Masculin/féminin

Masculin/féminin

Les sociétés européennes sont issues d’une culture patriarcale. Le principe d’autorité n’y appartient pas à l’homme, mais au père : à l’homme en tant qu’il dirige une famille. C’est pourquoi Mme Michèle Manceaux écrit : « Les femmes ne seront libérées que lorsqu’elles seront libérées de la famille » (Les femmes de Gennevilliers. Mercure de France, 1974). Détruire la famille, cela signifie détruire les structures sociales qui la forment, les valeurs qui l’inspirent, les formes mentales qui la justifient. Ces structures, ces valeurs, ces formes remontent aux origines mêmes de notre civilisation : à l’orée du néolithique. C’est donc cette civilisation qu’il faut abolir, en mettant un terme au cycle historique par lequel elle a mobilisé le monde.

Un certain féminisme est d’une logique absolue lorsqu’il se propose de redécouvrir les « sociétés gynécocratiques » de la protohistoire (Jéricho I et II, vallée du Nil prédynastique, etc.) en vue d’une « cogestion égalitaire des deux sexes » et d’une réorientation antiprométhéenne du monde sur la base de l’« éco-féminisme ». Remarquant qu’il y a identité entre la « prépondérance des femmes » et l’« originelle matrie du communisme primitif », Mme Françoise d’Eaubonne, par exemple, se prononce pour une « renonciation irréversible aux valeurs patriarcales de civilisation », au profit de « l’égalitarisme absolu entre les sexes, seule condition de l’égalité entre tous les individus » (Les femmes avant le patriarcat. Payot, 1976). « Le seul objectif, écrit-elle, est de détruire jusqu’à la notion de pouvoir : alors, et alors seulement, le prolétariat pourra se nier en tant que prolétariat, et les femmes s’assumer en tant qu’universalité : la race humaine ».

Margaret Mead (Sex and Temperament in Three Primitive Societies, New York, 1948) a montré que la répartition des rôles sociaux masculin/féminin est en grande partie un fait de culture. Mais ce fait de culture se greffe sur un fait de nature : s’il est des sociétés où les rôles de l’homme et de la femme diffèrent de ce que nous connaissons, il n’en est aucune où ces rôles sont les mêmes. De telles normes sont indispensables à toute vie sociale : l’homme n’est pas, il devient en se construisant, en se domestiquant lui-même ; il détermine lui-même sa « positionnalité » en se donnant une forme dans une certaine direction.

Les néoféministes s’étranglent de rage quand on leur parle de l’« éternel féminin ». Mais on ne voit pas pourquoi il n’existerait pas un « éternel féminin « en face de cet « éternel masculin « que les mêmes ne cessent de dénoncer. Il y a six ans, dans un article intitulé « Masculin/féminin » (Le Nouvel Observateur, 20 juillet 1970), M. Maurice Clavel avait cru pouvoir critiquer « non point l’égalité juridique des femmes avec les hommes, mais leur prétention nouvelle à l’identité, c’est-à-dire à l’égalité de fonctions, de destination, d’aptitude, bref à l’indifférenciation totale ». Cela suffit pour déchaîner une polémique qui dura deux mois. D’où il apparaît clairement qu’il y a deux sortes de féministes. Ceux qui veulent dégager la féminité des clichés incapacitants de la tradition judéo-chrétienne. Et ceux qui veulent supprimer toute différence entre les sexes. D’un côté, un féminisme personnalisant, dont il faut encourager le développement ; de l’autre, un féminisme égalitaire, identitaire, équivalant à une radicale régression.

En dernière analyse, l’affirmation qu’il n’y a pas de « différences importantes » entre l’homme et la femme, traduit principalement un refus de l’autre – et l’idée implicite que toute différence serait préjudiciable à l’un des deux sexes. Dans ce refus du féminisme égalitaire d’admettre la différence masculin/féminin, il ne faut donc pas hésiter à dénoncer une forme particulièrement caractérisée de racisme.

Robert de Herte, Éléments n°14-15, 1976.