Repères

Repères

« America first » : ce slogan électoral des années 20 a retrouvé tout son sens depuis l’élection de Georges. W. Bush. Le nouveau président des États-Unis a inauguré son mandat en affirmant que « la meilleure politique étrangère commence à la porte de chez soi ». Ainsi a-t-il réservé sa première visite diplomatique pour son homologue mexicain. Lors du « sommet des cow-boys » (février 2001), G. W. Bush et Vicente Fox – tous deux favorables à un « partenariat de prospérité » – ont notamment évoqué la possible mise en œuvre d’une politique énergétique commune, depuis le Grand Nord canadien jusqu’à la péninsule du Yucatan, dans le cadre de l’ALENA. Le président des États-Unis a également relancé le projet « Initiative pour les Amériques » de Bush père en arguant de la nécessité de « bâtir un hémisphère occidental de liberté et de prospérité de l’Arctique (…) au Cap Horn ». C’était l’objet du troisième sommet des Amériques (Québec / avril 2001).

Cette stratégie d’enlargement – extension de la démocratie de marché – à l’échelle des Amériques a des objectifs géo-économiques. La Zone de Libre Échange des Amériques prévue pour 2005 regrouperait 15% de la population mondiale (800 millions de consommateurs) et représenterait 40% de la richesse mondiale. Partis à la reconquête de leur aire de chalandise, en cours de dollarisation, les États-Unis entendent en évincer les Européens et accroître leur pouvoir de négociation au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce.

Les objectifs sont plus largement géopolitiques. En réactualisant la doctrine Monroe, les États-Unis cherchent à forger un Grand Espace panaméricain conforme à leurs intérêts globaux : ouvrir des marchés mais aussi contrôler les flux migratoires et les narcotrafics qui menacent la stabilité de la société américaine. Sur le plan militaire, cette géopolitique de proximité est tournée vers le développement d’un navalisme futuriste intégrant sea power, air power et space power (voir le projet de National Missile Defence). Ce néo-mahanisme, dans lequel l’océan mondial est absorbé par la cybersphère, vise à restaurer l’insularité géostratégique des États-Unis.

Au cœur des réseaux d’échange planétaires, les États-Unis constituent donc le pivot géopolitique du système mondial. La pleine maîtrise de l’« hémisphére occidental » leur permettrait de peser de manière décisive dans le cadre du système multipolaire en gestation que forment, outre les États-Unis, l’Union européenne, la Russie, la Chine et, dans une moindre mesure, l’Inde et le Japon. On retrouve là des évolutions géopolitiques conformes aux thèses de Karl Haushofer (combinaison nord-sud du continent américain) et plus encore de Carl Schmitt (futur « nomos » de la Terre fondé sur l’équilibre entre « grands espaces »). « C’est de la rigueur d’un savoir intègre, rappelle ce dernier, que naît l’ordre des choses humaines ».

C’est le 1er mai que le président des États-Unis a officiellement lancé le projet de bouclier anti-missile, le National Missile Defence, rebaptisé Missile Defence System pour ne pas froisser les susceptibilités des alliés. G. W. Bush est resté volontairement vague et n’a pas occulté les difficultés technologiques. Il s’est montré soucieux d’ouvrir le dialogue avec les Européens et d’obtenir le consentement des Russes. Quant au traité anti-missile de 1972, G.W. Bush a clairement signifié qu’il relevait d’autres temps.

Devant l’Académie navale d’Annapolis (Maryland), le président des États-Unis s’est fait plus précis. Les premières capacités anti-missiles efficaces devraient être déployées à partir d’un dispositif naval d’interception élargi, le système Aegis (bouclier en grec). Déployé à proximité des côtes des « États perturbateurs », ce système pourrait assurer la sécurité anti-balistique d’un théâtre d’opération, d’un pays voire d’un continent entier. Ce système, susceptible d’intéresser les alliés asiatiques (Japon, Taïwan) et européens présente l’avantage de ne pas contrevenir aux stipulations du traité de 1972. La Russie a proposé aux Européens un système comparable mais il semble qu’il s’agisse là d’une initiative diplomatique plus que d’un projet techno-stratégique bien défini.

Le Missile Defence System bouleverse l’équation stratégique mondiale. Le cadre diplomatique (traités de maîtrise des armements et de désarmement) et les doctrines de dissuasion hérités de la Guerre froide sont frappés de caducité. Cette course aux hautes technologies pourrait distancer plus encore les « pairs compétiteurs » européens et verrouiller l’Alliance atlantique par le haut. Le MDS sera complété par le déploiement sur sous-marins Trident de centaines de missiles de croisière à charge classique, de manière à gérer à distance toute crise menaçant les intérêts américains. La hallebarde et le bouclier !

Condoleeza Ricce avait un temps évoqué le possible retrait américain du Sud-Est européen. Les événements du Kosovo et de Macédoine en ont décidé autrement. De même, G.W. Bush s’est efforcé de prendre ses distances vis à vis du conflit israélo-palestinien. Il a depuis adressé un appel à la paix à Ariel Sharon et Yasser Arafat et, début juin, dépêché le directeur de la CIA sur place. L’Europe demeure la pierre angulaire des géopolitiques américaines et le Moyen-Orient pétrolier le nœud gordien du système géo-économique mondial. La diplomatie déclaratoire peut bien « flirter » avec l’isolationnisme, la pratique relève d’un unilatéralisme global et sélectif.

Louis Saurel, Res Publica Europaea n°7, 2001.