Le grand triangle

Le grand triangle

Si l’on en croit Epictète, la sagesse consiste à vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent. C’est donc avec une sérénité toute stoïcienne que Vladimir Poutine a voulu et accueilli la victoire de Georges Walker Bush et la mise en place d’une administration républicaine à la tête de l’hyperpuissance américaine. En disciple du Portique mais aussi et surtout de Carl von Clausewitz. Guère en phase avec les idéologies « douces », le président russe préfère négocier pied à pied avec des interlocuteurs qui raisonnent explicitement en termes d’intérêts nationaux et de puissance et, sur ce point, il aura rapidement obtenu satisfaction. Organisé à Ljubjiana, le sommet russo-américain de la mi-juin tranchera avec l’internationalisme éthique « mou » des années Clinton.

D’emblée, l’administration Bush a marqué son hostilité à la Russie. Alors que le Département de la Défense dénonce les liens politiques, stratégiques et économiques que Moscou et Téhéran entretiennent la présidente du Conseil National de Sécurité, Condoleeza Rice, rappelle que « la Russie constitue une menace pour l’Occident ». Georges W. Bush 1ui-même martèle : « La Russie n’est pas un ennemi mais elle peut être une menace si elle décide de l’être ». Des signaux forts suivent : l’ancienne superpuissance est incluse dans la liste des pays constituant une menace pour les États-Unis et la renégociation de la dette extérieure est bloquée. Les relations russo-américaines prennent des allures de « paix froide ».

L’hostilité affichée de Moscou à l’encontre du projet américain de bouclier anti-missile explique la vigueur de cette diplomatie déclaratoire. Les choses sont claires. Washington passera outre, même s’il lui faut mettre en pièces le dispositif de maîtrise des armements patiemment édifié depuis 1972. Ce dossier n’est pourtant pas la seule pierre d’achoppement et le discours de l’administration Bush ne fait jamais que s’aligner sur la politique de roll-back mise en œuvre depuis le début des années quatre-vingt-dix. La Russie est perçue comme un « compétiteur global » potentiel et les États-Unis ont entrepris de la refouler dans l’espace ouralo-sibérien. Il se pourrait cependant que cette ambitieuse manœuvre géopolitique soit contrariée par la détérioration des relations sino-américaines.

La récente crise de l’avion-espion est venue rappeler que le sort du monde ne se joue plus entre Moscou et Washington. La Chine poursuit son développement et cherche à articuler poids démographique, croissance économique et expansion des budgets militaires pour peser de manière décisive en Asie-Pacifique. Cette politique d’hégémonie l’amène nécessairement à entrer en conflit avec l’hyperpuissance américaine, très présente dans la région. Adam Smith versus Confucius, en quelque sorte. L’« engagement constructif » ayant laissé place à un néo-containment, les oppositions entre les deux pays peuvent encore se durcir et ruiner la diplomatie triangulaire inaugurée par Henry Kissinger dans les années soixante-dix. Certains analystes anticipent la création d’un front anti-américain Moscou-Pékin.

Il est vrai que Russes et Chinois aiment à brandir cette option. En l996, Boris Eltsine et Deng Xiaoping ont signé un « partenariat stratégique pour le XXIe siècle » et multiplié les déclarations en faveur d’« un monde multipolaire ». À l’arrivée, un bilan modeste. Des échanges commerciaux renforcés certes, des exportations militaires russes massives, mais une simple mise en pool des capacités diplomatiques. Les litiges frontaliers hérités des traités inégaux demeurent et la Russie peut à juste titre craindre la dilatation de la masse démographique chinoise en Asie centrale et en Sibérie orientale. Le « réveil de la Chine » devrait donc inciter Russes et Américains à maintenir leurs contentieux dans un cadre étroitement délimité.

Reste que Moscou pourrait jouer la carte européenne. La brutale réaffirmation de l’autorité américaine sur l’OTAN et les réserves des Européens vis-à-vis du bouclier anti-missile jouent en ce sens. Lors du sommet euro-russe de Stockholm, en mars dernier, la nécessité d’un partenariat global a été mise en avant et bien des analyses, sur la Macédoine notamment, ont convergé. Prenant acte du fait qu’à terme l’Union européenne élargie devrait absorber la moitié des exportations russes, pétrole et gaz notamment, Vladimir Poutine a proposé la construction d’un « pont logistique » transsibérien entre l’Europe et l’Asie. Avantage subsidiaire : introduire un coin entre l’Europe et l’Amérique.

Un partenariat global entre Russes et Européens ne serait pas fondamentalement préjudiciable aux intérêts bien compris des États-Unis. Si la perspective d’un front civilisationnel européo-occidental peut laisser sceptique, la redéfinition des équilibres au sein de l’espace Vancouver-Vladivostok n’en est pas moins urgente. Face aux séismes démographiques, économiques et culturels qui menacent de disloquer la planète, la consolidation d’un triangle géopolitique États-Unis-Europe-Russie est indispensable. Condition sine qua non : que les Européens ne cèdent pas aux sirènes de l’occidentisme et génèrent de la puissance. Ainsi contribueront-ils à stabiliser la Russie tout en contrebalançant l’hybris des États-Unis. In fine, l’ensemble de l’œkoumène européen – périphéries nord-américaine et russo-sibérienne incluses – en bénéficiera.

Louis Saurel, Res Publica Europaea n°7, 2001.