Global Governance

Global Governance

En 1951, au cœur de la guerre froide, Carl Schmitt s’interrogeait sur les perspectives du système international. Contre le one-worldism wilsonien et les « tenants de l’unité techno-industrielle du monde », le grand juriste et politologue allemand anticipait l’émergence d’un « nouveau pluralisme » fondé sur un équilibre planétaire entre de vastes ensembles géopolitiques, les Grands Espaces (Grossraum). Des analyses qui, suite au désastreux sommet de Gênes du G8 (le G7 s’est adjoint la Russie), se révèlent d’actualité.

Au lendemain de la guerre du Golfe, en 1990, le président des États-Unis – Georges Bush senior – avait lancé la thématique du Nouvel Ordre mondial. La « démocratie de marché » devenait le terme inéluctable de l’histoire (voir Francis Fukuyama) et une conception universaliste du droit était censée s’imposer aux nations. Le conflit Est-Ouest achevé, l’ONU et son Conseil de sécurité étaient appelés à réguler le système international. Bien vite pourtant, la machinerie onusienne « patinait ». Les projets de réforme – élargissement du Conseil de sécurité, Agenda pour la paix de Boutros-Boutros Ghali (1992) – s’enlisaient et ce système de sécurité collective se recentrait sur la diplomatie préventive et l’humanitaire. Exit le nouvel ordre mondial « onusien » !

Conscients des lourdeurs de la machinerie conçue par Franklin D. Roosevelt et du poids des pays du Sud au sein de l’Assemblée Générale, les États-Unis et leurs alliés ont promu une autre structure, le G7 ayant vocation à devenir le directoire de l’« archipel-monde ». Restreinte et informelle, cette structure fondée en 1975, lors du sommet de Rambouillet, regroupe les principaux Pays développés à économie de marché (PDEM) de la planète. Très homogènes, les pays qui participent de ce cœur économique et financier – les États-Unis, le Canada, le Japon, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France et l’Italie – pratiquent une diplomatie de club entre « gens du même monde ». Les réunions et sommets du G7 et leur mode de fonctionnement ne sont d’ailleurs pas sans rappeler le concert européen du XIXe siècle.

Ce projet de global governance, qui s’inscrit dans le prolongement des « révolutions libérales » des années quatre-vingts, va très vite dériver. Initialement réduites, les délégations deviennent pléthoriques, les sommets sont surmédiatisés et cette diplomatie publique (en trompe-l’œil) devient une diplomatie-spectacle. Bref, cette version managériale, économiste et show-biz du gouvernement mondial est rattrapée par le wilsonisme.

Après l’échec du Millenium Round (Seattle, 1999) et les virulentes manifestations qui ont entaché d’autres réunions internationales, le fiasco de Gênes témoigne de l’inexistence d’une quelconque gouvernance mondiale et du caractère illusoire des idéologies douces qui ont cours dans les pays développés. Illustrant la loi de compensation énoncée par Régis Debray – mondialisation des objets/tribalisation des sujets – une extrême-gauche violente a mis en œuvre dans les rues de la capitale ligure les ressorts les plus archaïques du comportement humain. Le « village global » se révèle traversé de profondes lignes de conflit, la « société de communication » tourne au dialogue de sourds et la mondialisation échoue à « produire » du sens. En contrepoint de cette violence, les dirigeants du G8 n’ont pu aller au-delà de vagues déclarations d’intention. Dans une économie-monde ouverte et livrée au geo-economic struggle, on voit mal comment ils pourraient exercer une réelle emprise sur des marchés globalisés et des courants d’échange qui cisaillent les territoires nationaux. Dès lors, à quoi bon ces grands sommets médiatiques sinon à faire la publicité des mouvements antimondialisation ?

Le prochain sommet du G8 devrait partiellement tirer les leçons de Gênes. Organisé sous la responsabilité du Canada, il se tiendra à Kananasky, dans une station de ski isolée des Rocheuses. Une sorte de Davos des PDEM, à l’atmosphère feutrée et bien loin des vacarmes du monde. Cette volonté de revenir à l’esprit de Rambouillet semble pourtant difficilement conciliable avec le projet de partenariat entre le G8 et la « société civile internationale », c’est-à-dire les ONG qui se sont autoproclamées porte-parole de l’humanité. On pérennise donc l’illusion d’une gouvernance globale associant sur un plan horizontal pouvoirs étatiques et autorités privées.

Il semble qu’il faille partir d’autres prémisses. L’humanité n’est pas une collection d’individus rationnels formant un grand corps politique mais un ensemble de peuples, de cultures et de civilisations. Elle ne constitue donc en rien une unité de pensée, de conception et de décision, le monde demeurant – en dépit de la mondialisation de certains objets de consommation – un pluriversum. Pas de gouvernement mondial donc, ni même dans sa version minimale et libérale de global governance. C’est à l’échelle des continents et des civilisations qu’il faut forger de nouvelles unités de sens et de puissance capables de circonscrire leurs territoires et d’opérer la discrimination ami-ennemi. Le nouveau « nomos de la Terre » sera fondé sur un équilibre entre Grands Espaces dressant leurs souverainetés au-delà des frontières stato-nationales. Retour à Carl Schmitt donc.

Louis Saurel, Res Publica Europaea n°8, 2001.