Banlieues, la barbarie à visage humain

Banlieues, la barbarie à visage humain

Ces derniers mois, il a suffi d’un coup de gâchette malheureux, d’une émeute qui s’organise, d’un supermarché qui brûle, pour qu’on voie resurgir le « malaise des banlieues ». Et que se déclenche un psychodrame qui fait le plus souvent l’impasse sur les causes réelles de la situation. Ernst Jünger avait déjà décrit cela : « Dans leur polémique avec les nihilistes, les vieux libéraux ressemblent aux pères qui se plaignent de leurs fils prodigues, sans comprendre que la faute leur en incombe ».

Quel est donc le sens de la violence qui, désormais, secoue périodiquement les banlieues ?

La première constatation qu’il faut faire, c’est que cette violence ne vise nullement à changer la société et que même, d’une certaine façon, elle la conforte. Dans le passé, on avait souvent vu une intégration sociale forte coexister avec une intégration culturelle faible. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Les « révoltés » des banlieues sont hyperassimilés sur le plan culturel, mais se sentent exclus sur le plan social. Alors, de temps à autre, ils cassent et ils brûlent. Faut-il pour autant verser une larme sur ces violences qui affectent les symboles de la société marchande ? Constatons seulement que lorsqu’un supermarché est mis à sac, le rayon librairie est celui qu’on pille le moins. Les émeutiers s’en prennent non à l’objet de leur détestation, mais à celui de leur désir. Ils ne manifestent pas leur mépris de la consommation, mais leur déception de ne pas pouvoir consommer davantage. Il n’y a pas dans cette révolte l’ombre d’une option révolutionnaire.

On dira cependant que ce n’est « pas normal » de tout casser. Certes. Mais qu’est-ce qui est normal ? On disait naguère : « Métro-boulot-dodo ». Formule toujours valable, à ceci près que désormais on se fait agresser dans le métro, que le boulot n’a généralement pas d’intérêt et que pour faire dodo il faut prendre des somnifères. En réalité, on se prend à se demander qu’est-ce qui est le plus « normal » : des émeutes dans des banlieues invivables ou un « retour à l’ordre » qui signifie l’acceptation passive du désordre établi ? On s’indigne de ce que les objets de la société marchande ne soient pas respectés. Mais au nom de quoi le seraient-ils dans une société où seule compte la réussite mesurée en capital et en pouvoir d’achat ? Au nom de la valeur-travail proposée par les sociétés d’intérim ? Si vraiment rien n’est plus important que ce qu’on possède, alors, en effet, tous les moyens sont bons pour avoir. C’est quand on étouffe qu’on casse les fenêtres, et l’on pourrait bien un jour « taguer » sur les voitures…

Les banlieues sont en fait devenues, au sens propre, des décharges municipales où les grandes villes rejettent à la périphérie tous les problèmes qui les gênent. Il faut le dire à cet égard nettement : ce n’est pas parce qu’il y a des immigrés que les banlieues sont invivables, c’est parce qu’elles sont invivables qu’on y parque les immigrés. Ainsi entre-t-on dans la logique du bouc émissaire. Les immigrés deviennent les boucs émissaires du reste de la population. Les vigiles deviennent les boucs émissaires des immigrés. Il reste à déterminer qui sont les boucs émissaires des vigiles (leur femme ou leur chien, probablement). Du reste, loin d’être réservée aux immigrés, l’exclusion est aujourd’hui un fait général. Nous sommes dans une société où tout le monde exclut tout le monde, parce que chacun se sent étranger à l’autre et voit en lui un rival potentiel. À qui fera-t-on croire que les « paumés » sont tous des incapables, à un moment où la marginalité de masse touche près de 30 % de la jeunesse des banlieues et où l’anomie sociale dépasse largement les frontières de la « nouvelle pauvreté » ? La société libérale n’a pas d’autre modèle d’« intégration » à proposer que la citoyenneté économique. Elle ne connaît finalement que deux catégories : les misérables et les nantis. Ouverte à tous dans son principe, elle ne peut qu’exclure radicalement les perdants de la compétition économique et ceux qui, tout simplement, refusent de jouer le jeu.

Elle suscite la désillusion, l’amertume, la rage, l’ennui. Roland Castro parlait de « cette situation de destruction du lien social, où personne ne supporte plus personne et se replie sur ses propres privilèges » (Le Monde, 26 juillet 1991). C’est dans les banlieues que se donne le mieux à voir cette société désespérante où l’on enregistre, en France, quelque douze mille suicides par an.

Parallèlement, la ville se transforme, elle aussi. Il fut un temps où les villes étaient des personnes : aucune d’elles ne ressemblait à une autre. Elles sont aujourd’hui toutes plus ou moins identiques, répliques monotones d’un chaos de partout et de nulle part. Werner Sombart l’observait il y a déjà plus d’un demi-siècle : « la ville moderne est la forme contemporaine du désert. Monotonie, solitude, nomadisme ». « La ville moderne, écrit Jacques Julliard, cristallise en elle quelques-unes des plaies les plus hideuses de la société industrielle : la misère et la peur, la laideur et la solitude ». La ville n’est plus cet espace homogène qui, au-delà des différences de condition, sécrétait ce que Georges Duveau a appelé « l’unanimisme des rêves » ; elle est au contraire le lieu où s’inscrivent « la laideur de la société de masse, la morne horreur de l’exclusion, le cynisme tranquille de l’argent et l’insignifiance de nos existences » (Le Nouvel Observateur, 12 septembre 1991). Dans un monde qui a décidé d’évacuer une fois pour toutes le problème des finalités, qui fait résulter l’optimum social de la régulation marchande, où l’argent pénètre partout et pourrit tout, où la spéculation enrichit plus vite et plus sûrement que le travail, la grande ville, où chacun se retrouve seul tout en côtoyant tout le monde, témoigne de l’un des échecs les plus cruels de la société libérale : l’incapacité à faire vivre ensemble.

Le malaise des banlieues prolifère à l’intersection de beaucoup de choses : une délirante politique d’urbanisme à court terme, la crise du système socio-éducatif, l’effondrement des modes de vie communautaires, le problème de l’immigration et la détérioration de la situation économique mondiale. Face à cette situation, les pouvoirs publics s’en tiennent aux « plans d’urgence », c’est-à-dire à la gestion de ce que Roland Castro appelle le « temps médiatique », et à des mesures dérisoires, du genre « restos du cœur » et séjours roboratifs à la campagne. Pour le reste, ils se contentent d’en « appeler à la raison » et à l’« instauration du dialogue ». Toute cette démarche, en fin de compte, se ramène à l’idée que l’« insertion par l’économique » ; pourra tout résoudre, alors qu’il faudrait d’abord mettre en œuvre une politique d’urbanisme cohérente et, en même temps, recréer une citoyenneté véritable.

En fin de compte, c’est la notion même de banlieue qu’il faut récuser. Surtout à une époque où le monde entier est en train de devenir la banlieue de l’Amérique. Mais ceci est une autre histoire.

Robert de Herte, 1997.