Le sport et la fonction guerrière

Le sport et la fonction guerrière

Expression codifiée de l’agressivité, le sport constitue dans la société moderne une simulation de la fonction guerrière, à laquelle il emprunte son vocabulaire et ses vertus. Le sport obéit aux seules lois de l’espèce : compétition-sélection-hiérarchie. Et c’est chose étrange que de voir une société dominée par les sentiments égalitaires accepter tout naturellement cet ordre aristocratique vivant.

Dans les démocraties populaires, le sport de masse est soumis à un système de sélection rigoureuse débouchant sur le sport d’élite, pudiquement nommé « sport de haut niveau ». Dans un manifeste intitulé Les communistes et le sport (Éditions sociales, 1972), on peut lire cette déclaration : « Les communistes sont partisans du développement du sport de haut niveau, des confrontations internationales et des Jeux Olympiques qui en sont l’expression suprême, pour des raisons fondamentales, inhérentes à la nature même du sport ».

Si le XXe siècle est « cet étrange siècle du sport », pour reprendre la formule méprisante de François Mauriac c’est parce que le sport répond à deux sortes de besoins.

En premier lieu intervient l’argument écologique et médical, en faveur du sport de masse. Selon un académicien soviétique, Alexandre Berg, 94% de l’énergie produite et consommée sur terre provenait encore, au milieu du XIXe siècle, de la force musculaire de l’homme et des animaux domestiques. Aujourd’hui nous n’en serions plus qu’à 1%. D’où un déséquilibre organique que seul le sport est en mesure de corriger, comme l’ont démontré les travaux du professeur Anatoli Korobkov, directeur de l’Institut de recherche de culture physique de Moscou.

Le second argument intervient en faveur du sport d’élite. La disparition des chevaleries et l’opprobre jeté sur la guerre ont privé les masses occidentales des modèles héroïques traditionnels. Ces modèles, le sport les lui fournit. La presse sportive offre ainsi une extraordinaire résurgence du vocabulaire épique métaphorique et hyperbolique.

Dans Mythologies (Seuil, 1957). Roland Barthes a fait une analyse extrêmement fine du Tour de France qu’il faudrait entièrement citer. Comparant Charly Gaul et Louison Bobet, il écrit : « Bobet est un héros tout humain, qui ne doit rien à la surnature et tire ses victoires de qualités purement terrestres majorées grâce à la sanction humaniste par excellence : la volonté. Gaul incarne l’Arbitraire, le Divin, le Merveilleux, l’Élection, la complicité avec les dieux ; Bobet incarne le Juste, l’Humain. Bobet nie les dieux. Bobet illustre une morale de l’homme seul. Gaul est un archange. Bobet est prométhéen, c’est un Sisyphe qui réussirait à faire basculer la pierre sur ces mêmes dieux qui l’ont condamné à n’être magnifiquement qu’un homme ».

On note avec plaisir que Roland Barthes a cédé lui-même à une tentation qu’il analyse plus loin : « Le rôle du langage, ici, est immense, c’est lui qui donne à l’événement, insaisissable parce que sans cesse dissous dans une durée, la majoration épique qui permet de le solidifier ».

Barthes décrit enfin l’étrange alliance, dans le sport cycliste « d’une éthique très ancienne, féodale ou tragique », et des motivations de caractère réaliste (la volonté de réussite). Dénonçant enfin ce qu’il appelle « les mobiles économiques » et les « alibis idéologiques », l’écrivain conclut : « Ceci n’empêche pas le Tour d’être un fait national fascinant, dans la mesure où l’épopée exprime ce moment fragile de l’Histoire où l’homme, même maladroit, dupé, à travers des fables impures prévoit tout de même à sa façon une adéquation entre lui, la communauté et l’univers ».

Dans un article de L’Équipe, Michel Clare disait : « Le sport doit demeurer le point de rencontre privilégié de l’homme et de la nature ». Plus encore, le sport est et doit rester le langage même de l’homme selon la loi naturelle, le langage même du plaisir d’être.
Michel Marmin, Éléments n°7, 1974.