Le siècle de l’Asie ?

Le siècle de l’Asie ?

Dans un monde qui s’unifie économiquement en même temps qu’il se fragmente politiquement, l’Asie monte en puissance depuis vingt ans, grâce à une croissance exceptionnellement durable et rapide. Un tel phénomène est sans précédent dans l’histoire. Au premier stade de la révolution industrielle, il avait fallu soixante ans à l’Angleterre pour doubler le revenu par tête. Hong Kong, le Japon et maintenant la Chine, y parviennent tous les dix ans. À Singapour, le revenu annuel par habitant dépasse celui de l’ancien colonisateur britannique. Dans l’archipel nippon, sur une île moins grande que la France, couverte à 85 % par des forêts montagneuses et presque entièrement dépourvue de ressources naturelles, le revenu moyen est passé de 1945 à 1983 de 20 à plus de 10000 dollars. En 1968, le Japon est devenu la troisième puissance économique du globe. Il est aujourd’hui la deuxième. Personne n’exclut que dans vingt ans, il soit devenu numéro un (chiban).

La Chine compte 1,2 milliards d’habitants, soit un peu plus du cinquième de l’humanité. Elle est désormais le deuxième pôle d’attraction mondial des capitaux étrangers. La croissance y a augmenté de 136 % depuis 1990. L’agriculture ne représente plus que 20 % de la production, le secteur tertiaire est monté à 32 %, le taux de l’épargne privée est évalué à plus de 40 % du PNB et la production a quadruplé en vingt ans. Le commerce s’accroît de 15 % par an, avec un excédent commercial de 16 milliards de dollars et des réserves en devises estimées à plus de 100 milliards. Le dernier grand pays communiste du monde réinvente ainsi le capitalisme d’État, sous l’autorité d’un PC qui ne représente guère aujourd’hui qu’une autorité administrative, dernier avatar de l’ancienne bureaucratie impériale.

Forte de près de 60 millions d’individus répartis dans 119 pays, la diaspora chinoise offre un spectacle non moins surprenant. En Asie du Sud-Est, elle forme un « réseau de bambou » qui domine presque toute l’économie de la région. Son PNB, évalué à 2250 milliards de francs, dépasse le PNB total du continent africain, et le montant de ses investissements excède celui des investissements américains à l’étranger. On compte 1,8 millions de chinois aux États-Unis. À Vancouver, troisième ville du Canada, le chinois est depuis 1996 plus parlé que l’anglais.

L’avenir n’est bien entendu écrit nulle part, et les pays asiatiques ont aussi leurs points faibles : au Japon, extraversion de l’économie et vieillissement de la population, en Chine distorsion dramatique entre les régions côtières en voie de modernisation rapide et les provinces centrales plongées dans le marasme, disparités sociales, financement chaotique du secteur agricole, poids mort des entreprises d’État, etc. D’ores et déjà, cependant, la Chine apparaît potentiellement comme le seul pays du monde qui puisse, à l’horizon des vingt prochaines années, rivaliser avec les États-Unis. À cette date, l’Asie pourrait représenter à elle seule plus de 50 % de l’économie mondiale. Alain Peyrefitte a popularise la phrase de Napoléon : « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ». « La Chine m’inquiète », disait déjà Pascal. L’Occident est sur ce point devenu pascalien.

Circonscrits à Taiwan et à la Corée du Nord, les risques de conflit en Asie apparaissent aujourd’hui limités. Un triple rapprochement semble par ailleurs s’esquisser entre Washington et Pékin, entre Tokyo et Moscou, voire entre Pékin et Tokyo. Mais tout peut être demain remis en question. Dans l’hypothèse d’une forte tension mondiale, nul ne peut prévoir l’attitude que la Chine et le Japon adopteraient vis-à-vis de la Russie et des États-Unis – d’autant que depuis la disparition de l’Union Soviétique, Chinois et Américains n’ont plus le même besoin de trouver un allié faisant contrepoids à la puissance russe.

En 1951, le général Douglas MacArthur, commandant en chef des forces d’occupation américaines au Japon, décrivait les Japonais comme ayant une mentalité d’enfants de douze ans. D’autres, aujourd’hui, ne sont apparemment capables d’interpréter l’Extrême-Orient que sous l’angle de leurs fantasmes : exotisme ou « péril jaune ». Les Occidentaux ont en fait le plus grand mal à comprendre l’Asie, parce qu’ils ne parviennent pas à comprendre que l’on ne soit pas comme eux. Convaincu de l’« universalité » de ses valeurs singulières, l’Occident est allergique à la différence : soit il la supprime, soit il en nie l’existence. Aujourd’hui comme hier, il continue de juger le monde entier à l’aune de ses propres critères, et s’indigne que l’on ne partage pas ses croyances. C’est que prendre la différence au sérieux l’obligerait à réfléchir de façon critique sur lui-même et à s’interroger sur le chemin qu’il a lui-même parcouru. S’il le faisait, il s’apercevrait pourtant que l’Asie, qui diffère tant de ce qu’il est devenu, diffère beaucoup moins de ce qu’il fut autrefois. Et que les « valeurs asiatiques » ne sont à bien des égards, que les valeurs de toute société traditionnelle, c’est-à-dire les valeurs dont l’éradication progressive a permis en Occident l’émergence de la modernité – en sorte que, paradoxalement, s’inspirer de ces valeurs permettrait peut-être aux Occidentaux de se retrouver eux-mêmes.

Leibniz, qui se passionnait pour la Chine, écrivait au début du XVIIIe siècle à propos des Chinois : « Leur langue et leur caractère, leur manière de vivre, leurs artifices et manufactures, leurs jeux même, diffèrent presque autant des nôtres que si c’était des gens d’un autre globe ». Mais il est très possible, ajoutait-il, « qu’une exacte description de ce qui se pratique parmi eux nous donne des lumières très considérables, et bien plus utiles à mon avis, que la connaissance des rites et des meubles des Grecs et des Romains où tant de savants s’attachent ».

En octobre 1996, Guan Shijie affirmait pour sa part dans le China Daily de Pékin : « Pour l’heure, les Occidentaux sont aveuglés par leur ethnocentrisme, qui a dominé pendant des siècles leur mode de pensée et leur a donné des préjugés contre les cultures de l’Asie. Mais un changement fondamental se produira vers le milieu du siècle prochain […] Avec l’amélioration de leur niveau de vie, les habitants de l’Asie orientale ont déjà gagné de l’assurance. Ils sont fatigués de se faire harceler par les Occidentaux, qui leur demandent de changer les valeurs fondamentales dans lesquelles ils croient, qui ont plusieurs milliers d’années de plus que les leurs et qui sont partagées par des millions de personnes de plus sur la Terre. Ces valeurs, que les pays d’Asie orientale ont en commun, sont le communautarisme, la loyauté familiale et la frugalité ».

C’est seulement au début du XVIe siècle que la civilisation européenne a commencé à dépasser la civilisation chinoise. Il n’est pas impossible que celle-ci soit en passe de prendre sa revanche. Le XXe siècle sera-t-il le siècle de l’Asie ? Que l’on s’appuie sur les données factuelles les plus récentes ou que l’on se situe dans une perspective « spenglerienne » de successions des cultures sur la scène mondiale, cette éventualité n’a rien d’extravagant. Elle n’a rien d’affligeant non plus. Les civilisations asiatiques comptent parmi les plus anciennes et les plus belles de l’humanité. Si elles devaient demain se révéler porteuses de valeurs qu’un Occident en déclin n’est plus capable d’incarner, il n’y aurait nulle raison de s’en attrister.

Robert de Herte, Éléments n°90, 1997.