Repères

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Jacques Chirac s’est rendu début juillet en Russie pour renforcer la coopération aéronautique et spatiale entre cette dernière et l’Union européenne. Moscou devrait faire l’acquisition de 36 airbus et la société franco-russe Sarsem pourrait, avec l’accord de l’Agence spatiale européenne (décision en novembre prochain), utiliser la base de Kourou (Guyane) pour lancer des Soyouz commerciaux. Un récent rapport parlementaire évoque même la possibilité d’utiliser ce lanceur pour les deux prochains satellites espions franco-européens, Hélios II. Kourou deviendrait ainsi le creuset d’une forte coopération russo-européenne dans l’espace.

J. Chirac s’est félicité du partenariat en cours de définition entre la Russie et l’Union européenne. Cette dernière absorbe 35% des exportations russes (la moitié après l’élargissement de 2004), avant tout des produits énergétiques. Dans ce secteur éminemment stratégique, Romano Prodi, le président de la Commission européenne, préconise un ambitieux partenariat énergétique (le « pont énergétique Est-Ouest »). Les Européens doubleraient leurs achats de gaz russe et investiraient massivement dans le secteur énergétique. Un consortium regroupant Gazprom, GDF, Wintershall et la SNAM italienne construirait un nouveau gazoduc. Force des symboles : l’Union européenne est conviée à participer au tricentenaire de Saint-Petersbourg en 2003.

À la fin du mois de juillet, le président français a ensuite visité les Pays baltes. Jacques Chirac a soutenu l’entrée dans l’Union européenne de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie (horizon 2004) et réaffirmé le droit souverain de ces pays à choisir leurs alliances militaires, en clair à entrer dans l’Alliance atlantique. En novembre 2002, le sommet de l’OTAN de Prague devrait sélectionner de nouveaux candidats. Cette perspective n’est pas sans provoquer l’hostilité de la Russie, soucieuse de maîtriser un périmètre stratégique correspondant aux limites de l’ex-URSS (l’« étranger proche »).

La valeur géostratégique des Pays baltes dépasse largement leurs poids spatial et démographique (174 600 km2 / 8 millions d’habitants). Au débouché de la plaine russe et des grands fleuves régionaux, ils ouvrent sur la Baltique et plus largement sur l’Ancien Occident. La tradition hanséatique est à l’origine de villes et de sociétés économiquement actives. Aussi ce littoral a-t-il été historiquement très convoité (Cités de la Hanse et Teutoniques, Polonais, Suédois, Russes, Anglais…).

Suite au coup d’État bolchévique et ses conséquences, les Pays baltes accèdent à l’indépendance. Après la deuxième guerre mondiale, l’URSS annihile ces jeunes souverainetés et la mer Baltique devient une mare sovieticum. Inversement, la fin de l’URSS marque la démaritimisation de la Russie qui recouvre peu ou prou ses frontières du XVIIe siècle. Repoussée dans ses terres, elle ne conserve que deux étroites fenêtres sur la Baltique, Saint-Petersbourg et Kaliningrad, l’ancienne Köenigsberg étant isolée du corps de la Russie.

Notons l’importance de la nouvelle frontière baltique – au sens pionnier du terme – pour la constitution d’un Grand Espace européen. Cette méditerranée du Nord est au cœur de l’histoire européenne, tant sur le plan des rivalités de puissance que d’un point de vue géoéconomique. Parcourue et balisée par les navires de la Hanse, elle alimentait en céréales les denses populations de l’Europe du Nord-Ouest au XVIIe siècle mais aussi en poissons (les caques de hareng), en bois et textiles (chanvre, lin) indispensables aux flottes européennes qui se lançaient sur l’Océan mondial. Aujourd’hui, ce sont des hydrocarbures, des conteneurs et des ferries. Alors que la mer Méditerranée chère à Fernand Braudel est déchirée entre ses rives nord et sud, la Baltique est un grand axe d’accès à l’Europe orientale.

Encore faut-il que la « septentrionalisation » de l’Union européenne ne prenne pas des allures de reconquista, voire même de refoulement de la Russie. Si les Pays baltes finissaient par intégrer l’OTAN – on ne voit guère comment la Russie pourrait s’y opposer – il serait urgent que cette alliance militaire globalisée et multifonctions (la « nouvelle OTAN » du sommet de Washington de 1999) se transforme en une véritable organisation de sécurité collective. Ceci passe par l’entrée de la Russie dans l’OTAN …

Les Américains cherchent à négocier avec les Russes la remise en cause du traité ABM de 1972 et le déploiement d’un bouclier anti-missile. Pour renforcer sa main, Vladimir Poutine se tourne vers la Chine. Peu avant sa première entrevue avec George Bush (Ljubjana, juin 2001), le président de la Russie avait participé au sommet de Shanghaï (Russie, Chine. Républiques d’Asie centrale), sommet organisé contre « l’extrémisme musulman ». Le 16 juillet, quelques jours avant le sommet de Gênes, la Russie et la Chine ont signé un traité d’amitié et de coopération (sans alliance militaire) et affirmé leur opposition au projet américain de militarisation de l’espace. Le 22 juillet, en marge du G8, George Bush et Vladimir Poutine ont lié défense anti-missile et réduction des arsenaux nucléaires stratégiques. À l’issue de la visite de Condoleeza Rice à Moscou qui a suivi, Vladimir Poutine a de nouveau soufflé le froid en affirmant ne pas voir l’intérêt de remettre en cause le traité de 1972. Prochain sommet en octobre.

Cette volonté américaine de trouver un terrain d’entente avec la Russie s’explique par la place prise par la Chine et l’Asie dans l’imago mundi d’Outre-Atlantique. S’appuyant sur le Japon et les pays de l’ASEAN, les États-Unis cherchent à endiguer la montée en puissance de Pékin. Le 24 juillet, le Secrétaire d’État, Colin Powell, a entamé une tournée asiatique.

Louis Saurel, Res Publica Europaea n°8, 2001.