Misère de l’humanisme

Misère de l’humanisme

Le XXIe siècle sera le siècle de la révolution cognitive et moléculaire. Le grand public n’en voit encore que la surface – procréation assistée, clonage et organismes génétiquement modifiés (OGM) – mais ce sont tous les aspects de sa vie quotidienne qui vont être touchés. Le déchiffrement du génome humain ouvre à lui seul des perspectives immenses. Les maladies les plus répandues ayant toutes une composante génétique, la mise au point de médicaments agissant au niveau des protéines pourrait soulager des millions de personnes dans le monde. Les manipulations génétiques, la thérapie génique, la création de chromosomes artificiels ne font que commencer. L’intelligence artificielle, qui tend à effacer la frontière entre l’animé et l’inanimé, n’en est elle-même qu’à ses débuts. Depuis leur apparition, la capacité des microprocesseurs double tous les dix-huit mois. On disposera bientôt de machines massivement intelligentes, beaucoup plus performantes que n’importe quelle intelligence humaine. Personne n’est en mesure de dire quels rapports s’établiront entre elles et nous. Fait révélateur : les lois sur la bio-éthique devront, en France, être réexaminées tous les cinq ans. Autant dire qu’elles sont à géométrie variable.

Lorsque la brebis Dolly avait été clonée, en 1997, on avait vu tout ce que la planète compte d’« autorités morales », depuis l’Unesco jusqu’au Parlement européen, déclarer solennellement qu’une telle perspective serait chez l’homme « intolérable ». Deux ans plus tard, on a déjà fait marche arrière. En France, le Conseil d’État vient d’autoriser les expérimentations sur des embryons surnuméraires, congelés en vue d’une fécondation in vitro. Au États-Unis, l’Institut National de la Santé admet lui aussi l’utilisation de cellules embryonnaires indifférenciées (« totipotentes »), qui permettront demain de fabriquer des tissus humains à des fins médicales. On admet donc le clonage thérapeutique. Le clonage reproductif suivra un jour.

Devant cette révolution qui s’annonce, les comités de bio-éthique sont totalement impuissants. Ils veulent tracer une frontière entre ce qui est souhaitable et ce qui ne l’est pas, mais ils ne savent pas sur quels critères l’établir. Ils déclarent vouloir respecter la « dignité de la personne humaine », mais ont le plus grand mal à dire en quoi le clonage porterait véritablement atteinte à la primauté, à l’unicité ou à l’autonomie de la personne. Ils dénoncent le « risque de dérive eugénique », sans voir que l’eugénisme est depuis longtemps rentré dans les mœurs, non sous l’effet de la contrainte, mais comme le résultat d’une libre rencontre entre la demande des couples et l’offre des chercheurs. Ils allèguent des grands principes pour asseoir des conclusions arrêtées par avance. Se bornant au mieux à renvoyer dos à dos les marchands et les prêtres, ils proposent des « délais de réflexion » et développent une argumentation prudentielle sur la différence entre pouvoir-faire et devoir-faire. Tout ce bavardage tombe dans le vide. Entre optimisme scientiste et heuristique de la peur (Hans Jonas), la bio-éthique débouche sur tout et son contraire : la définition de l’embryon comme personne potentielle peut aussi bien justifier l’avortement que la sacralisation du fœtus !

Les membres de ces comités sont surtout renvoyés à leurs contradictions. Les mêmes qui étaient hier terrorisés par le déterminisme génétique sont aujourd’hui terrorisés à la perspective d’une suppression de l’indétermination génétique. Les mêmes qui autorisent l’avortement ne veulent pas qu’on expérimente sur l’embryon. Comment expliquer que l’être humain est dès sa conception titulaire de droits, mais qu’il ne possède pas nécessairement celui de naître ? Comment limiter les choix reproductifs et sélectifs des individus quand on pose ces individus comme fondamentalement libres et autonomes ? Au nom de quoi refuser aux parents d’avoir des enfants comme ils le veulent quand on a reconnu aux femmes le droit d’en avoir quand elles veulent ? Comment argumenter à partir des droits de l’homme quand la conception métaphysique traditionnelle de l’homme a disparu ? (Roger-Pol Droit ne craint pas d’écrire que l’« on peut exiger le respect de la personne tout en étant convaincu que les personnes n’existent pas et tout en restant cohérent » !). Les membres des comités de bio-éthique ratiocinent en fait sans position de surplomb – et ils ne peuvent pas en avoir, puisqu’ils prétendent rester neutres sur la définition de la « vie bonne ». Ils veulent énoncer des règles consensuelles qui ne procèderaient d’aucune éthique particulière, sans reconnaître qu’ils cherchent la quadrature du cercle.

Tout se ramène finalement chez eux à des jugements moraux, énoncés sur un mode sentencieux ou conjuratoire, mais qui restent incapables de se fonder eux-mêmes. On n’a pas assez pris conscience de cet extraordinaire paradoxe : la pensée moderne, qui, à l’époque des Lumières, opposait la « raison scientifique » aux « préjugés », se retrouve aujourd’hui, devant l’essor des sciences nouvelles, dans la même position « religieuse » (sacralisation du génome humain et de la « vie ») dont la dénonciation lui avait autrefois permis de s’imposer.

Voici quelques mois, Peter Sloterdijk a fait scandale par rapport à cet hyper-moralisme ambiant en osant dire que la société sélective génétique n’était pas un fantasme, mais une réalité, et que l’humanisme classique était inadapté pour y faire face parce que, comme l’avait déjà dit Heidegger, l’humain n’est plus aujourd’hui la solution, mais le problème. L’humanisme postule en effet un homme capable de maîtrise, au moment même où la maîtrise de la maîtrise est en question. Il raisonne en termes d’éducation, qui n’est jamais qu’une forme de dressage, à un moment où s’élève un débat de fond « à propos des variantes de l’élevage de l’homme ». « La thèse de l’homme comme éleveur d’hommes, écrit Sloterdijk, fait éclater l’horizon humaniste, dans la mesure où l’humanisme n’a ni la capacité ni le droit de penser au-delà du domptage et de l’éducation ».

Peter Sloterdijk posait les bonnes questions. Plutôt que de lui répondre, on a préféré l’injurier. Mais les questions restent posées. Ce n’est pas avec des moratoires et des bons sentiments qu’on pourra les résoudre, mais par une réflexion en profondeur sur la nature de la technique et les nouveaux pouvoirs de l’homme. La révolution cognitive et moléculaire ouvre des perspectives fascinantes, mais présente aussi des risques (chosification des personnes et brevetabilité du vivant). C’est bien pourquoi on ne peut admettre qu’elle se déroule sous le seul contrôle d’un système qui ne voit dans la recherche qu’un moteur du profit.

La science ne pense pas, mais elle canalise la pensée : on peut penser au-delà d’elle, on ne peut pas penser contre elle. « Les prochaines longues périodes, dit encore Sloterdijk, seront pour l’humanité des décisions politiques concernant l’espèce ». D’ores et déjà, la question « biopolitique » s’inscrit au cœur de la réflexion philosophique. L’évolution culturelle qui, dans l’espèce humaine, avait pris le relais de l’évolution biologique, est aujourd’hui en passe d’exercer sur elle des effets de retour. Pour la première fois de son histoire, l’humanité accède aux moyens de se transformer en tant qu’espèce. Et plus elle se pense comme espèce, plus elle éprouve ses limites. À la question : « Quelle humanité voulons-nous être ? », il y a plus d’une réponse possible. « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », écrivait René Char.

Robert de Herte, Éléments n°97, 2000.