La mort d’un Président

La mort d’un Président

M. Georges Pompidou est mort à son poste. Malgré le mal dont il était averti et qui le rongeait. Il est resté à son poste jusqu’au bout, comme les capitaines et les sentinelles : comme il convient aux chefs d’État. Henry de Montherlant aurait aimé cette mort, lui qui faisait dire à Sextus : « L’avenir est dans la volonté, non dans les prophéties ». C’était dans La guerre civile, précisément.

Homme de culture, le Chef de l’État aimait à puiser des exemples dans la tradition antique de l’Europe. À plusieurs reprises, il avait rappelé que le destin de la Cité repose sur des valeurs spécifiques : courage, persévérance, fidélité. Dans un récent article du Figaro, M. Louis Pauwels rapportait les termes d’une lettre que lui avait envoyée M. Pompidou, après la parution de sa Lettre ouverte aux gens heureux : « Ils vous traiteront de réactionnaire et de médiocre. Pour ma part, j’y suis habitué. Mais convaincu de n’être ni l’un ni l’autre. Convaincu aussi qu’ils le savent, et que cela les ennuie bien ». Après la sortie de Ce que je crois, quelques semaines avant sa mort, le président de la République écrivait encore à M. Pauwels : « Le pire péché contre l’esprit est le conformisme, et singulièrement le conformisme du non-conformisme ».

L’association GRECE n’a pas à prendre position sur les affaires politiques. Mais en l’occurrence, depuis quelques semaines, ce n’est pas de politique, mais de style qu’il s’agit. La mort de M. Pompidou, sans se payer de phrases, était d’un certain style. La campagne qui suit est d’un autre.

La France, dit-on, est en pleine fièvre électorale. Mais ce n’est pas seulement de fébrilité qu’elle souffre. Dans le cours de son histoire, il y eut de grands hommes : ils prenaient l’histoire à bras le corps. Ils étaient l’histoire. Leur légitimité ne venait pas d’en bas. Aujourd’hui, nous avons des candidats. Des candidats dont les programmes interchangeables ressassent les mêmes mots, qui s’engagent toujours plus avant dans la surenchère démagogique égalitaire, et s’abandonnent aux mêmes démonies de la « nouveauté » et du « social ».

On ne saurait, sans angélisme, espérer beaucoup de tenue au lieu où s’actualisent les ambitions personnelles. Mais les limites sont franchies. La logique du système de masse est implacable. Comment les candidats, même les meilleurs, ne se sentiraient-ils pas tenus de chercher à séduire le plus grand nombre ? De promettre la paix, la santé, le bonheur à tout le monde. De jurer, la main sur le cœur, de leur désintéressement et de leur bonne volonté ? Les vrais problèmes surprennent et divisent. Ils ne donnent pas de majorités confortables. Mais les majorités elles-mêmes s’effilochent sous l’effet des lassitudes : l’ennui engendre tous les vices.

L’homme d’État, c’est-à-dire l’homme qui a le sens de l’État, qui est au service de l’État, tranche par des oui et des non sans équivoque. C’est ce qui le distingue du politicien.

Roger Lemoine, Éléments n°4-5, 1974.