L’ère de la calomnie

L’ère de la calomnie

Dans Ex captivitate salus, Carl Schmitt écrit que, dans les époques troublées, « le danger immanent à toute pensée libre devient pressant. Le chercheur se voit alors, soudain, épinglé et étiqueté pour n’importe quel mot libre ou n’importe quelle pensée libre, et cela par des hommes qui n’ont jamais eu dans leur vie une pensée libre, et pour qui est étrangère par nature toute liberté de l’esprit ». Schmitt ajoute qu’une telle atmosphère caractérise la guerre civile, c’est-à-dire la forme de guerre la plus atroce, celle où l’ennemi est placé dans son tort de façon si absolue que « s’intéresser à l’argumentation de l’adversaire devient de la perversité » et toute volonté de débattre, une forme de complicité avec lui. C’est très exactement là que nous en sommes.

Le débat d’idées appelle bien entendu la critique. Mais la critique, comme le débat lui-même, ne peut avoir de sens et de valeur que lorsqu’elle respecte certaines règles. Critiquer un auteur exige d’aborder son œuvre sans idée préconçue, d’en établir avec objectivité les lignes de force, d’en examiner avec soin les étapes et les contradictions. Les idées que l’on estime être fausses doivent être identifiées comme telles, puis réfutées. Les citations doivent être toujours datées : elles n’expriment rien d’autre que la pensée d’un homme à la date où il s’est exprimé. Les jugements doivent faire la part des choses, tenir compte du pour et du contre. Les étiquettes, enfin, ne doivent être attribuées qu’à ceux qui les ont explicitement revendiquées.

De telles règles n’ont plus cours aujourd’hui. Un Daniel Lindenberg s’attaquant à Dumézil, un Victor Farias dénonçant Heidegger, une Alexandra Laignel-Lavastine s’en prenant à Cioran ou à Eliade, un Yves Charles Zarka pérorant sur Carl Schmitt, ne font plus d’analyses, ils ficellent des pamphlets. Ils ont décidé par avance ce qu’il fallait penser. Ils instruisent exclusivement à charge. Ils ne retiennent de l’œuvre que ce qui peut servir leur thèse, en usant du procédé classique de la synecdoque. Ils énoncent des conclusions déjà contenues dans les prémisses. Ils discréditent l’œuvre au moyen de la biographie ou plus exactement de fragments de biographie, comme si l’on pouvait établir entre elles une relation mécanique. Ils ignorent les itinéraires, les évolutions, réduisant les existences à un moment qu’ils s’efforcent de figer. Surtout, ils manifestent une parfaite indifférence à l’égard de la valeur de vérité (ou de fausseté) des idées qu’ils combattent. Qu’une idée soit juste ou fausse ne les intéresse en aucune manière. La valeur de vérité est ce qui leur importe le moins, parce qu’il n’y a pour eux tout simplement pas de vérité. La vérité, plus exactement, se confond avec leur intérêt propre, ce en quoi ils sont en parfaite consonance avec leur époque : n’est vrai que ce qui est bon pour moi (ou pour nous). Ils croient donc avoir achevé leur besogne quand ils ont pu décrire une pensée comme « mauvaise », « suspecte » ou « dangereuse ». C’est que leur objectif n’est pas de réfuter, tâche dont ils seraient bien incapables. Ils veulent seulement proscrire les voix discordantes qui s’efforcent de réintroduire du sens dans l’espace de non-sens où prospèrent les détenteurs de situations acquises.

Le livre qu’Yves Charles Zarka va publier sous le titre Contre Carl Schmitt (dont nous avons pu consulter les épreuves), tout comme celui de Raphael Gross dont on annonce la traduction, entrent dans cette catégorie. Ce ne sont pas des études critiques sur Carl Schmitt, mais de médiocres compilations qui se bornent à reprendre des affirmations diffamatoires ou biaisées déjà produites avant eux. Le dossier que nous publions répond à certaines d’entre elles. Comment se taire, quand l’inculture et la mauvaise foi tiennent le haut du pavé ?

Le 9 novembre 1971, Carl Schmitt écrivait à son ami l’ancien résistant Julien Freund : « Aujourd’hui, la terreur n’est plus un phénomène de l’état d’exception ». Il ne croyait pas si bien dire. C’est bien la terreur que les médiocres cherchent à faire régner en rassemblant les meutes en vue de leurs chasses à courre.

Les épurateurs de 1945, pourtant peu portés sur l’indulgence, n’avaient rien trouvé à retenir contre Schmitt. Un Jacob Taubes, lui, n’hésitait à écrire le 18 septembre 1978 à Carl Schmitt qu’« en tant que Juif au plus profond, précisément », il s’appliquait à ne pas « condamner irrévocablement ». Les Zarka sont plus féroces. Ils aiment les persécutions post mortem. Julien Freund n’est plus là pour leur répondre. Raymond Aron, qui fut en France le premier à éditer Carl Schmitt après la guerre, est mort lui aussi. Alors, ils en profitent.

Carl Schmitt, il est vrai, faisait du rapport ami-ennemi l’une des clés de voûte de sa théorie du politique. C’est dire qu’il n’aurait pas été étonné de voir des ennemis se dresser contre lui. Cependant, si Schmitt est bien un théoricien de l’inimitié, il l’est d’abord en tant que théoricien de la limitation de cette inimitié. Jamais en effet il ne fait l’éloge de la guerre en tant que telle (le thème des « valeurs guerrières » lui est complètement étranger), et s’il dénonce toute tentative de criminaliser la guerre, de la mettre hors la loi, c’est parce qu’il sait qu’une guerre qui se déroule « hors la loi » ne peut être qu’une guerre illimitée, une guerre où l’ennemi devient une figure du Mal et qui ne peut donc plus déboucher sur la paix.

Quand la guerre est criminalisée, c’est d’abord l’ennemi qui devient un criminel. Et cet ennemi ne peut jamais être amnistié, alors que l’amnistie, le juste oubli est la « forme première du droit ». C’est pourquoi, anticipant l’idée d’Isaiah Berlin selon laquelle la politisation des principes moraux et leur usage dans les conflits politiques débouchent inévitablement sur le totalitarisme, Schmitt dénonce la guerre totale qui résulte de la diabolisation de l’ennemi effectué par les théoriciens de la « guerre juste ». On voit l’actualité d’un tel propos. Mais on voit aussi, par ce seul exemple, combien Carl Schmitt est toujours resté étranger à l’univers du totalitarisme. Car c’est le propre de tout régime totalitaire que de traiter ses ennemis en criminels, d’en faire des figures du Mal. Dénoncer ses adversaires comme des criminels, stigmatiser non leurs erreurs mais leur « ignominie », c’est précisément ce que fait Zarka. Schmitt a toute sa vie durant plaidé contre l’idée d’ennemi absolu. En désignant Schmitt contre son ennemi absolu, Yves Charles Zarka et ses épigones montrent du même coup dans quel camp ils se rangent.

Apprenant en juin 1971 la mort de Georg Lukács, qui ne l’avait pourtant pas ménagé, Carl Schmitt s’était déclaré « profondément ému ». On peut imaginer que la mort de Carl Schmitt n’a pas spécialement ému les plus bornés de ses critiques. Ceux-ci n’ont de toute évidence qu’une seule ambition : acquérir quelque renommée en tentant de détruire celle des autres. Peine perdue. À l’instar de Machiavel, de Hobbes, de Rousseau ou de Max Weber, la pensée de Carl Schmitt sera encore considérée comme celle d’un classique à une époque où tous les Zarka de la terre, véritables notes de bas de page de l’histoire des idées, auront depuis longtemps été oubliés.

Robert de Herte, Éléments n°110, 2003.