L’“Altermonde”

L’“Altermonde”

« Aucun monde, écrit Philippe Muray, n’a jamais été plus détestable que le monde présent ». Mais quel est donc ce monde ? Depuis l’effondrement du système soviétique, on est passé d’un monde divisé en deux blocs à un monde dominé par une seule puissance, qui tente d’imposer sa loi à la planète entière. Virtuellement, ce monde ne serait plus qu’un village global, où le progrès économique, censé profiter à tous, se doublerait d’une inéluctable évolution vers un modèle politique, la démocratie libérale représentative, dont les États-Unis constitueraient le modèle le plus achevé. À terme, le monde deviendrait un vaste marché peuplé de simples consommateurs, soumis de part en part à l’ordre marchand.

Le capitalisme s’est déterritorialisé. Les regroupements industriels ont abouti à la formation de sociétés transnationales, dont les budgets dépassent ceux de bien des pays. Dans le même temps, les nations ont été invitées à abolir leurs barrières douanières, à ouvrir leurs frontières aux personnes et aux capitaux, à favoriser par tous les moyens la « libre circulation » des produits et des biens. Tel est le sens premier d’une globalisation qui entraîne la volatilité des marchés, les délocalisations, la recherche permanente d’une plus grande productivité, la réification généralisée des rapports sociaux.

Ce système repose sur la transformation de toute activité vivante en marchandise. La marchandise ne vaut que par l’argent. L’argent est cet équivalent général qui voile la nature réelle des échanges auxquels il sert. Dans le monde de la marchandise, la loi suprême est la logique du profit, légitimée par une anthropologie faisant de l’individu un être visant en permanence son meilleur intérêt. La soumission progressive de tous les aspects de la vie humaine aux exigences de cette logique déstructure le lien social. Elle engendre une société purement commerciale où, comme le disait déjà Pierre Leroux, les « hommes désassociés sont non seulement étrangers entre eux, mais nécessairement rivaux et ennemis ». Les êtres humains ne sont plus perçus alors qu’à travers leur pouvoir d’achat et leur capacité à engendrer du profit, à travers leur aptitude à produire, à travailler et à consommer. Les médias standardisent les désirs et les pulsions, au prix d’une radicale désymbolisation des imaginaires, productrice de fausse conscience, de conscience aliénée.

C’est très exactement dans ce monde-là que nous vivons. Un monde sans extérieur, qui a aboli la distance et le temps, où le capitalisme financier s’est déconnecté de l’économie réelle (la majorité des échanges de capitaux ne correspondent plus à des échanges de produits), où l’économie réelle se développe sans considération des limites, où les passions se ramènent aux intérêts, où la valeur est rabattue sur le prix, où les enfants eux-mêmes deviennent des biens (et des outils) de consommation durable, où le politique est réduit à la portion congrue, où les détenteurs du pouvoir ne sont plus élus et où ceux qui sont élus sont impuissants. Un tel monde ne menace pas seulement la vie intérieure, les identités collectives, la diversité du vivant. Il menace jusqu’à l’humanité de l’homme.

Pour faire face aux misères affectives et aux détresses matérielles qui en résultent, la Forme-Capital use de stratégies variées. D’un côté, on crée sans cesse des besoins nouveaux, on multiplie les distractions et les divertissements, on propage l’idée qu’il n’y a de bonheur que dans une consommation dont l’horizon est toujours transporté plus loin. De l’autre, sous prétexte de lutter contre le « populisme », le « communautarisme », le « terrorisme », on renforce les procédures de contrôle et de surveillance. On restreint les libertés sous prétexte de sécurité. On instaure la « démocratie des bouches cousues » (Paul Thibaud). Pour enrayer la montée des mouvements sociaux, pour empêcher les gens de se poser des questions, pour désarmer les nouvelles « classes dangereuses » et rendre inopérantes leurs velléités de révolte, on crée des ennemis omniprésents, diabolisables à merci, on instrumentalise les conflits culturels et les heurts entre communautés. Comme toujours, on divise pour régner. Le but est d’instaurer tout juste ce qu’il faut de chaos pour continuer à régner sans être menacé.

Devant pareil spectacle, on ne peut évidemment qu’avoir de la sympathie pour un mouvement « altermondialiste » qui affirme d’emblée que « le monde n’est pas une marchandise » et qu’« un autre monde est possible ». Mais cette sympathie ne peut être que critique. Ce n’est pas tant le fait de n’avoir pas d’alternative claire à proposer qu’on peut reprocher au mouvement « no global » – il n’est pas nécessaire de pouvoir définir ce que l’on veut pour savoir ce que l’on refuse –, ni même d’être un conglomérat hétéroclite où se côtoient protestataires émotionnels, authentiques libertaires, « révolutionnaires » d’habitude et sociaux-démocrates « exigeants ». C’est plutôt de faire primer l’indignation sur la réflexion. Et de ne pas aller au fond des choses.

Il ne suffit pas en effet de dénoncer les inégalités au nom de la « justice » et de la « dignité », ou d’en appeler à des solutions « humaines » face à l’inhumanité de l’ordre financier. Il ne suffit pas de parler de « tolérance » pour reconnaître pleinement la diversité culturelle. Il ne suffit pas non plus d’opposer la rationalité éthique à la rationalité de l’argent. Il ne suffit pas, enfin, de dire « non à la guerre ! » pour dessiner, face à l’unilatéralisme américain, les concours d’un nouveau Nomos de la terre, d’un nouvel ordre multipolaire. Le mouvement « no global » n’a visiblement guère d’idées précises sur la nature de l’homme et sur l’essence du politique. Il lui manque une anthropologie qui lui permettrait de contester la globalisation au nom des peuples, et non des « multitudes » (Antonio Negri), au nom des libertés, et non des « droits de l’homme ». En s’obstinant à rester, pour ce qui est de la justice sociale, dans la polarité de la morale et de l’économie, qui est celle-là même qui définit ce à quoi il s’oppose, l’« altermondialisme » risque de manquer à sa vocation et de n’être qu’une forme de « bougisme » parmi d’autres.

Militer pour un « autre monde » implique de rompre avec une matrice idéologique qui a aussi bien abouti à l’internationalisme libéral qu’à l’étatisme « progressiste ». Comme l’écrit Jean-Claude Michéa, « l’idée d’une société décente, ou socialiste, ne peut pas reposer sur le projet d’une “autre” économie ou d’une “autre mondialisation”, projets qui ne peuvent conduire, au bout du compte, qu’à un altercapitalisme […] Elle repose, au contraire, sur un autre rapport des hommes à l’économie ». Il ne s’agit donc pas seulement de corriger les « injustices » d’un système, ou d’en rester à une approche structurelle des enjeux. Il s’agit d’en finir avec la dictature de l’économie, le fétichisme de la marchandise et le primat des valeurs marchandes. Il s’agit de décoloniser l’imaginaire. D’œuvrer à l’avènement d’un autre monde, qui ne soit pas un au-delà des choses, une vision transcendante ou utopique, mais un nouveau monde commun. Perspective révolutionnaire ? On ne sera jamais aussi révolutionnaire que la Forme-Capital qui, dans ce monde, a déjà tout détruit.

Robert de Herte, Éléments n°111, 2004.