Un nouveau Moyen-âge

Un nouveau Moyen-âge

Nous nous préparons à conquérir l’espace, nous avons pénétré au cœur du microcosme, l’inconscient individuel et collectif perd ses secrets, l’observatoire de Jodrell Bank nous met en contact avec les galaxies. Comment pouvons-nous vivre sous la menace d’un dogme ancien ?

Par ce que Georg Picht nomme « L’irruption de l’irrationnel ». Dans Der Mut zur Utopie, il affirme : « Notre pensée est enveloppée dans des utopies aveugles. Les sciences sociales de notre temps sont le produit des sociétés hautement industrialisées. Elles reflètent le niveau de conscience, la mentalité, les crises psychiques, les névroses, les besoins et les ambitions des intellectuels de ces sociétés. Voilà pourquoi, malgré leur virtuosité et leur haute différenciation, les théories sociales de notre siècle sont imprégnées de motivations irrationnelles. Plus elles s’appuient sur des données dites empiriques, plus elles font profession de positivisme, et plus elles s’éloignent de la réalité ».

Et ce qui est grave, ajoute Picht, c’est que l’irrationnalité cachée des sciences sociales peut avoir des conséquences aussi graves que l’irrationnalité cachée dans le maniement des forces naturelles.

La futurologie nouvelle rejoint, contre les idéologies du XIXe siècle, tout le mouvement général des sciences physiques ou biologiques : révolution dont les principes et les buts n’ont pas encore atteint l’entendement de l’homme de la rue, sur la mentalité duquel continuent à s’appuyer les idéocrates. La façon dont les gens votent en Europe occidentale montre à quel point l’homme inculte, à peine capable d’ingurgiter les mythes scientifiques et philosophiques du siècle dernier (Freud, Marx), reste victime d’erreurs répudiées par les élites.

Le destin des peuples reste à la merci de majorités paradisiaquement inconscientes, enfermées dans des systèmes de pensée séniles. Ces majorités persistent à croire que l’explosion scientifique repose sur les théories du siècle dernier : elles ignorent ce que Planck, Heisenberg et Pauli ont apporté au monde comme possibilité révolutionnaire d’être. Les astronautes se poseront sur Mars au bout de principes sans rapport avec ceux des intelligences politiciennes qui paraphent les programmes spaciaux.

Pour pouvoir briser l’idéologie, la futurologie doit commencer par une autocritique. Car il existe trois écoles dont deux se contentent d’extrapoler des données appartenant au fond culturel, scientifique, social et psychologique d’une société en expansion (réelle ou onirique), et de projeter telles quelles ces données dans le futur immédiat :
La vision offerte par l’école américaine (Kahn, Wiener, Bell) est imprégnée d’une conception du futur ancrée dans l’optimisme hic et nunc. Typique d’une civilisation du gain et de la morale financière, morale d’origine religieuse qui explique l’innocence américaine devant la réalité. Ces futurologues ne peuvent dépasser une mentalité qui les détermine eux-mêmes, et dont l’envergure demeure limitée.
L’attitude des futurologues soviétiques est plus limitée encore : son extrapolation part de l’illusion dogmatique d’une félicité jamais approchée en fait. De là, des prognoses bornées aux plans quinquennaux et aux statistiques.

Ces deux courants excluent (par définition) les facteurs culturels et les nuances d’incertitude capables de contrebattre l’optimisme massif des grands nombres. Mais il existe une troisième école : l’européenne. Édifiée sur les travaux de Gaston Berger, de Bertrand de Jouvenel et des futurologues allemands contemporains. Weizsacker en particulier, dont Picht semble le disciple.

L’école européenne dispose d’une vision libérée, qui prend en charge une totalité humaine complète, sans onirisme ni optimisme. Un futurologue correct ne peut ignorer, dans cette perspective interdisciplinaire, ce que j’appellerais l’incongruence des grands systèmes : pliés qu’ils sont à la volonté des grands nombres ou à la macrocosmogonie de l’ancienne logique. On ne peut pas « futuraliser » sans avoir de l’être humain une notion réaliste et rigoureusement scientifique.

On ne doit pas transformer la science du futur en nouvelle idéologie : voilà l’essentiel. Or adopter le principe d’incertitude signifierait la mort pour le marxisme comme pour toute idéologie « de gauche ». D’autre part, au moment où (selon la prédiction de Jünger, puis de Heidegger) nous planétarisons une civilisation occidentale handicapée par l’irrationnalité, un danger se dégage. Celui de la congestion.

Dans un Medioevo prossimo futuro (Le Moyen-Âge à court terme) le futurologue italien Roberto Vacca découvre le visage congestionné qu’offrent au futur les espaces post-industriels. À cause d’une mauvaise utilisation des ordinateurs, jugés capables de résoudre tous les problèmes de contrôle avant que l’on ait résolu les problèmes structurels de base. Et à cause d’une seconde tare : l’absence de théories, de concepts systématiques et de modèles mathématiques capables de représenter la réalité et de prévoir son développement. Les sociétés hyperdéveloppées n’ont pas de philosophie de l’avenir. Ce qui implique une mauvaise posture devant les incitations du futur.

Cette « mauvaise conscience » a donné ses premiers fruits en 1929 : la crise universelle a jailli de l’incapacité d’un régime économique (et de ses bras séculiers, les banques) à prévoir son propre développement. La congestion des lignes porteuses de courant électrique, des lignes téléphoniques, des aéroports américains depuis dix ans indique la même faille. Un instant de surcharge dans la consommation peut provoquer le blocage du système. La catastrophe.

Partant de cette donnée, simple et vérifiable, Roberto Vacca prophétise : dans la rigueur géométrique de la société post-industrielle, un cataclysme naturel peut déclencher ses crises en chaîne. La ruine des industries alimentaires et automobiles. La congélation de la vie intellectuelle et universitaire. L’effondrement de la puissance publique. L’entrée dans un nouveau Moyen-âge.

Autour de tyrans locaux se formeraient des noyaux de survivants de l’intelligence et de la technique : isolés et protégés, ils auraient mission de refaire un monde au visage civilisé.

L’ancien Moyen-âge a duré mille ans. Selon Vacca, le nouveau en durerait cent. Au feu de l’épreuve, nos sociétés devraient, pour reprendre leur marche ascentionnelle, éliminer « les dépositaires de vérités absolues, les faux innovateurs, les politiciens progressistes, et inefficaces et les prophètes vagues et faux ».

C’est-à-dire éliminer l’idéologie, pour envisager le futur et pour l’affronter.

Vintilia Horia, Éléments n°4-5, 1974.