Avortement : les embryons de la discorde

Avortement : les embryons de la discorde

« Aucun groupe de citoyens, fût-il composé de saints, de héros ou de prix Nobel, ne peut prétendre imposer ses vues à la nation. C’est l’ABC de la démocratie, et cela s’applique aux chrétiens comme aux gauchistes ».
Gilbert Cesbron, Le Monde, 26 novembre 1974

Manifestations, interpellations, provocations, rien n’a manqué au débat parlementaire sur l’avortement. Et de cette empoignade, qui est allée jusqu’à l’hystérie, la première leçon qu’on peut tirer est qu’il est pratiquement impossible à une nombreuse assemblée d’examiner avec quelque rigueur une question dont les aspects philosophiques, scientifiques, politiques, religieux et sociaux, ont sans cesse été confondus.

Le projet de loi, tel qu’il a été adopté par le Parlement, est incontestablement plus libéral (trop même, diront certains) que celui qui avait été proposé lorsque le débat s’était engagé. Les milieux ultra-réactionnaires portent la responsabilité de cette évolution, la défection d’une partie de la majorité ayant contraint le Gouvernement à s’appuyer sur la gauche et, dès lors, à lui donner des gages.

À l’intérieur comme à l’extérieur de l’hémicycle, deux formes de terrorisme intellectuel se sont révélées. L’une provient des milieux théocratiques qui veulent imposer à l’ensemble des Français les principes spécifiques de leur foi. L’autre émane d’extrémistes gauchistes dont le mot d’ordre est « halte à la croissance » et qui, pour peu qu’on les écoute, rendraient bientôt l’avortement obligatoire après le premier enfant. Mme Simone Veil a remis les uns et les autres à leur place lorsqu’elle a dénoncé les « amalgames particulièrement malhonnêtes » pratiqués par « ceux qui ont inondé le Parlement de libelles ignobles ».

Impudence
Un porte-parole de l’ex-Saint-Office a déclaré, de son côté, que le projet de loi de Mme Veil (déportée à Ravensbruck à l’âge de dix-neuf ans) s’inspirait « de la même idée que les législateurs de l’Allemagne nazie ». Déclaration qui mérite la palme de l’impudence. Indépendamment du fait que, sous le national-socialisme, les avorteurs étaient passibles de la peine de mort, on peut en effet se demander si les douze millions de morts dus au fanatisme chrétien mettent vraiment l’Église en position de donner des leçons en matière de respect de la vie. Quand le Vatican patronnait l’extermination des païens, la dénonciation des Juifs, le massacre des « infidèles » et des colonisés, il était, à la vérité, fort peu question de « respect de la vie ». Le fumet des massacres ne s’en élevait pas moins ad majorem Dei gloriam.

La référence à l’entreprise hitlérienne n’est pas moins odieuse de la part d’une Église qui bénissait hier les fascismes, comme elle avalise les socialismes aujourd’hui. Trente ans après la chute de Berlin, l’antinazisme est quelque peu facile. Et l’on eût aimé que le Saint-Siège dénonçât avec la même ardeur l’idéologie marxiste, elle bien vivante, qui étend son emprise sur le tiers de l’humanité et au nom de laquelle plus de cinquante millions d’hommes furent assassinés. Mais l’Église est indulgente aux puissants du jour. Peut-être ces millions de morts pèsent-ils moins lourds dans sa balance que les fœtus de quatre semaines.

Ce n’est pas d’hier que les abstinents veulent régenter l’intimité. Cette fois, la diatribe vaticane est tombée dans le vide. La séparation des églises et de l’État s’étend au domaine des morales. Et depuis Humanae vitae, les couples catholiques ont d’autres directeurs de conscience.

Dès 1973 (cf. Éléments n° 2), le GRECE avait pris position. D’entrée, notre association répudiait un double extrémisme. Deux slogans lui paraissaient également inacceptables. Selon le premier, « toute vie humaine est sacrée dès l’instant de la conception », ce qui revient à ne pas faire de distinction entre la vie consciente et la vie potentielle et, d’autre part, à mettre également sur le même plan toutes les vies indépendamment de leurs caractéristiques propres. Cette affirmation procède d’une attitude métaphysique (ontologique), qui ne pouvait être celle du législateur profane. Selon le second slogan, « chacun est seul maître de son corps », ce qui est contradictoire par rapport au fait que, l’homme étant un animal social, l’État, dont le principe transcende la société, a droit (et devoir) de regard sur la vie des citoyens, droit qu’il exerce déjà en de multiples occasions.

Dans un État moderne, les citoyens doivent pouvoir avoir ou ne pas avoir d’enfants. Or, jusqu’à présent, nous nous trouvions dans la pire des situations. Tout dans les structures actuelles de la société décourageait les couples d’avoir beaucoup d’enfants. Mais, en même temps, il était interdit d’avoir recours à l’avortement. C’était pure incohérence.

Maintenant que le projet de loi est adopté, il importe de mettre en place l’autre volet de la politique démographique, qui est le volet d’incitation : redressement des allocations familiales, salaire de la mère de famille, amélioration des équipements collectifs, décentralisation, effacement progressif de la frontière monde rural-monde urbain, etc. L’instinct fondamental, qui veut que la vie veuille d’abord se transmettre pourra alors reprendre ses droits.

Les causes de la dénatalité
Une autre question préoccupante est la baisse de natalité. Elle a surpris les plus pessimistes. Entre 1964 et 1972, la fécondité en France a diminué de 17 %. En 1975, le taux brut de natalité devrait se situer aux environs de 2 % (15 naissances pour 1000 habitants), ce qui assure le remplacement des générations mais équivaut à une croissance démographique « zéro », c’est-à-dire, à terme, à la diminution du nombre des actifs et au vieillissement de la population.

Certes, le nombre n’est pas tout. Néanmoins, dans un monde où, plus que jamais, les problèmes se posent en termes de rapport de force, il y a là un motif d’inquiétude. Encore faut-il en identifier les causes. « Au XIXe siècle, il n’y avait ni pilule ni stérilet. Pourtant, à partir de 1830, les Français ont cessé de faire des enfants » (Raymond Bourgine, Valeurs actuelles, 25 novembre 1974). La dénatalité commence en effet au siècle dernier. Elle est liée, d’une part, à l’exode rural (grande ville = petites familles) et, d’autre part, à une transformation complète des structures sociales, contre-coup lointain de la Révolution. Avec l’accession au pouvoir de la classe bourgeoise, c’est-à-dire de la plèbe enrichie, l’individualisme et le désir de jouissance deviennent les valeurs suprêmes. Le rang social n’est plus affaire de vertus héroïques ou d’audace (la guerre exige des troupes nombreuses), mais de biens possédés : l’enfant unique, qui capitalise l’héritage, représente une garantie de « sécurité ».

L’avortement n’est pas la cause de la dénatalité. C’est le contraire. La dénatalité est la cause d’un délitement social impliquant logiquement, entre autres, le recours à l’avortement. On ne redressera pas la natalité en en faisant une affaire de gendarmes, mais en mettant fin au pouvoir de la classe bourgeoise et en pratiquant une décentralisation conforme aux exigences d’un développement harmonieux.

Au lendemain du débat parlementaire, les extrémistes ne désarment pas. Les adversaires de tout avortement se sont adressés au Conseil constitutionnel. Sans grand espoir, il est vrai. De leur côté, les fanatiques de la croissance zéro considèrent le projet de loi comme « insuffisant » et « dépassé ». Nous savons, de source sûre, que des campagnes se préparent actuellement en faveur de la stérilisation. Il ne s’agira plus d’avoir des enfants quand on le voudra, mais de ne plus en avoir du tout. Perspective inacceptable. La stérilisation volontaire irréversible n’est tolérable, à notre avis, que pour motifs eugéniques ou chez des couples ayant déjà cinq ou six enfants. Néanmoins, aux États-Unis, dix millions de stérilisations ont déjà été pratiquées.

Plus que jamais, apparaît la nécessité de définir des positions d’équilibre par rapport aux totalitarismes nés des idéologies d’hier ou d’aujourd’hui.

Robert de Herte, Éléments n°8-9, 1974.