’est le schéma d’une « Europe à la française », conçue par des hauts fonctionnaires parisiens et tirée au cordeau. Le fait est qu’il ne s’agit plus de gérer, à l’ombre du rideau de fer et sous l’étroite tutelle américaine, une moitié d’Europe mais de structurer et de gouverner un vaste ensemble qui renoue avec sa géographie, son histoire et sa civilisation. Continentale et polycentrique, cette Grande Europe en gestation se révèle rebelle aux schémas cartésiens. Par essais et par erreurs, selon des voies qui ne sont pas sans rappeler les processus auto-organisateurs mis en évidence par les sciences de la vie, l’Ancien Monde se recompose et échappe aux rets des épigones de Jean Monnet.

« Neue definieren », donc. C’est ainsi qu’un diplomate allemand a résumé l’esprit et le sens du sommet de Nice. L’heure est aux bilans-perspectives et, au regard de la « longue durée » chère à Braudel, ce bilan n’est pas si noir. Au sortir d’une terrible « guerre de trente ans », les Européens ont su mettre en place une géopolitique fondée sur des règles de bon voisinage et organiser une vaste aire géoéconomique. Il faut désormais étendre ce système d’interactions pacifiques aux marges et marches de l’Union. C’est en se dotant de capacités diplomatiques et stratégiques qu’elle y parviendra. Nouveau banc d’essai de cette géopolitique européenne : la « question albanaise » qui menace de plonger le fragile État macédonien dans la guerre civile. « Être ou ne pas être… ».

Louis Saurel, Res Publica Europaea n°6, 2001.