Sexualité naturelle et ordre moral

Sexualité naturelle et ordre moral

« Je voudrais que tout le monde fût comme moi, mais chacun reçût de Dieu son don particulier. Je dis toutefois aux célibataires et aux veuves qu’il leur est bon de demeurer comme moi. Mais s’ils ne peuvent se contenir qu’ils se marient : mieux vaut se marier que de brûler ».

En ces termes, Shaul de Tarse, alias Saint Paul, s’adresse à la foule des Gentils. Trois siècles plus tard ces étranges propos auront rang de doctrine. Le christianisme devient alors religion officielle de l’Empire. La révolution judéo-chrétienne a triomphé. À la société moniste considérant l’amour comme partie intégrante de la nature, succède un univers mental marqué au coin par le dualisme. Ce monde issu de la révélation est séparé en deux : celui d’en haut et celui d’en bas, celui du Bien et celui du Mal, celui du règne de l’esprit et celui des contraintes terrestres.

Tout comme dans la fourmilière technocrato-marxiste dépeinte par George Orwell dans 1984 où la guerre est synonyme de paix et où la liberté équivaut à l’esclavage, l’amour sera inscrit en haut de la liste de ces « servitudes » dont la nouvelle Vérité entend « libérer » les humains.

C’est sans enthousiasme que les « prospects » achètent les tapis métaphysiques de leurs « émancipateurs ».

Ce ne sera pas non plus – hélas – avec force qu’ils rejetteront leurs arguments du moins en Europe occidentale et méridionale. L’appareil coercitif veillera à faire marcher le paganus au pas.

La tâche des policiers est considérable. Aussi, au cours du Moyen-Âge, l’Église se verra contrainte de pratiquer une relative tolérance au niveau du comportement : les prêtres eux-mêmes sont souvent mariés ou vivent en concubinage. Les chroniques de Grégoire de Tours nous décrivent seigneurs et clercs occupés à mener une existence fort galante. Plutôt que de mobiliser ses contractuels pour verbaliser les manquements à la morale, Rome préfère concentrer son énergie dans l’élaboration d’une police de la pensée.

En effet, le libertin ou l’obsédé sexuel ne placent pas l’Église dans une position périlleuse. Ils peuvent toujours se repentir. Autrement dangereux est celui qui conteste au nom d’un libre examen. Parler des droits de l’individu n’est-ce pas là faire œuvre antichrétienne puisque l’homme doit demeurer humble ? Il lui appartient de bannir l’orgueil, terme chrétien servant à définir la volonté de valorisation de l’être.

Aussi, avec la Réforme et la Renaissance qui rétablissent l’individualisme et par voie de conséquence le droit à la discussion, les données du problème changent. L’Église durcit l’ensemble de ses positions.

Cependant ce raidissement sera atténué par une opportune pratique de la dichotomie. Rigoureuse pour la femme adultère ou le sodomite d’extraction modeste, la loi ferme les yeux sur les aberrations d’Henri III (« roi-femme ou homme-reine » comme écrivait Agrippa d’Aubigné) et se soucie peu de persécuter les nobles turlupins cités par Brantôme. Sans parler des agissements d’un Jean XII ou autres Jules II folâtrant dans le cadre d’un Saint Siège qui n’était rien moins que saint.

Afin d’avoir une idée de l’attitude naturelle de la société européenne à l’égard de la sexualité, force nous est d’examiner les pays scandinaves où le christianisme, déjà fort tard implanté, sera rejeté rapidement sous sa forme universaliste par la réforme luthérienne.

Dans Kvinde og Mand daglig liv i Danmark G. Hansen décrit ainsi les conditions d’existence dans le milieu rural danois au XVIIIe siècle : « Souvent les prêtres tentent de démontrer aux paysans la nocivité des relations préconjugales. Vos filles, disent-ils, ne doivent pas connaitre des hommes. Ce genre de sermon éveille la méfiance des intéressés. Monsieur le pasteur ne parle pas sérieusement. Ne prétend-il pas remettre en question un comportement séculaire ? Car toujours il en fut ainsi. Si aucune grossesse ne résulte de ces unions, pourquoi faudrait-il s’en indigner ? Dans le cas contraire on marie les jeunes gens et tout rentre dans l’ordre. Telle était l’opinion de nos parents. Pourquoi ne vaudrait-elle pas pour nos enfants ? Que les prêtres s’occupent d’autre chose. Quelle audience pourraient-ils trouver auprès des jeunes gens ? ».

Ce libéralisme ne laisse pas de surprendre l’étranger catholique de passage en Scandinavie. En 1658, Passek, officier polonais tient son carnet de route. Les hasards des campagnes l’ont conduit en Scandinavie. S’il loue la beauté des Danoises, il condamne en revanche leurs mœurs impudiques : « Chacun se couche, nu comme au moment de sa naissance et n’éprouve aucun scrupule à se déshabiller devant autrui. On ne s’occupe nullement de l’hôte et l’on retire devant lui, en pleine lumière, un vêtement après l’autre, même la chemise que l’on accroche au mur. Puis on ouvre le lit, on souffle la lumière et on se couche. Comme nous blâmions ces mœurs, disant que chez nous les dames ne se mettraient pas nues, même devant leur mari, elles répondirent qu’elles ignoraient cette honte et qu’il n’y avait nulle raison de cacher les membres que Dieu avait créés. D’ailleurs il était plus sain de coucher sans vêtements puisqu’ils servaient pendant la journée ».

De nombreux sociologues font état de l’antique coutume de nattfrieri (traduction littérale : recherche nocturne d’une conjointe). Dans un ouvrage écrit en allemand, Die Eönleitung der Ehe (L’introduction au mariage), le sociologue finlandais Wikman cite plus de mille sources précises à ce sujet. Dans sa forme la plus courante, la nattfrieri mène les jeunes gens à rendre visite chez elles aux jeunes femmes non mariées. La cérémonie a lieu assez tard. Souvent la chambre de la dulcinée se trouve à l’écart du bâtiment principal. À leur arrivée les jeunes hommes se comporteront « décemment ». Avec la permission de la jeune fille, l’un ou plusieurs d’entre eux pourront rester toute la nuit. Les autres devront s’en aller.

Cet assentiment n’implique pas l’acceptation de rapports sexuels. Lors de la première visite, l’élu ou les élus devront conserver leurs habits. Ils s’étendront sur les couvertures et ne pourront se glisser entre les draps. Une autre fois, il leur sera permis de se déshabiller. Puis, de visite en visite, l’intimité deviendra plus grande. Une sélection aura lieu. Les habitants du pays sauront qui va avec qui. Dans une société rurale peu migratrice, la paternité éventuelle pose peu de problèmes.

La disparition de cette coutume coïncidera avec une industrialisation progressive. Toutefois la modernisation des structures n’atteindra la péninsule (Suède et Norvège) qu’au terme du XIXe siècle . Aussi l’historien Jonsson constate qu’aux alentours de 1850, la nattfrieri est encore fort répandue dans les campagnes.

Ce que plusieurs siècles de christianisme n’étaient pas parvenus à imposer sera sur le point d’être obtenu par l’industrialisation et la morale « oscarienne », équivalent suédois du victorianisme. « Les normes imposées, constate le sociologue E. Hogh, seront celles admises par la bourgeoisie citadine ». Hogh écrit plus loin que « les valeurs retenues émanent des classes dominantes ». Il ajoute que « si les groupes sociaux intérieurs ne suivent pas le mouvement cela ne procède pas d’un manque de culture mais de l’existence préalable de critères spécifiques ».

Du reste, d’un bout à l’autre de l’Europe, la société bourgeoise dicte un ordre moral à tiroir à la fois étranger à la liberté aristocratique et au comportement naturel du peuple. Dans son Histoire de la répression sexuelle le professeur Jos Van Ussel rejoint à propos de la France les observations scandinaves : « Au cours du XIXe siècle en France, les valeurs de la bourgeoisie furent imposées aux autres classes et reprises par l’État et l’Église. Cette expansion de la pruderie se poursuivra jusqu’à la deuxième guerre mondiale ».

Les tenants de la révélation marxiste, les sectateurs de Sainte Plus-Value prendront à leur tour le relais de la répression sexuelle. Car Marx l’a dit : la masse c’est le bien. Elle est tout et explique tout. Elle ne peut s’accomplir, ne trouve son équilibre que dans le coude à coude de tous ses membres. Or, l’individualisme détruit la solidarité des morceaux de ce tout agglutiné, de cette espèce de méduse, de cette gélatine qui est censée représenter l’humanité.

Accessoirement pour eux, la nature égale le mal puisqu’elle dissipe l’individu. Elle occupe la molécule humaine, la détourne de son devoir, de la révolution, c’est-à-dire de l’accomplissement d’une super-fusion dans la super-masse. Aussitôt l’élégance, la beauté, le sexe, tout cela se retrouve du mauvais côté de la barrière. Ils jugent la nature mauvaise qui a fait les individus différents. Donc, si le cheminement est autre, les conclusions demeurent identiques.

Aussi éviterons-nous d’effectuer un bout de chemin (il se prolongerait au-delà de nos désirs) en compagnie des croisés chrétiens ou marxistes de « l’ordre moral » sous le prétexte de combattre les excès passagers de la révolution sexuelle. La sauvegarde d’une civilisation ne découle pas nécessairement de l’austérité sexuelle. Gobineau démontra assez bien que la dissolution des mœurs ne fut en rien la cause du déclin des empires. Selon l’auteur des Pléiades, Grecs et Romains commirent seulement l’erreur de pratiquer une sexualité non discriminante. Ils se noyèrent dans les peuples conquis, perdant ainsi leur spécificité.

Du reste, Bertrand Russell sût avec sa coutumière sérénité apprécier la signification des actuelles réactions à une oppression séculaire : « La génération qui, la première cessera entièrement d’ajouter foi à la morale conventionnelle, se livrera nécessairement aux licences charnelles avec plus d’excès que celles dont les idées sur le sexe ne seront plus affutées ni dans un sens ni dans l’autre par des croyances superstitieuses ».

Yves de Saint-Agnès, Éléments n°4-5, 1974.