Alain Soral répond à Alain de Benoist

Alain Soral répond à Alain de Benoist

Éléments :
Le grand public vous a découvert en 2002 après la parution de votre « Abécédaire de la bêtise ambiante », qui portait ce titre significatif : Jusqu’où va-t-on descendre ?. Vous avez été l’élève de Cornelius Castoriadis, vous avez été membre du parti communiste, vous avez réalisé plusieurs films, vous vous êtes intéressé aux comportements féminins comme à la sociologie du vêtement, tout cela sans jamais cultiver la langue de bois. Dragueur et écrivain, boxeur et marxiste, vous avez eu un itinéraire pour le moins contrasté. Quelles en ont été les principales étapes et, surtout, quelles sont les expériences qui vous ont le plus marqué, qui vous ont le mieux aidé à devenir ce que vous êtes ?

Alain Soral :
Merci de me permettre de commencer par le commencement, d’où je viens, d’où je parle, comme disait Roland Barthes !… Pour aller vite et ne pas faire un roman, ma première expérience déterminante, c’est la communale de Meudon-la-Forêt, je suis un enfant de la république idéale qui existait encore dans les cités dortoirs des années 60 : mixité sociale, état providence, planification gaullienne socialo-libérale héritée du CNR… Ma deuxième expérience déterminante, c’est la découverte d’un autre monde, celui de la bourgeoisie du mensonge et du privilège, de la ville aussi, quand mon père a décidé, pour me former, de me mettre au collège Stanislas à partir de la sixième. Expérience traumatisante qui marque, pour moi, la fin de l’innocence et le début de la conscience, de la conscience comme lutte… Pour clore cette brève introduction, ma troisième expérience formatrice sera la ruine de mon père, sa déchéance sociale puis sa mort et l’obligation, pour moi, de survivre désormais seul à Paris sans ressources ni famille ; une fatalité qui n’est pas sans rapport avec ma fréquentation assidue, à partir de cette époque, de la voyoucratie et des livres…

Pour le dire autrement : Né en 1958, j’ai bénéficié d’une double éducation, celle d’avant et celle d’après 68. De la seconde j’ai gardé ce goût de l’interdit (n’était-il pas à l’époque interdit d’interdire ?) ; de la première, cette tournure d’esprit structurée par le « meurtre du père » qu’on appelle opiniâtreté. Un goût de l’opposition qui n’a rien de libertaire et qu’on retrouve encore chez ceux qui ont eut la chance d’être élevé par un père, d’échapper à ce rapport fusionnel à la mère qui transforme l’homme en mollusque geignard voué à la consommation et à l’illusion du principe de plaisir…

Éléments :
Quelles sont les lectures qui ont été les plus déterminantes dans votre évolution ?

Alain Soral :
D’abord Lautréamont et Rimbaud, c’est par ces deux piliers de l’écriture moderne que je me suis sorti de la bande dessinée qui constituait, jusqu’à 17 ans, l’essentiel de ma sous-culture ! Ensuite, via mon intérêt pour l’histoire de l’art (j’ai été reçu au concours des Beaux-Arts) la découverte du monde des formes et des transformations, qui m’a amené logiquement à la philosophie de l’histoire, non idéaliste, soit le matérialisme historique et dialectique de Marx, Hegel, Lukacs, Goldmann, Clouscard, mais aussi de Piaget, Wallon, Gordon Childe, Leroi-Gourhan…

Éléments :
Vous avez critiqué la montée des communautarismes, comme autant de « marchés captifs » aisément contrôlables par les publicitaires et les marchands. En même temps, vous n’ignorez pas que certaines formes de communautarisme peuvent renvoyer à un « populisme » qui diffère assez peu de l’inspiration originelle de ce socialisme français dont Jean-Claude Michéa a récemment rappelé l’importance. Tel Georges Darien dans La belle France, vous dénoncez d’ailleurs également les champions du « formalisme républicain ». C’est ainsi qu’à propos du débat sur le foulard islamique, vous avez émis l’idée que la recherche de racines peut aussi bien manifester un désir d’intégration – une intégration qui ne serait pas synonyme d’assimilation. Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par là ?

Alain Soral :
D’abord pour régler la question d’un populisme qui a aujourd’hui si mauvaise presse, notamment chez les zélateurs d’une démocratie de marché où la démocratie n’est plus que l’alibi du Marché, je rappelle que cette vision décriée puise sa source dans la pensée politique de Jean-Jacques Rousseau, à l’origine de l’esprit démocratique moderne, ce qui est beaucoup moins le cas pour la démocratie parlementaire… Quant à la question du foulard… Nous sommes, sur ce sujet très actuel, au cœur même de la façon dialectique dont les choses se passent parfois dans la réalité concrète, loin du formalisme idéaliste… Par paresse, permettez-moi de reprendre sur ce sujet une partie de l’interview donnée il y a quelques mois à l’Observatoire du communautarisme et qui répond exactement à votre question :

« Je pense qu’après l’échec de l’assimilation des populations immigrées des banlieues, dont les causes sont multiples et parfaitement identifiées : passif de la colonisation et de la guerre d’Algérie, ghettoïsation, sous-prolétarisation, disparition du père, choc du néo-matriarcat néo-libéral et du patriarcat des sociétés traditionnelles… Nous assistons chez les jeunes franco-maghrébins à un désir de fierté des origines comparable à la pride gay, et qui ne pouvant puiser dans le non-passé des banlieues se tourne vers l’Islam, comme culture et civilisation millénaire… Contrairement à la lecture formaliste, rigoriste, à la Max Gallo, je pense que ce désir de fierté, cette recherche de racines, correspond, après le nihilisme du rap, à une démarche d’intégration. Devenir d’abord quelqu’un dans la société française avant de pouvoir devenir français. Ce qu’on appelle “islamisme” est donc, selon moi, une transition possible vers l’assimilation. La génération du foulard redécouvre la fierté d’être et avec cette fierté d’être, le projet de réussite sociale : le chemin de l’université. Ainsi peut se constituer demain, par les études et le diplôme, une classe moyenne arabo-musulmane de France dont les enfants seront fiers d’être français, comme tous les enfants d’immigrés dont les parents ont réussi en France… Une assimilation en trois temps en somme, dont nous vivons actuellement le deuxième : refus haineux de l’autre et de soi, intégration par la fierté des origines, assimilation… ».

Je pense, en outre, qu’il est parfaitement irréaliste, donc non politique, de penser qu’on puisse un jour rejeter ces maghrébins à la mer…

Éléments :
D’une façon plus générale, quel sentiment vous inspire le reproche couramment fait à ceux qui refusent de se couper de leur identité arabo-musulmane d’adhérer à une culture « arriérée », « moyen-âgeuse » ou tout simplement traditionnelle ?

Alain Soral :
L’Hegeliano-marxisme m’a appris qu’aucune chose n’existait en soi. Donc quand vous me dites « arriérée », je réponds arriérée… par rapport à quoi ? Par rapport au long processus historique de notre humanisme occidental ? Ou par rapport à ce qui en constitue, à mon avis, la dégénérescence et la trahison absolue, à savoir notre actuelle et dominante idéologie libérale-libertaire ? Ce que je constate, c’est que ceux qui s’excitent actuellement le plus contre « l’Islam rétrograde » sont ceux la même qui, depuis 68, ont sapé méthodiquement toutes les bases de notre humanisme héléno-chrétien, tantôt au nom du désir libérateur, tantôt au nom du métissage, pour en faire cet enfer où règne désormais en maître l’individualisme pulsionnel et consumériste… Deux remarques face à ce dégoûtant paradoxe :

À quel titre notre Occident petit bourgeois croit-il pouvoir donner des leçons de morale au monde arabo-musulman ? Au nom de la pornographie de masse, du loft, des serial-killers et de la Shoa ?

Deux. Quand on voit les dégâts produits ici par trente cinq ans de néo-matriarcat fusionnel, un retour à un peu de patriarcat traditionnel ne peut pas faire de mal !

Pour le dire autrement : en bonne dialectique, avoir deux coups de retard, parfois, c’est avoir un coup d’avance sur l’histoire, et l’Oumma des musulmans a peut-être plus à apporter qu’on pourrait le croire au combat progressiste !

Éléments :
Pendant des années, l’intelligentsia dominante a fermé les yeux sur certaines pathologies sociales liées à l’immigration au nom de slogans simplistes du type « Touche pas à mon pote ! », en même temps qu’elle encourageait implicitement les Franco-Maghrébins à s’identifier aux Noirs américains des ghettos (phénomènes du « tag » et du « rap »). Aujourd’hui, cette même intelligentsia n’en finit pas d’évoquer le spectre de l’« islamo-tueur », terroriste et violeur, au risque de légitimer l’islamophobie et d’accentuer la « bouc-émissairisation » des Franco-maghrébins musulmans auprès des petits Blancs des banlieues paupérisés par l’implacable logique du capital (cette même logique du capital qui a d’abord vu dans les immigrés un prolétariat de réserve corvéable à merci). Vous qui n’avez pas hésité à stigmatiser les voyous d’origine immigrée sans jamais les confondre avec les immigrés eux-mêmes, comment expliquez-vous cette évolution ?

Alain Soral :
Permettez-moi d’abord de vous féliciter de résumer aussi bien mes écrits de ces trois dernières années, et leur apport, que certains qualifient de courageux, sur ce sujet et cet étrange revirement. À savoir, pourquoi est-on passé aussi vite, notamment au PS, de l’idéologie du « touche pas à mon pote » à la bouc-émissairisation tout aussi irréaliste de l’islamo-violeur ! L’explication est simple autant qu’étrangement indicible dans les médias dominants : tant que le maghrébin nuisait au peuple de France, permettait en plus de faire baisser le coût du travail salarié, de stigmatiser son soi-disant racisme, colonialisme et fascisme sous jacent (affaire Dreyfus, conquête algérienne, Collaboration…), l’intelligentsia en faisait la promotion inconditionnelle. Mais depuis que ce même maghrébin passe plus de temps à afficher sa solidarité avec la souffrance inique du peuple palestinien qu’à emmerder le Français de souche, cette même intelligentsia, par ailleurs défenderesse incompréhensible d’un petit État revendiquant, lui, sans vergogne son racisme anti-arabe, son colonialisme et son fascisme, leur trouve tous les défauts du monde !

Pour le dire en terme de « forces » et non plus de « réseaux », et éviter ainsi tout anathème désagréable : tant que le métis était l’allié objectif du libéral-libertaire dans sa lutte contre le bourgeois traditionnel, dit de droite, l’angélisme immigré était la règle, d’autant plus que les dégâts collatéraux étaient payés cash par le petit blanc ! Mais depuis que le libéral de gauche a triomphé du libéral traditionnel, il liquide logiquement le métis instrumentalisé dont il n’a plus besoin dans sa lutte pour le pouvoir, et dont la culture traditionnelle, la condition de classe en font désormais un ennemi objectif dans le face à face… Pour me faire comprendre par un exemple, il suffit de constater sur le sujet l’évolution parfaitement répugnante d’un Jack-Alain Léger…

Éléments :
Quel regard portez-vous sur le développement d’une certaine forme de « terrorisme global » ?

Alain Soral :
Je crois – comme sans doute les conseillers de Georges Bush eux-mêmes en privé – qu’Al Quaïda n’existe pas. La colère disparate des humiliés oui, un Djihad planétaire planifié, non. Je ne suis même pas sûr de l’existence de Ben Laden, à moins qu’on ne parle d’une existence à la Lara Croft… Même sur les attentats de Madrid je trouve que ça cloche tant c’est contre productif : mettre des bombes dans des trains de banlieue à huit heures du matin, n’est-ce pas le plus sûr moyen de tuer des travailleurs immigrés, donc des arabes ?…

Éléments :
Quelle est la part de responsabilité des États-Unis dans l’émergence de ce phénomène où certains croient voir les signes avant-coureurs d’un « choc des civilisations » ?

Alain Soral :
Sur cette question je me range à 100 % derrière l’analyse d’Emmanuel Todd : le « choc des civilisations », la « stratégie de la tension » ne sont pas la responsabilité des États Unis, ce sont le projet même de cette super-puissance économique en déclin, sa stratégie pour tenter de durer encore un peu…

Éléments :
Sous couvert de défense des droits de l’homme, n’assiste-t-on pas aujourd’hui à un mouvement de recolonisation ?

Alain Soral :
C’est l’évidence. Une évidence que sont venus masquer fort opportunément les attentats du 11 septembre… Une recolonisation déguisée en lutte contre le Djihad, avec les américains et Israël en protecteurs de l’Occident, qui cache une lutte féroce de l’impérialisme US pour s’opposer à la domination inéluctable de la zone Euro, puis de l’Eurasie, par le contrôle militaire de son approvisionnement en énergies fossiles… Une situation qui n’est pas sans rappeler les luttes féroces, toujours intra-occidentales, qui ensanglantèrent le monde entre 1870 et 1945… Avec toujours au cœur du problème, l’Allemagne émergente, cette super-puissance en trop, aujourd’hui moteur de l’Europe ! En fait, depuis cent cinquante ans, le problème ce n’est pas les russes, c’est toujours les boches !

Éléments :
Votre livre Vers la féminisation, paru en 1999, est passé étrangement inaperçu. Cet ouvrage représente pourtant votre apport peut-être le plus important au débat d’idées contemporain. Prenant à contre-pied bon nombre d’idées reçues, vous y affirmiez notamment l’incompatibilité d’une féminité essentiellement tournée vers l’investissement psycho-affectif avec les qualités requises par l’action politique. Quelles étaient les grandes lignes de votre démonstration ?

Alain Soral :
Une démonstration puissante et difficilement résumable en quelques lignes, il faudrait lire les deux cents pages du livre ! Je vais quand même essayer : l’Œdipe serait la structure existentielle – donc ni biologique ni métaphysique – qui permettrait à l’homme, par le « meurtre du père », de passer d’une sensibilité psychologico-affective, déterminée par l’amour de la mère, à la conscience de l’économico-social, déterminée par la rivalité avec le père ; une conscience des rapports de forces, médiatisés par la lutte puis l’effort du travail, situés au-delà de l’amour intra-œdipien, dans les rapports de production et la division sociale du travail, extra-œdipiens dans leur essence… Une conscience du politique qu’on peut donc définir comme passage du monde affectif et privé du : « je, tu, il » constitués de moi, maman et papa au monde social et public du « nous, vous, ils », où les acteurs sont désormais les classes sociales, et l’enjeu, non plus la rivalité amoureuse, mais la répartition des richesses produites par le travail… Or, le meurtre du père, qui produit chez l’homme ce saut qualitatif, et la conscience, chez lui, de la double détermination psychologico-affective et économico-sociale des faits humains – rivalité affective et exploitation du travail – n’existe pas pour la femme, dont l’œdipe la fait passer de l’amour du géniteur direct, sa mère, à l’amour du père, dans une continuité affective sans rupture… ce qui se traduit, chez elle, par une tendance à interpréter les phénomènes sociaux par le seul prisme affectif et individualiste… Une attitude psychologisante que j’appelle, dans ma théorie, la tendance féminine à la « réduction psychologiste » (du politique, lieu spécifique de l’économico-social), du fait de la dissymétrie de l’œdipe… Une théorie aussi subtile que subversive puisqu’elle tend à démontrer :

Que le féminisme, où la femme voit en l’homme le père et le mari au détriment du patron ou du compagnon de classe, est la preuve, non pas de l’engagement des femmes en politique, mais de leur incapacité à s’engager dans le politique sans le réduire au psychologique et le vider ainsi de sa substance !

Que c’est en raison de cette « inconscience politique » même, que le pouvoir a toujours flatté le féminisme, puisque passer à côté du politique quand on croit en faire, revient toujours à travailler pour le maintient du régime en place…

Conclusion de ces deux prémices : la féminisation du monde du travail se traduit donc inéluctablement par une baisse de la capacité de lutte et de résistance à l’exploitation, une montée de la réaction !

Ainsi, selon ma théorie, la femme n’est pas « l’avenir de l’homme », mais celle de la social-démocratie néo-libérale, qui passe nécessairement par la dépolitisation « sociétale » des luttes sociales, que certains appellent aussi « fin de l’histoire ». Toute la réalité contemporaine, du rôle de Nicole Notat dans la réévaluation du combat syndical, à la parité, étrangement octroyée par tous les pouvoirs sans que personne ne l’ait demandée, prouve la validité de ma thèse, et explique aussi pourquoi elle fut à ce point passée sous silence !

Éléments :
Quels sont les symptômes de la « féminisation » de notre société ?

Alain Soral :
Les conséquences logiques de ce que je viens de démontrer : montée du « psy-cul » au détriment de la conscience politique et des luttes sociales sérieuses, communautarismes sexuel, gay, féministe… contre la solidarité de classe, affaiblissement de la vision du père et dévalorisation de la morale-travail au profit de la séduction, moteur de l’idéologie du désir, avec comme réactions en chaîne : sur-valorisation du groupisme, de la consommation et du people, dévalorisation des sciences dures et du réalisme au profit de l’onirisme de pacotille et de la pensée magique, astrologie, homéopathie, sectes… D’où la terreur, à juste titre, des sociétés patriarcales traditionnelles face à cette déchéance matérialiste et païenne, et, par contrecoup, leur radicalisation !

Éléments :
Vous venez de sortir un nouveau livre intitulé Misères du désir. Qu’est ce que l’auteur d’un long métrage intitulé Confession d’un dragueur cherche à y démontrer ?

Alain Soral :
Tout ça justement : l’usure et le mensonge de l’idéologie du désir vendue par les soixante-huitards comme chemin de la liberté et de l’émancipation, alors qu’elle était doublement aliénation et soumission au Marché : aliénation pour le consommateur, soumission des soixante-huitards au pouvoir du Capital… Une instrumentalisation du désir, devenu normatif, qui oblige a redéfinir ce que peut être aujourd’hui, dans notre société, la liberté et la transgression… . Une usure, un dégoût aussi pour cette parodie de liberté qui pourrait bien redonner demain, auprès des masses flouées et lassées, un certain charme aux idéologies de la lutte et de la contrainte, comme l’annonce déjà Fear Factor

Éléments :
Au-delà de la misère sexuelle contemporaine, où diriez-vous que se situent les formes les plus actuelles de la « pornographie » ? Faut-il y inclure l’obscénité de la marchandise ?

Alain Soral :
Sans doute dans l’instrumentalisation à outrance, jusqu’à l’écœurement, du désir sexuel et du corps de la femme, ce mécanisme de la consommation désirante qui ne laisse bientôt plus voir que l’obscénité du Marché…

Éléments :
On a récemment assisté à la promotion médiatique du mouvement « Ni putes ni soumises ». Que vous inspire l’implicite alternative contenue dans ce slogan ?

Alain Soral :
Le chapitre 4 de mon dernier livre, consacré à la misère sexuelle masculine en banlieue, s’efforce de faire toute la lumière sur ce pseudo-mouvement créé de toute pièce par les mêmes petits malins du PS qui avaient lancé « Touche pas à mon pote » en d’autres temps. Autre slogan démago un brin vulgaire mais même but : retarder par tous les moyens l’intégration des français originaires du Maghreb à la société française. Hier par l’apologie de la délinquance sous-prolétaire du rap, aujourd’hui en opposant les filles aux garçons… Deux autres remarques :

Jamais des filles originaires du Maghreb et avides de respect ne se seraient présentées d’elles-mêmes sous cet intitulé brutal et dévalorisant.

En affirmant que ces filles ne sont ni occidentales ni orientales, mais la synthèse d’une double origine, ce mouvement révèle ce qu’il a pour vocation même de cacher : à savoir que si les musulmanes sont des soumises (sens littéral du mot « musulman »), soumises d’abord à la morale d’une religion ancestrale, les occidentales, elles, sont des putes. Ce à quoi tend effectivement à les réduire l’idéologie libéral-libertaire. Une instrumentalisation dégradante du corps de la femme qui justifie pleinement le port du foulard comme acte de résistance féministe, et qu’Elisabeth Badinter, curieusement, semble n’avoir pas compris…

Éléments :
Face au « politiquement correct », on voit actuellement se multiplier des réactions qui n’ont de toute évidence pas la même portée. Il y a aussi une manière convenue de se proclamer « rebelle » tout en communiant à la marge dans le (dés)ordre établi. À quoi reconnaît-on selon vous un véritable rebelle ?

Alain Soral :
On reconnaît un véritable rebelle à ce qu’il a toujours des problèmes avec la police de la pensée, quelle qu’elle soit… Un peu comme la Brigitte Bardot d’hier et d’aujourd’hui !

Éléments :
Quels exemples, idéologiques ou personnels, donneriez-vous de véritables rébellions et de simples simulacres ?

Alain Soral :
Le champion toute catégorie de la fausse rebellitude contemporaine est sans aucun doute Daniel Cohn-Bendit, véritable héraut de la propagande libéral-libertaire depuis 35 ans et toujours sur la brèche. On peut aussi citer n’importe quelle égérie féministe, genre Chienne de garde télévisée ou autre actrice de hard proclamée « travailleuse du sexe »… Le vrai rebelle, à contrario, c’est l’éternel irrécupérable, dont le champion toute catégorie, pour le XXe siècle, reste incontestablement Louis-Ferdinand Céline, encore gênant de vérité aujourd’hui, pour tous…

Éléments :
Au prétexte que vous avez rappelé quelques vérités de bon sens, certains pouvoirs vous qualifiaient de « réactionnaire ». Non sans raison, vous persistez à vous définir comme marxiste. Qu’est-ce que la pensée marxiste peut encore nous enseigner aujourd’hui ?

Alain Soral :
Les gens un peu instruits savent que le marxisme, loin de se réduire à l’expérience soviétique, est d’abord un outil d’analyse. Un outil d’analyse qui conçoit la réalité comme une totalité historique en cours, et dont les performances sont bien supérieures à ce que peut produire l’idéalisme, qu’il soit ontologiste ou subjectif. Le marxisme, dit aussi matérialisme historique et dialectique, donne à quiconque s’intéresse à la complexité du réel, une telle leçon de virilité intellectuelle, qu’il est difficile après de se contenter des visions passéistes d’un Maurras, nostalgiques d’un Heidegger, naïves d’un Marcuse, et même du mono-déterminisme plutôt sympathique d’un René Girard, qui gagnerait beaucoup à lire Henri Wallon !

Éléments :
Quel sens donnez-vous à l’incontournable notion de « peuple » ?

Alain Soral :
Un sens à la fois chrétien et marxiste, la communauté nationale, culturelle ou linguistique ne suffit pas à définir un peuple. Être du peuple, c’est être conscient et fier d’appartenir à l’humanité souffrante, à la communauté de ceux qui assument ensemble le « principe de réalité », la production et la reproduction du monde. Ainsi, selon cette définition, que n’aurait sans doute pas renié le commissaire Maigret, un patron de PME, un gendarme font tout autant parti du peuple qu’un ouvrier, un paysan, tandis qu’un petit parasite pontifiant, qu’il soit étudiant trotskiste, ex-président de la république méprisant « la Marseillaise » ou rentier philosophe cosmopolite au Point, n’en feront jamais partie, ce qu’avait parfaitement compris le Général de Gaulle !

Éléments :
Les termes de droite et de gauche ne veulent plus dire grand chose actuellement. L’actualité, nationale ou internationale, fait tous les jours surgir de nouveaux clivages. Quels sont à votre avis les enjeux les plus actuels ? Quelles sont les nouvelles lignes de partage, les nouveaux courants qui sont en train d’apparaître sous nos yeux ? Que laissent-ils prévoir pour l’avenir ?

Alain Soral :
Étrange paradoxe en effet, aujourd’hui personne ne se dit plus de droite, même à l’UMP, et en même temps, la gauche, comme alternative de gestion au libéralisme, a disparu, même au PCF… Selon l’outil très performant du marxisme, ce sont les rapports de production et leur évolution qui définissent la droite et la gauche, il y a toujours des exploiteurs et des exploités, du capital et du travail, mais leur détermination, leur combinaison changent… Ainsi, aujourd’hui un techno-gestionnaire salarié du tertiaire peut être objectivement de droite, quand il contribue aux restructurations drastiques imposées par la logique supranationale de Maastricht, et voter socialiste avec Strauss-Kahn aux élections, tandis qu’un patron de PME régionale, qui se bat pour sauver son entreprise de son absorption par le grand capital trans-national et préserver des emplois, peut avoir une action objectivement de gauche tout en votant UMP par tradition gaullienne. Les pratiques culturelles, dites aussi « style de vie », plus subjectives, évoluant moins vite que les lois du marché, immédiatement agissantes sur le « niveau de vie » !

Une loi anthropologique qui explique pourquoi je peux figurer aujourd’hui dans Éléments : la vieille droite Maurrassienne, depuis longtemps paupérisée par la logique du Capital, venant tout juste de comprendre qu’un marxiste comme moi leur était objectivement bien moins hostile que le MEDEF du Baron Sellière !

Pour prolonger ce raisonnement matérialiste, les enjeux actuels sont donc :
Sur le plan européen, la continuation ou le renoncement à la politique économique euro-maastrichienne qui renforce le pouvoir de l’euro tout en tuant les emplois européens.

Sur le plan national, la sauvegarde d’un certain républicanisme français, ou le renforcement de la logique communautaire qui aggrave encore les tensions entre citoyens, générées par le chômage de masse et l’inégalité accrue des revenus.

Quant à l’avenir : la montée en puissance de la zone euro ayant un lien direct avec la brutalité américaine et sa stratégie de la tension ; les tensions communautaires un lien direct avec la destruction de l’exception républicaine française, et cette exception un lien direct avec le fédéralisme euro-maastrichtien ; il apparaît, selon ces déterminations très concrètes et incontournables :

Que le progressisme exige à la fois de sortir de la logique de Maastricht et du communautarisme.

Que le national-populisme a un bel avenir

Entretien réalisé par Alain de Benoist pour la revue Éléments n°113, 2004.

Le site d’Alain Soral : www.alainsoral.com