L’anti-monde

L’anti-monde

Une nouvelle mode est lancée : l’antimédecine. Ivan Illich, relayé par M. Michel Bosquet, s’en fait le théoricien. Il affirme que la médecine ne sert à rien (ou peu s’en faut). Que les médecins font plus de mal que de bien. Que « les médicaments tuent entre 60 et 140 millions d’Américains dans les hôpitaux » (Le Nouvel Observateur). Sophisme qu’il faut interpréter sous l’angle idéologique. Illich reproche à la médecine d’être objectivement « complice » des pouvoirs en place. Être en bonne santé dans une société corrompue, c’est être « adapté » à la corruption. « La médecine, en aidant les individus à supporter ce qui les détruit, contribue à cette destruction » (ibid.).

La démarche d’Illich rejoint celle des antipsychiatres. Pour ces derniers, les malades mentaux sont normaux, tandis que les gens normaux sont malades. Supporter « normalement » le monde environnant, c’est avouer par le fait même que l’on vit en symbiose avec lui. Or, ce monde est censé être malade. Être « normal », c’est donc être malade. Les aliénés, au contraire, « témoignent » de leur aliénation. Ils refusent de composer avec la « société bourgeoise » : signe de bonne santé.

Les mêmes sophismes prévalent peu à peu dans toutes les disciplines. L’école est spécialement visée. La sélection devient l’ennemi prioritaire. Tout le monde doit parvenir aux mêmes résultats. L’homme est une table rase. Il a le « droit » d’être adulte et d’être intelligent. De plus, droit aux diplômes, évidemment. Le professeur, lui, n’a plus le droit de donner des leçons. Il doit se « mettre à l’écoute » de ses élèves et les aider à « mieux se comprendre ». Son expérience ne vaut rien devant leur « spontanéité ». C’est une antipédagogie.

Il y a aussi l’antisociété. Toutes les doctrines égalitaires se rejoignent pour exiger l’abolition des « barrières ». Et d’abord celle des hiérarchies. Des moralistes impatients attaquent le « père » sous tous ses avatars. Les structures de la famille éclatent. Le bas juge le haut. On condamne la puissance au nom de la « sécurité », la beauté au nom de l’informel, la culture au nom de la contre-culture, le bon sens au nom de l’absurde.

La vie publique est dominée par une tendance : la surenchère au social. C’est au point qu’il paraît scandaleux de la remettre en cause. Il faut le dire pourtant : la première tâche de l’état n’est pas d’ordre économique ou social. Elle est d’ordre politique. L’État n’est pas un outil au service des masses. Il transcende la simple somme des citoyens. Il existe une raison d’État, fondement de la théorie européenne des pouvoirs. Le rôle de l’État est d’assurer au peuple, non seulement un « avenir », mais surtout un destin. La condition de ce destin, c’est l’indépendance. Toute politique, par ailleurs, exige une désignation de l’ennemi. Dans un monde de superpuissances, nous pourrions au moins vouloir en être une. On nous parle de mondialisme, de République universelle et de dépendance « obligatoire ». C’est une antipolitique.

Le biologiste Henri Laborit déclarait récemment : « Après l’antipsychiatrie, l’antimédecine, l’anti-enseignement, j’attends que viennent l’antipsychologie, l’antisociologie. Alors que l’on a déjà une anti-économie, à quand l’anti-espèce humaine ? Nous aurons alors fait un anti-monde… ».

La vérité sera le mensonge, la faiblesse sera la force, l’égalité sera la loi. 1984 : c’est dans neuf ans.

Robert de Herte, Éléments n°8-9, 1974.