L’addition n’a pas été payée

L’addition n’a pas été payée

La propagande bat son plein. Quo vadis à la télévision, Les dix commandements au cinéma. Le dieu des chrétiens est mort, mais son cadavre n’en finit pas de se répandre. Sous les noms les plus divers, les valeurs chrétiennes ont tout infecté. Le débat sur la « nouvelle droite » semble à cet égard avoir agi comme révélateur. Il suffit de voir comment, dans une classe politique qu’on ignorait si dévote, on se réfère de toutes parts aux Écritures. C’est ce que Gilbert Comte a appelé « une débauche de spirituel » (Le Monde, 30-31 mars 1980). À droite, Jacques Chirac célèbre la « vérité monothéiste ». L’extrême-droite remet son poujadisme intellectuel à l’heure de la théocratie. L’UDF proteste de son judéo-christianisme en termes touchants. Le PS donne dans le progressisme chrétien. À l’Élysée, Georges Marchais serre la main du pape et, après Engels, dresse le bilan « globalement positif » du christianisme des origines. Quelle agréable unanimité dans la maison du Père !

« Quand on songe, écrit Bernard Oudin, qu’il y a encore cinquante ans, la frontière entre la gauche et la droite passait par la question religieuse, on est étonné du chemin parcouru. Un chemin qui prend les allures d’un virage à 180° » (La foi qui tue, Laffont, 1980, p. 25). C’est que pour une intelligentsia désillusionnée et fourbue, le monothéisme reste le suprême recours : la position de repli toute prête, et le confort intellectuel en prime. Le sermon des Béatitudes comme nec plus ultra de l’idéologie des droits de l’homme, voilà l’état final de sa réflexion. Au siècle dernier, pour l’abbé Camille Quiévreux, le « paganisme », c’était la République et le socialisme (Le paganisme au XIXe siècle, 3 vol., C. Paillart, Abbeville, 1898-1897). Aujourd’hui, Maurice Duverger observe : « En proclamant que chaque homme est à l’image de Dieu, le judéo-christianisme pose les principes de la démocratie et du socialisme » (Les orangers du lac Balaton, Seuil, 1980). Et Claude Tresmontant écrit : « Nietzsche et Maurras ont raison : le christianisme est, tout compte fait et tout bien pesé, plus près des révolutionnaires, des socialistes et des anarchistes que de Maurras et de Nietzsche » (Les problèmes de l’athéisme, Seuil, 1972, p. 397). Michel Charzat conclut : « Il était fatal que certains esprits faibles de notre intelligentsia, hier agenouillés devant Mao, se prosternassent devant la nouvelle révélation judéo-chrétienne » (Le syndrome de la gauche, Grasset, 1979).

Cette évolution confirme à elle seule nos analyses. Car, parallèlement, la responsabilité du christianisme dans la naissance du cycle égalitaire, celle du monothéisme dans l’avènement de l’intolérance, apparaissent de plus en plus évidentes. Dans son livre, Bernard Oudin montre que la Bible abonde en considérations sur ce qu’un lecteur du Nouvel Observateur a appelé « la solution finale du problème cananéen ». « Le monothéisme, écrit-il, fut le premier en date, le plus radical, le plus tyrannique et le plus sanglant des totalitarismes » (op. cit., p. 221). Il ajoute : « Monothéisme, fascisme, nazisme, stalinisme, ne sont que les avatars d’une seule et même tentation totalitaire » (ibid., p. 233). Ainsi, la barbarie à visage divin n’a pas fini de pointer son vilain museau. Ein Volk, ein Reich, ein Gott : un peuple, un Reich, un dieu unique.

« Qu’y a-t-il de commun entre Athènes et Jérusalem ? ». Ce mot farouche est de Tertullien. Jusqu’à B.-H. Levy en passant par Heinrich Heine et Chestov, nombreux sont ceux qui l’ont repris. Nous ne suivrons pas leur exemple ; nous n’opposerons pas l’intolérance à l’intolérance. Plutôt que d’opposer les Hellènes et les Nazaréens, nous préférons lutter contre la parole de Paul selon laquelle, désormais, il n’y aura plus « ni Juifs ni Grecs ». Nous sommes prêts à nous battre pour le droit des peuples à honorer leurs dieux – même quand ce dieu s’appelle Iahvé. Nous n’admettrons pas, en revanche, qu’on nous empêche d’honorer les nôtres.

« Le paganisme a, lui aussi, ses martyrs et l’Église ses bourreaux », rappelait récemment Gabriel Matzneff (Le Monde, 26 avril 1980). Il y a contre la Rome des Césars une vieille haine qui ne s’est jamais démentie. Mais il y a aussi toujours des Romains. Et cette fois, ils sont vaccinés. On ne leur fera plus le coup du péché originel, ni le coup du meurtre des premiers-nés, et pas non plus le coup du Golgotha. À mille ou deux mille ans de distance – et, s’il le fallait, pour mille ou deux mille ans encore –, osons le dire : pour les martyrs du paganisme, pour la culture antique engloutie, pour la tuerie des Saxons et le massacre des Stedinger, pour les exterminations d’Amérique et celles de Palestine, pour les inquisitions et les croisades, l’addition n’a pas été payée. Les comptes ne sont pas soldés.

Robert de Herte, Éléments n°36, 1980.