Les américains apprennent l’histoire

Les américains apprennent l’histoire

Lors de sa campagne présidentielle de l’an 2000, George W. Bush, piégé par un journaliste, avait dû avouer en public qu’il ignorait complètement le nom du président du Pakistan. On peut supposer qu’après les terribles attentats de New York et de Washington, il a eu tout loisir de l’apprendre. Le 11 septembre 2001, l’Amérique est d’une certaine façon rentrée dans le monde réel – un monde où rien, à commencer par la vie, n’est garanti d’avance. Les tours jumelles du World Trade Center, homozygotes jusque dans l’effondrement, symbolisaient à la fois les performances de la technologie, la vitalité d’une société, la puissance du capitalisme mondial, l’universalité d’une ville ouverte. Leur destruction représente pour l’Amérique, non seulement une terrible blessure symbolique, narcissique et morale, mais un tournant qui remet en question sa posture historique.

« L’Amérique, a observé Pierre-Yves Pétillon, se berce d’une illusion des Lumières : que chaque homme » au fond de son cœur « veut le bien, que crimes et violences ne sont que des aberrations temporaires, des ratés de la trajectoire qui mène au bonheur du genre humain » (L’Europe aux anciens parapets, Seuil, 1986, p. 99). Dans cette vision, la mort et le mal ne sont pas des contreparties naturelles de la vie et du bien, mais des pathologies qu’on doit pouvoir éradiquer. L’île Amérique, coincée entre deux pôles et protégée par deux océans, était jusqu’à présent la Terre du Bien, à l’abri des atteintes du Mal, la « nation élue » qui voyait dans son élection la source de son invulnérabilité et de son succès. Or, voici qu’elle n’est plus un refuge, et qu’une guerre sans nom remet en question sa prétention messianique à faire le Bien. La violence se déchaîne à l’intérieur même des Terres promises, brusquement renvoyées de la métaphysique à l’historicité, et les New-Yorkais se retrouvent avec la même peur au ventre qu’ont connue les habitants de Paris ou de Madrid, pour ne pas dire de Tel-Aviv ou de Beyrouth. Le mythe de l’invulnérabilité intérieure de l’Amérique s’est effondré avec les Twin Towers. Choc prodigieux, dont on ne saurait sous-estimer l’ampleur.

La commotion nationale a d’abord engendré l’union sacrée. Frappée au cœur, la société américaine, la plus religieuse de toutes sociétés occidentales, a immédiatement sorti son drapeau, faisant encore une fois la preuve de ce puissant patriotisme, pluriracial et constitutionnel, qui surprend toujours le reste du monde. Mais les événements du 11 septembre vont bien au-delà. Ils peuvent entraîner une complète reconfiguration de la carte du monde.

La brutale « désanctuarisation » des États-Unis a donné un coup d’arrêt à la tentation isolationniste. Frappée chez elle par un ennemi surgi de nulle part, l’Amérique ne peut réagir qu’en se tenant prête à intervenir partout. Le risque est alors grand que l’antiterrorisme, fonctionnant comme un nouvel « appel d’Empire », conduise les Américains à sortir du cadre du multilatéralisme classique pour adopter un unilatéralisme maximaliste qui les conduiraient à des formes renouvelées d’interventionnisme et à l’affirmation d’un « nouveau leadership ». Plus la lutte contre le terrorisme global sera érigée au rang de priorité ou d’élément structurant de la politique américaine, et plus il y a de chances de voir s’accroître, à la faveur de cette lutte, le rôle hégémonique des États-Unis dans les affaires du monde. Les alliés de Washington, qui ont déjà oublié leurs critiques contre le réseau d’espionnage mondial Échelon, seront soumis, au nom de la défense commune, à des demandes extensives, assorties de pressions auxquelles il leur sera difficile de résister. En se posant plus que jamais comme la « nation indispensable » (Madeleine Albright), les Américains chercheront à internationaliser leurs modes opératoires et leurs normes d’action. Les libertés seront partout restreintes au nom de la sécurité.

Mais en même temps, il y a fort à parier que les États-Unis rechercheront, selon leur habitude, une victoire totale. Le problème est que la lutte contre l’hyperterrorisme ne se prête ni à une vision manichéenne, ni à la désignation publique d’un ennemi bien identifiable ni, précisément, à une victoire absolue. C’est une lutte patiente, décousue, pragmatique et peu spectaculaire. La guerre est un fait géopolitique. Éradiquer le Mal outrepasse les capacités géopolitiques d’un État, si puissant soit-il. La guerre menée au nom du Bien conduit à des actions sans bornes. Et les structures productrices de terreur ne sont pas le meilleur rempart qu’on puisse rêver contre le terrorisme.

À Kaboul, des seigneurs de la guerre, chefs tribaux et trafiquants, ont succédé aux « étudiants en théologie ». Les intolérants ont été remplacés par des cruels. Et la coalition mise en place par les États-Unis se retrouve aux prises avec des alliés qui, après s’être servis d’elle, n’ont visiblement plus envie de lui obéir. Quant aux réseaux terroristes, ils continueront de sévir.

Au moins cette affaire aura-t-elle permis de constater que l’islam se confond de moins en moins avec le seul monde arabe. Le plus grand pays musulman du monde est aujourd’hui l’Indonésie, et les réseaux terroristes n’ont pas tant pour terrain d’action le Proche-Orient que la périphérie du monde islamique. Ces réseaux se radicalisent par ailleurs d’autant plus que les mouvements islamistes « classiques » ont fortement évolué depuis quinze ans. Devenus « islamo-nationalistes », ayant pour la plupart quitté le terrain de la violence politique, ils tendent comme en Iran (mais aussi en Jordanie, en Turquie, au Koweït, au Maroc, au Yémen, au Soudan, au Tadjikistan, voire en Palestine) à se situer dans une logique d’intégration au champ politique national, où ils militent pour une réislamisation de la vie sociale sous des formes conservatrices ou puritaines. Il y a ainsi dissociation relative entre l’islamisme « national » et un radicalisme de marge, sunnite et internationaliste, qui rassemble dans un contexte « déterritorialisé » des petits groupes extrémistes décidés à poursuivre des Djihads périphériques au nom d’une « oumma » imaginaire.

Ce serait une erreur de croire que ces réseaux ne visent aucun objectif politique réalisable et que la mise en scène de leurs attentats ne relève finalement que d’un nihilisme conforté par une spiritualité de la mort. Les terroristes ne tirent pas au jugé, et la transformation du Pakistan en un nouvel Afghanistan de 140 millions d’habitants n’a en soi rien d’impensable. Cependant, les revendications politiques de l’islamisme radical sont présentées sous la forme d’un message religieux dont le caractère absolu les rend en même profondément impolitiques. Olivier Mongin n’a pas tort d’écrire à ce propos que ce « terrorisme est par essence essentiellement antipolitique (il n’a de cesse de briser les règles du jeu de la politique et de la guerre conçue comme une poursuite de la politique par d’autres moyens), ce qui permet de dire [qu’il] ne peut qu’éradiquer, au fur et à mesure qu’il s’intensifie et monte en puissance, son propre message » (Esprit, novembre 2001, p. 35).

Robert de Herte, Éléments n°103, 2001.