Sur l’insécurité

Sur l’insécurité

En France comme un peu partout ailleurs, la délinquance est depuis quelques années en forte augmentation. En l’an 2000, on a enregistré 3 770 000 crimes et délits, contre 574 000 seulement en 1950, soit une multiplication par plus de sept en l’espace d’un demi-siècle (et un taux de plus de 60 pour 1 000 habitants contre 13,7 cinquante ans plus tôt). Encore ces chiffres ne comprennent-ils pas les infractions qui n’ont pas fait de victimes, ou celles que leurs victimes, sans illusion sur les suites de leur plainte, n’ont pas voulu signaler. Face à cette montée de la délinquance et de la violence, aujourd’hui reconnue à gauche comme à droite, les hommes politiques et les sociologues n’en finissent plus de discuter, sans parvenir apparemment à de véritables solutions.

Cette délinquance présente un certain nombre de traits nouveaux. Les crimes et délits sont surtout commis par des mineurs de plus en plus jeunes, et de plus en plus violents. La violence est devenue quotidienne dans les établissements scolaires, des bandes armées sont désormais implantées dans les banlieues. Les viols collectifs, les tortures et les actes de barbarie commencent à se multiplier mais c’est avant tout la délinquance de rue (vols avec violence, agressions dans les transports en commun, voitures brûlées) qui est la cause essentielle du sentiment d’insécurité qui se répand dans la population. Tous les sondages le montrent : la sécurité vient désormais en tête des préoccupations des gens, qui ne supportent plus les agressions quotidiennes et ressentent avec colère l’impuissance des pouvoirs publics et l’indulgence, voire la complaisance, des tribunaux.

Beaucoup d’observateurs lient délinquance et immigration. Non que tous les immigrés soient des délinquants, bien entendu, mais en raison de la part disproportionnée qu’ils occupent parmi les auteurs de crimes et de délits. À l’heure actuelle, selon des chiffres parus le 8 janvier au Journal officiel, le pourcentage d’étrangers dans les prisons est en France de 22,4 %. Cette proportion atteint même 25,9 % à Marseille et 36,2 % à Paris, alors que les étrangers officiellement recensés en mars 1999 ne représentent que 7,4 % des personnes vivant sur le territoire français. Les personnes naturalisées à date récente, nées en France ou ayant la double nationalité, n’étant pas considérées comme étrangères, si l’on ajoute aux chiffres précédents ceux qui correspondent aux Français issus de l’immigration (ceux par exemple dont les parents sont nés à l’étranger), la barre des 50 % est dépassée au sein de la population pénitentiaire.

Mais cet aspect des choses ne suffit pas à résumer le problème, car l’augmentation de la criminalité n’est pas seulement liée à l’immigration. Elle s’explique aussi par la montée de l’individualisme et par l’anonymat des grandes villes, qui entraînent la désintégration des liens sociaux et des structures organiques, empêchant ainsi les communautés de se sentir responsables d’elles-mêmes. « Plus la société sera individualiste, a écrit Jacques Julliard, plus la répression devra être forte pour contenir la montée de l’incivilité et de l’incivisme » (Le Nouvel Observateur, 1er février 2001). En ce sens, remédier à l’insécurité exigerait d’abord de « resocialiser la société », c’est-à-dire de faire renaître le lien social au sein de communautés vivantes.

Au-delà de la conjoncture, cette place de premier plan que prend actuellement le problème de la sécurité conduit à deux réflexions préoccupantes.

La première a trait à la « privatisation de la sécurité ». Le sociologue Paul Virilio constatait récemment que la sécurité est aujourd’hui devenue le « confort suprême », et que cela se traduit par une privatisation grandissante de son instauration et de son maintien. Aux États-Unis, des dizaines de milliers de citoyens vivent déjà dans des « villes privées » (des « communautés contrôlées ») où la sécurité est assurée par des sociétés de gardiennage disposant de leur propres moyens de contrôle. Ici et là, on voit ainsi apparaître des polices privées chargées de protéger des « ghettos de luxe ». « Le danger réel, dit Virilio, c’est que le camp aussi bien que la forteresse deviennent demain les métaphores dominantes de l’organisation géographique de la Cité. En d’autres termes, que la gestion de l’insécurité nous mène à une privatisation de la Cité ».

L’autre réflexion que l’on est amené à faire oblige, à l’inverse, à se demander dans quelle mesure l’insécurité n’annonce pas une société où les pouvoirs publics pourront faire régner une surveillance totale. D’une part, une société fragmentée est plus facilement contrôlable. D’autre part, le désir de sécurité éteint le plus souvent le goût de la liberté. La même société qui fait souvent preuve d’indulgence envers les délinquants possède désormais des moyens de contrôle et de surveillance dont les régimes totalitaires pouvaient seulement rêver. La montée de l’insécurité peut être le prétexte pour passer à un stade supérieur de contrôle, jouant ainsi un rôle d’accélérateur. Les sociétés où règnent l’insécurité et où le lien social se défait seraient ainsi vouées à devenir des sociétés sous contrôle supra-policier. Une société où l’on court à tout moment le risque d’être agressé n’est pas agréable à vivre. Une société où l’on paie la sécurité dont on jouit du prix d’une surveillance totale n’est tout simplement pas vivable.

Robert de Herte, 2001.