Crosse en l’air

Crosse en l’air

Depuis quelques mois, se développe une bien curieuse polémique. Les essais nucléaires français en ont fourni l’occasion, sinon le prétexte. Elle oppose diverses personnalités, civiles et surtout militaires, à des représentants de la hiérarchie de l’église de France.

Ces derniers critiquent la « légitimité » de l’arme nucléaire, en usant de la phraséologie égalitaire et du point de vue de l’universalisme chrétien. Ils affirment parler au nom des « défavorisés » (c’est-à-dire de ceux qu’anime le démon du ressentiment) et de la « paix » (c’est-à-dire de l’arrêt de l’histoire). Ils disent qu’« entre la bombe et Dieu, il faut choisir ». Des militaires leur répondent en les taxant d’incompétence ; ils demandent aux prélats de s’occuper un peu plus de Dieu et de rendre à César ce qui lui revient.

La vocation de l’association GRECE n’est pas de prendre des positions d’ordre politique. Aussi convient-il de juger l’affaire d’un point de vue plus général : celui des principes et des idées.

L’antimilitarisme chrétien revient de loin. Aux premiers siècles de notre ère, la doctrine communément acceptée, conformément à la lettre et à l’esprit de l’Évangile, voulait que la profession du christianisme fût incompatible avec le métier de soldat. « Comment le soldat se battra-t-il, comment fera-t-il son devoir, même en temps de paix, s’il n’a pas d’épée ? Or, le Seigneur a défendu cette arme », écrivait Tertullien (De l’idolâtrie, XIX). Il ajoutait : « Pouvons-nous prêter un serment aux hommes, nous qui avons prêté un serment à Dieu ? » (De Corona, XI).

Lorsqu’aujourd’hui, l’Église oublie les croisades et que les citoyens de la Jérusalem céleste dénoncent le principe de la double allégeance, c’est d’un retour aux sources qu’il s’agit.

Sous l’Empire romain, pareille attitude aboutissait à l’abandon des frontières et contribuait à l’affaissement de la cité. Il en est de même aujourd’hui. Car la vie n’est pas neutre et l’homme n’est pas naturellement bon. Certains États ne sont même forts que de la faiblesse des autres. Spengler écrit : « Être pacifiste signifie qu’on laisse les non-pacifistes prendre le pouvoir ». Il dit aussi : « Renoncer à la politique mondiale ne met pas à l’abri de ses conséquences ».

La vraie politique a toujours été la politique extérieure. L’importance d’un pays se mesure à la place qu’il occupe dans le monde. C’est aussi par là qu’un peuple est véritablement historique : il est l’histoire, il ne la subit pas.

Une place dans l’histoire, un rang dans le monde, cela s’obtient, cela se défend. Par les armes au besoin, et, de préférence, par les armes les plus susceptibles d’emporter la décision. Dans ces conditions, se vouloir désarmé est un acte de politique angélique, qui revient, soit à croire à la paix générale, soit à compter sur les autres : l’illusion atlantique ou l’illusion tout court.

Dans un pays comme la France, où la grande majorité du corps des officiers reste soumis aux lois de l’Église, les déclarations des évêques sont lourdes de conséquences. Donner à choisir « entre la bombe et Dieu », cela s’appelle, en termes clairs, atteinte au moral de l’armée et provocation de militaires à la désobéissance.

Robert de Herte, Éléments n°1, 1973.