Du stade au cirque

Du stade au cirque

Aucun meeting politique ne réunit autant de spectateurs qu’une coupe du monde. Succès compréhensible. Devant les dieux du stade, le peuple éprouve instinctivement le respect qu’on témoigne à celui qui, en atteignant un record, réussit là où tous les autres avaient échoué. Le sport est fondé sur la sélection. Il consacre une véritable élite. De celles qui remettent en permanence leurs titres en jeu.

On ne triche pas sur le stade. On s’y avoue tel qu’on est, sans esbroufe ni littérature : deux fois nus. Les champions qui combattent sous l’emblème de « ce soleil blond ou noir qui est le ballon » (Montherlant) prennent à bras le corps la mesure du réel. Car le sport est un retour au concret. La Grèce antique est immortelle grâce aux corps nus de sa statuaire. Le sportif, comme le chevalier, le samouraï, l’homme de guerre, est d’abord un familier du corps. Retrouvailles avec la nature dans l’instant qu’on la force.

On a tout dit sur la philosophie du sport, y compris qu’elle est peu accessible à certains. La critique paulinienne de la joie « sensuelle » du corps trouve son prolongement aujourd’hui dans l’ironie d’une certaine contestation. Cette dérision se nourrit de la question réductionniste : « ça sert à quoi ? ». Comme si le meilleur devait se justifier.

La Renaissance du sport au siècle dernier mérite réflexion. L’essor simultané du sport anglais, de la gymnastique suédoise et des Turnen allemends, n’est pas dû au hasard, ce que montre M. Henning Eichberg dans son livre Der Weg des Sports in die industrielle Zivilisation.

Il est étroitement lié à la naissance de l’idée d’« éducation nationale » développée par Friedrich Ludwig « Turnvater » Jahn en Allemagne, Per Henrik Ling en Suède, etc. Celle-ci dérive à son tour des manifestations de néonationalisme venues se greffer sur le courant interclassiste causée par les grands brassages sociaux de la fin du XVIIIe. Cette Renaissance s’est faite par le biais d’une mise en forme physique à laquelle participait la totalité du peuple. « Turnvater » Jahn a montré qu’elle pouvait être un adjuvant au patriotisme.

L’évolution qui a conduit au sport de compétition, par une série de rationalisations de plus en plus marquées (« technologie » du sport) a permis, malgré une conception parfois purement quantitative de la performance, d’associer à nouveau le mouvement à la pratique exemplaire de la sélection, au légitime désir de dépassement (des autres comme de soi).

Par contre, elle a développé une ultra-spécialisation qui ne présente pas que des avantages. Dans l’Antiquité, le sportif par excellence était l’athlète complet : on attribuait à Jason la création du pentathle. Il est dommage qu’aujourd’hui, l’athlétisme n’ait pas la faveur du grand public.

Un autre danger guette le sport de compétition : celui de s’institutionnaliser comme spectacle. Pour une minorité vraiment sensible au caractère exemplaire du championnat, trop d’« enthousiastes » trouvent paradoxalement dans les exploits des autres, outre un moyen d’exercer leur xénophobie, un alibi commode à leur propre laisser-aller. La France, qui n’est pas toujours brillante dans l’arène, compte beaucoup de ces « sportifs » qui vont au stade comme au music-hall et ne pratiquent que dans leur fauteuil de télévision. On glisse ainsi du stade au cirque : panem et circenses.

À une époque où les colonnes vertébrales font singulièrement défaut, il n’est pas inutile de rappeler que si l’intelligence doit tout à l’esprit, c’est le corps qui forme le caractère sans lequel l’intelligence n’est rien. Pour que la pyramide en haut de laquelle se trouvent les champions ne soit pas tronquée à mi-course, pour qu’elle plonge véritablement jusqu’aux racines de la totalité du peuple, il faut en revenir aux sources du sport. Sans faire nécessairement de la nation un gymnase, on doit faire aller de pair la mise en forme de tous et la compétition de quelques uns. C’est ainsi, dans le sport, qu’on communie sous les deux espèces.

Robert de Herte, Éléments n°7, 1974.