La droite introuvable

La droite introuvable

La droite est un objet politique non identifiable. Plus on s’efforce de la cerner, plus elle se dérobe. Plus on tente de la définir, plus elle se révèle rebelle aux définitions. On a pu dire que la philosophie de droite est spontanément organiciste, ou qu’elle « consiste à affirmer que l’homme n’est pas un être immédiatement parfait, qu’il doit être éduqué, qu’il doit être formé » (Claude Rousseau), ou encore qu’elle conduit à reconnaître l’existence d’un ordre extérieur au jeu conscient des actions humaines, qui viendrait en limiter la portée ou les aspirations. Mais à peine a-ton avancé ces propositions qu’on voit se multiplier les exceptions. Les résultats sont si peu convaincants qu’il paraît impossible de trouver aux différentes familles « de droite » un dénominateur commun, qu’on pourrait ensuite utiliser comme le critère d’un clivage gauche-droite.

René Rémond, distinguant le légitimisme, l’orléanisme et le bonapartisme, division discutable à bien des égards, n’a lui-même pas été capable de les réunir sous un critère commun. Ni l’orléanisme ni le bonapartisme n’ont d’ailleurs été des droites lors de leur apparition. Le libéralisme est à l’origine une pensée de gauche, le bonapartisme un centrisme autoritaire-jacobin, l’orléanisme un compromis entre l’Ancien Régime et la Révolution. La filiation entre ces familles et les héritiers actuels n’est pas moins problématique : les continuités à droite ne sont jamais très nettes.

La pluralité des droites encourage des typologies mais décourage les synthèses. Tout paraît par exemple opposer libéraux et contre-révolutionnaires. Et pourtant, ce sont tous deux des providentialismes, qui affirment que l’homme ne saurait par lui-même constituer l’ordre social en fonction d’un plan. Mais cette « horreur de la volonté » (Stéphane Rials), qui rabat la politique sur l’approbation consciente d’une nécessité représentée de façon transcendante (la Providence) ou immanente (la « main invisible » du marché) ne se retrouve nullement dans le bonapartisme et le nationalisme, dont le volontarisme accentué contraste au contraire avec l’anti-volontarisme contre-révolutionnaire (de Maistre) comme avec l’anti-constructivisme libéral (Hayek).

Aucun thème n’appartient de fondation à la droite ou à la gauche. Toutes les notions abstraites (égalité, hiérarchie, liberté, autorité, ordre, mouvement, conservation, progrès, etc.), toutes les attitudes (optimisme, rigorisme, dogmatisme, individualisme, etc.), que l’on a tenté de répartir entre la gauche et la droite n’ont cessé de traverser tous les camps. La droite n’a pas moins défendu la liberté que la gauche, laquelle ne s’est pas montrée moins sensible aux dérives autoritaires ou dictatoriales que la droite. Le nationalisme, le racisme sont nés à gauche avant de passer à droite, tout comme l’écologie et la décentralisation sont nées à droite avant de passer à gauche. L’ordre moral est historiquement à droite, mais la conception morale du monde est à gauche. Sous la Monarchie de Juillet, c’est la droite qui est pacifiste, et la gauche belliqueuse et nationaliste. En 1880, c’est Jules Ferry qui multiplie les expéditions coloniales que dénonce Déroulède. Joseph de Maistre prône le « sentiment » contre le rationalisme des Lumières, mais Maurras voue à la raison classique un culte qu’il oppose pareillement au « sentimentalisme » d’un Rousseau.

La droite apparaît ainsi comme un lieu politique inévitable, mais à contenu éminemment variable. Il y a toujours une droite et une gauche, mais ce ne sont jamais les mêmes. Raoul Girardet résume la situation quand il écrit : « En cent cinquante ans, la France a connu simultanément des droites autoritaires et des droites libérales, des droites fidèles aux grands principes de 1789 et des droites les tenant en sainte abomination, des droites socialement conservatrices et des droites réformistes, des droites girondines ou fédéralistes. Des droites cléricales et des droites voltairiennes, des droites impérialistes ou des droites anticolonialistes. Des droites militaristes et des droites pacifistes ».

Mais aujourd’hui c’est surtout de misère de la droite qu’il faudrait parler. On a d’un côté une droite parlementaire, d’inspiration centriste et modérée, qui a longtemps manifesté sa répugnance à s’avouer pour telle, à tel point que se défendre d’être de droite, étiquette présumée péjorative, apparaissait comme le critère même de l’appartenance droitière. Cette droite là, désormais, n’hésite plus à se dire de droite, mais pour en donner quelle image ? Un ralliement massif aux idées libérales se heurte au désir d’une large partie de son électorat de voir restaurer des valeurs traditionnelles. Elle n’a ni mémoire ni symbolique qui lui soient propres. Elle n’a ni contre-tradition ni histoire singulière à opposer à la gauche. C’est une droite situationnelle, qui se borne à tenter d’infléchir une évolution qu’elle constate sans avoir de modèle alternatif à lui opposer.

À côté d’elle on trouve une droite radicale, souvent désertée par l’intelligence et le talent, et dont l’implosion programmée du parti de la principauté de Saint-Cloud a récemment encore donné la juste mesure. Cette droite a cessé depuis des décennies de formuler des idées nouvelles. Vivant dans ses souvenirs et cultivant ses nostalgies, elle se contente de recycler indéfiniment les mêmes articles consacrés aux mêmes auteurs, tout en restant aveugle devant le siècle qui vient.

Dans le même temps, le clivage droite-gauche perd chaque jour un peu plus de sa signification. L’attitude vis-à-vis de la religion, de la modernité ou du progrès sont devenus des critères inopérants pour distinguer droite et gauche. Il en va de même, de plus en plus, de l’origine sociale : la gauche elle-même ne prétend plus représenter le peuple, mais se méfie plutôt de lui. La pensée critique a été remplacée par l’acceptation du marché, la théorie marxiste a perdu tout prestige avec l’effondrement du bloc communiste, l’anticolonialisme a cédé la place à une critique du Tiers-Monde jugé lui aussi « décevant », et la crise de l’État-Providence, qui n’a pas su freiner la montée du chômage, a fait naître le doute sur la possibilité d’instaurer un ordre social plus juste grâce à une redistribution des ressources par la puissance publique. La droite était censée regarder vers le passé, la gauche vers l’avenir. Mais de quel côté est aujourd’hui l’archaïsme, de quel côté la modernité, à un moment où la France dynamique se veut plus que jamais libérale, tandis que la France statique réclame le maintient des avantages acquis ? L’émergence d’une « troisième gauche » a déjà mis fin au tête-à-tête entre socialisme et libéralisme. S’affirmer de droite sans autre précision n’indique plus rien. On assiste aujourd’hui à une redistribution générale de tous les éléments de la carte politico-idéologique.

Ce numéro d’Éléments s’efforce de dresser à partir du présent une cartographie des droites. Quatre galaxies principales s’y dessinent, qu’on peut périodiser historiquement : une galaxie libérale, qui se forme dès la fin du XVIIe siècle, une galaxie contre-révolutionnaire, qui apparaît en réaction aux idées de 1789, à la fin du XVIIIe siècle, une galaxie nationaliste, qui surgit avec l’instauration définitive de la République, à la fin du XIXe siècle, et une galaxie aux contours plus imprécis, à la fois fédéraliste et régionaliste, personnaliste et communautarienne, dont il n’est pas interdit de penser qu’elle se met en place en cette fin de XXe siècle, en liaison avec la crise de l’État-nation et la fin de la modernité. La Nouvelle Droite a l’ambition d’y contribuer.

Robert de Herte, Éléments n°94, 1999.