La bombe ou la mort

La bombe ou la mort

Militairement parlant, et par comparaison, en premier lieu, avec les forces du pacte de Varsovie, la France n’est plus une grande puissance. Cette constatation peut induire deux attitudes différentes. Soit nous en remettre pour notre sécurité à un ou plusieurs autres pays, dès lors considérés comme « alliés ». Soit chercher, à notre échelle et selon nos propres moyens, à nous doter d’une force suffisante pour dissuader l’adversaire de nous attaquer.

La première solution équivaut à une perte de souveraineté. La seule politique qui compte vraiment étant la politique étrangère (c’est elle qui détermine la place et le rang d’une nation dans le monde), s’en remettre à d’autres pour assurer notre défense revient tout simplement à leur confier les clés de notre maison. Dépendre d’un « allié », c’est aussi épouser ses querelles : devenir, le cas échéant, son champ de bataille ou sa ligne avancée. Enfin, le militaire étant le prolongement du politique, s’allier militairement à une superpuissance, c’est nécessairement s’imposer, pour l’essentiel, d’être solidaire de sa politique ou… de son absence de politique.

Pour la France comme pour l’Europe, la seconde solution est la seule réaliste. En matière atomique, le pouvoir de dissuasion n’est en effet proportionnel qu’à l’enjeu. « La défense du faible par rapport au fort, explique M. Raoul Girardet, est concevable théoriquement et réalisable pratiquement à partir du moment où le faible se montre capable d’infliger à son agresseur des dommages au moins équivalents à la valeur de l’enjeu que représente pour cet agresseur la conquête du pays qu’il se propose d’attaquer. La menace est crédible dès que le risque est supérieur à l’enjeu » (Problèmes contemporains de défense nationale, Dalloz, 1974).

Au cours des années soixante, cette vérité est devenue encore plus évidente. Dès l’instant que l’URSS est capable d’atteindre les points vitaux des États-Unis, tout comme les États-Unis sont capables d’atteindre les siens, il n’y a plus d’« alliance » qui tienne. En 1966, le général de Gaulle en a tiré les conclusions qui s’imposaient.

Impossibilité des « alliances » : un pays n’utilisera l’arme atomique que s’il est lui-même menacé. Aucun pays n’emploiera jamais l’arme atomique au profit d’un tiers, s’il risque de faire lui-même l’objet d’une riposte atomique. Il serait particulièrement dramatique de nourrir quelque illusion à cet endroit. La philanthropie n’ayant jamais été un fondement de l’action historique, on ne construit pas une politique de défense sur la confiance en un « allié » (la politique ne repose que sur une seule donnée : la perception et l’évaluation des rapports de forces). Spécialistes de l’isolationnisme et du « lâchage », les États-Unis ne s’engageront jamais pour un tiers dans l’escalade aux extrêmes : de leur point de vue, c’est d’ailleurs bien normal. La dissuasion est une affaire entre pays directement concernés. Le risque nucléaire ne se partage pas.

Pour une nation, seule la possession de l’arme atomique consacre la plénitude de la souveraineté, donc de l’indépendance nationale, qui est, pour un peuple la condition même de son existence en tant que personne (collective) et, de ce fait, le seul bien auquel tout puisse devoir être sacrifié.

Robert de Herte, Éléments n°10, 1975.