Et voici la « nouvelle droite »

Et voici la « nouvelle droite »

Deux articles, bien entendu malhonnêtes, du Monde et du Nouvel Observateur, ont engagé début juillet une campagne contre la « nouvelle droite ». Ou plutôt : ont cru engager une campagne. La société de consommation est ainsi faite en effet qu’une campagne qui prend de l’ampleur n’est plus, très vite, une campagne. Elle devient un événement. L’Événement. En ce début d’été 1979, l’événement dans la presse parisienne, c’est donc la « nouvelle droite ». Comme chacun sait, le contenu du discours compte moins que le discours lui-même : aujourd’hui, il n’y a que le silence qui nuise vraiment. De ce point de vue, nos adversaires – dans la guerre idéologique à laquelle ils se livrent – ont fait un sérieux pas de clerc. On n’aurait pu rêver meilleure publicité. Il y a cinq ans, c’eût été trop tôt. Aujourd’hui, c’est le bon moment. Cette « campagne-événement » vient donc à son heure. Elle est pour nous un fait globalement très positif, en même temps qu’une justification profonde de nos efforts.

Comme il est de règle, les prises de position se sont multipliées. En face de la « nouvelle droite », on trouve l’habituelle coalition des ectoplasmes du personnalisme chrétien, des fourriers de l’américanisme, de la vieille gauche (messianique) et de l’extrême-droite (catholique), sans oublier l’inénarrable August von Kagenek (von kaka pour les intimes), ancien soldat de Hitler, qui s’est offert le luxe de dénoncer « Luis Powels » (sic) dans Die Welt, huit jours à peine après la parution, dans le même journal, d’une demi-page plus qu’admirative à l’endroit du dernier numéro d’Éléments.

Le ton général est celui de la prise au sérieux. Jacques Fauvet : « La nouvelle droite est un courant de pensée important » (Le Monde, 7 juillet). « La pensée de droite, que l’on croyait morte et enterrée, écrit Jean Dutourd, ressuscite, exposant des articles tout à fait modernes, scientifiquement étudiés, dotés de tous les perfectionnements de la sociologie, de la philosophie et même du progressisme » (France-Soir 8-9 juillet 1979). Guy Hocquenghem, dans Libération : « Bien loin d’être nationalistes et obscurantistes, les penseurs de la nouvelle droite ont tous les signes de la modernité (…) En face, ils ne rencontrent que la mobilisation des piétismes et des fidéismes » (5 juillet). Et aussi : « Le mythe prométhéen est en train peut-être de passer à droite, parce qu’ailleurs il n’y a plus que des curés » (6 juillet). Jacques Guillemé-Brûlon dans L’Aurore : « Le cri lancé par la nouvelle droite se répercute en écho, de montagne en montagne, de ville en ville. Et la gauche devenue muette, transparente et vide, exsude par tous ses pores, sa peur » (6 juillet).

Il s’en faut, bien sûr, que tous les commentaires soient faits d’intelligence et de lucidité. À la faiblesse des informations s’ajoutent les pesanteurs idéologiques. Depuis trente ans, la droite la plus bête du monde et la gauche la plus malhonnête du monde s’étaient habituées à un paisible face-à-face. À droite : la politique politicienne et le mépris des idées. À gauche : le monopole de la pratique théorique. C’est ce ronronnement que la « nouvelle droite », après la « nouvelle gauche », est venue troubler.

Pendant dix ans, ce fut le silence. Mais le silence n’est possible que jusqu’à un certain moment. Notre courant de pensée, en même temps qu’il évoluait lui-même, qu’il remettait en cause ses propres acquis, qu’il affinait ses concepts et créait les conditions d’un débat intérieur permanent, n’a cessé depuis dix ans de marquer des points, d’investir de nouveaux centres de résonance, d’étendre en tous sens sa sphère d’influence concrète. Pour l’intelligentsia dont un Régis Debray constatait récemment la dégénérescence, il fallait réagir. Nous entrons donc, comme prévu, dans le second stade : celui de la tentative de disqualification. Et tout naturellement, l’intelligentsia a recours aux procédés staliniens du terrorisme intellectuel, de la diffusion de mythes incapacitants, de la citation hors contexte, de l’amalgame à bon compte et du procès d’intention. Cela prend aussi la forme de la dénonciation à la vindicte publique et de l’excitation à la haine : les deux piliers de la culture-flic, Le Monde et Le Nouvel Observateur rivalisent d’agilité pour faire le procès du non-dit.

Mais du même coup, par l’ampleur même de cette réaction inévitable l’intelligentsia dominante avoue son indigence théorique, son déphasage par rapport aux débats d’idées qui se déroulent aujourd’hui dans le monde. La vérité qui apparaît au grand jour est que, pour cette intelligentsia, l’idée d’une droite pensante, l’idée même qu’on puisse penser en dehors d’elle, est proprement insupportable. Mais encore une fois, il fallait réagir plus tôt. Aujourd’hui, c’est trop tard. Un large public a désormais la possibilité de constater l’écart entre le discours à prétentions disqualifiantes et la réalité de ce que nous ne cessons d’exprimer, sur deux fronts bien sûr, contre les totalitarismes présents, les unilatéralismes réducteurs et les extrémismes du jour. Le mouvement est lancé. Il ne pouvait que l’être. Pas seulement en France, d’ailleurs. Et pas seulement à notre initiative.

Ce n’est certes pas un hasard si c’est dans Libération qu’a paru, non la plus exacte, mais la plus honnête des tentatives d’analyse de nos positions. C’est qu’il y a entre la « nouvelle droite » et la « nouvelle gauche » autant de convergences immédiates – refus du totalitarisme, critique de la société du spectacle et de l’économisme marchand, remise en cause de l’hégémonisme des superpuissances, recours aux cultures populaires, désir d’enracinement – que de divergences réelles ou possibles. C’est ainsi qu’il apparaît de plus en plus que la pensée aristotélo-manichéenne du tiers-exclu est devenue stérile et qu’au binôme archaïque gauche-droite, se substitue désormais une problématique à quatre pôles : vieille droite-vieille gauche-nouvelle droite-nouvelle gauche. Avec toutes les combinaisons qui en découlent.

À l’heure où nous écrivons, l’« affaire de la nouvelle droite » nous a déjà valu près de deux cents abonnements. Ce n’est là qu’un tout petit symptôme. Prenons acte de ce que la « nouvelle droite » est devenue l’« Événement ». Approfondissons notre juste ligne. Et que l’on compte sur nous pour transformer l’essai.

Robert de Herte, Éléments n°31, 1979.