Repères

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La « question albanaise » constituait la toile de fond de la guerre menée par les États-Unis et l’OTAN à l’encontre de la Yougoslavie voici deux ans. Jusque dans le camp des opposants à la guerre, il était pourtant de rigueur d’occulter la dimension ethnique du conflit et de ne parler que des « Kosovars ». Les Albanais ayant peu ou prou obtenu gain de cause au Kosovo – l’albanisation de la province serbe contredit l’objectif d’un Kosovo multiethnique – le conflit a rebondi dans le Sud de la Serbie puis dans le Nord-Ouest de la Macédoine (vallée de Tetovo). Demain, ce sera peut-être au Monténégro, quand bien même cette province deviendrait-elle indépendante. En jeu : la Grande Albanie. Retour sur cette question.

Dans l’Europe du Sud-Est rebaptisée « Balkans » par les conquérants ottomans (XIVe et XVe siècles), les Albanais ont joué les supplétifs. Largement convertis à la religion des envahisseurs, l’islam sunnite, ils ont fourni quantité de serviteurs et de mercenaires à la Sublime Porte. Les Albanais sont les derniers à se soulever contre Istanbul et accèdent à l’existence étatique lors de la conférence de Londres, en 1913.

L’Albanie actuelle s’étend sur 28 800 km2 et compte plus de 3,2 millions d’habitants. Cette population comprend une composante catholique dans le Nord (10%) et diverses minorités ethniques : 250 000 Grecs orthodoxes dans le Sud (Epire), 20 000 Valaques, 10 000 Macédoniens, 10 000 Gitans et quelques milliers de Serbes. L’Albanie abrite également une secte dont le rôle n’est pas négligeable, les Bektachis, héritière d’un ordre derviche fondé au XIIe siècle en Asie Mineure.

La « question albanaise » est née de l’existence de nombreuses communautés albanaises – les deux cinquièmes du total de la population – à l’extérieur des frontières de l’État né en 1913 : Yougoslavie, Macédoine (du quart au tiers de la population), Bulgarie et Grèce enfin. L’irrédentisme de ces minorités nourrit le projet de Grande Albanie, projet soutenu et financé par la diaspora albanaise d’Europe occidentale (Allemagne, Suisse, Italie…) et d’Amérique du Nord, et d’actifs réseaux mafieux. Par contre, l’État albanais – en proie au clanisme et au sous-développement n’est pas en mesure de conduire un projet politique irrédentiste.

Sur le plan international, l’Albanie est soutenue par les États-Unis et leur allié turc (lui-même lié, sous l’égide de Washington, à Israël). Ankara utilise ses atouts géostratégiques – contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles ; position à la croisée de l’Asie et de l’Europe – pour réactiver ses réseaux balkaniques. L’Albanie est le principal point d’appui de cette géopolitique néo-ottomane. Les échanges de tous ordres sont encouragés, les liaisons terrestres et aériennes sont renforcées et la coopération militaire est étroite : accord militaire (1992), manœuvres communes et formation d’officiers albanais par l’armée turque. L’axe Ankara-Tirana, prolongé par l’irrédentisme albano-musulman dans toute la région, pourrait bien concrétiser sur ce théâtre géopolitique la « pénétrante verte » qui hante les peuples slave-orthodoxes du Sud-Est européen.

Lors du sommet européen de Stockholm (mars 2001), les Quinze et la Russie ont appuyé avec fermeté et promptitude le gouvernement de Macédoine en lutte contre le terrorisme albanais. Les actes ont suivi les paroles. Le 4 avril, l’Union européenne et la Macédoine ont signé un important accord de stabilisation et d’association marquant la volonté de consolider le fragile et composite État macédonien, situé au carrefour du Danube, de l’Adriatique et de l’É gée. On reste cependant sceptique devant la division du travail mise en place par l’Union européenne et l’OTAN (le versant civil à Bruxelles, le versant militaire à l’OTAN). Américains et Albanais conservent en effet de nombreux liens et si l’on ne saurait accuser Washington d’être complice du terrorisme de l’UCK, on peut à bon droit lui reprocher un certaine complaisance vis-à-vis de cette organisation. Par ailleurs, cette division du travail revient à pérenniser le monopole militaire de l’OTAN.

Donnée centrale pour l’accès des Européens à la maturité géopolitique : le texte du traité de Nice incorpore les instances politico-militaires mises en place ces deux dernières années : Comité politique et de sécurité (réunion des ambassadeurs), Comité militaire (représentants des chefs d’état-major des armées européennes), état-major permanent (analyse des situations, gestion des crises, planification stratégique). Les Européens œuvrent à la création d’une Force Européenne de Réaction Rapide à l’horizon 2003. Composée de 60 000 hommes, cette force devrait être déployable en 60 jours et être capable de « tenir » un théâtre d’opérations pendant une année. Précisons que ces forces européennes n’existent que sur catalogue et restent placées sous le commandement de l’OTAN. Utilisables au cas par cas, les États-Unis conservant un droit de veto, elles seraient mises au service des missions dites de Petersberg – gestions des crises humanitaires, opérations de maintien de la paix – la défense du continent demeurant le monopole de l’OTAN et les États-Unis se réservant weltpolitik et projection de puissance planétaire. Les faucons de l’Administration Bush n’en sont pas moins hostiles au projet de FERR, cette « épée plantée au cœur de l’OTAN » !

Louis Saurel, Res Publica Europaea n°6, 2001.