Du tabou à l’exhibition

Du tabou à l’exhibition

Il y a deux façons d’être obsédé par quelque chose : n’en parler jamais (censure), en parler tout le temps (exhibitionnisme). En ce domaine comme en bien d’autres, on est passé d’un excès à l’autre : du tabou à l’exhibition. Plus qu’ailleurs, il apparaît difficile de parvenir au juste milieu.

Pendant plusieurs siècles, une attitude dogmatique, imposée à l’homme européen, a fait de la sexualité le territoire réservé des « choses honteuses ». Il est évident qu’à cette sexualité-péché, infantile, il faut substituer une sexualité adulte, naturelle, fonctionnelle. Restaurer aussi le culte des formes : dire la beauté du corps humain.

Mais la déculpabilisation est une chose, l’exhibitionnisme en est une autre. Si l’autorépression est un signe de psychose, l’irruption d’une sexualité omniprésente est aussi un signe de déséquilibre.

Les extrêmes se touchent et s’encouragent. Ceux qui se flattent avec le plus d’indécence de « violer les tabous » ont besoin du tabou pour mener à bien les provocations qui leur tiennent lieu de personnalité. Une sexualité ramenée, sans honte ni fausse pudeur, à sa place normale, ruinerait leurs entreprises, comme la libéralisation des lois sur la pornographie provoque, non la fortune, mais la ruine des sex-shops.

Au-delà du fait sexuel, il faut porter plus loin le regard. Le pan-sexualisme n’est qu’un symptôme. L’observation a démontré que les animaux en cage n’ont plus qu’un seul dérivatif : le sexe. Notre société comprend trop d’hommes en cage. Les exutoires traditionnels par où s’épanchaient les personnalités un peu fortes ont été les uns après les autres interdits. Pentes jugées trop dangereuses, parce que trop sélectives : là aussi, on a préféré limiter la vitesse ! Il reste les magazines déshabillés. Maigre consolation.

Kinsey a révélé qu’il existait des différences de comportement sexuel entre les classes sociales. Historiquement parlant, le libertinage fut le fait d’une élite qui savait goûter son plaisir sans être dominé par lui. La « banalisation » de ce libertinage, sa diffusion dans la plèbe a pour résultat la chiennerie : il y a des parfums que le commun ne respire pas sans défaillir. Tout étant libertin, rien ne l’est plus : l’un par rapport à l’autre, le rapport est égal. M. Jean Cau écrit : « Si je tonne contre la destruction des digues libérant un flot (par exemple) d’érotisme fessu, pileux et mammaire, ça n’est pas parce que fesses, poils et mamelles me choquent, mais parce que, à force de répandre le vice, les sources profondes d’où il jaillissait seront taries ». (La grande prostituée, La Table ronde, 1974). C’est le fond du problème.

Donc, l’humeur se mithridatise assez vite. Et comme le déclencheur se déclenche de moins en moins, il faut l’exciter de façon de plus en plus sophistiquée : porte ouverte aux perversions. Or, plus il y a sexualité de représentation, moins il y a sexualité d’acte. Nous vivons, paraît-il, le temps de la « libération sexuelle ». Mais jamais les thérapeutes n’ont eu autant de clients à « problèmes ». C’est que nos « libérateurs » posent a priori la vie comme problème. La société « permissive » n’est pas une société libérée. C’est une société d’impuissants.

Robert de Herte, Éléments n°4-5, 1974.