Apollon et Dionysos

Apollon et Dionysos

« Nous aurons fait en esthétique un progrès décisif, quand nous aurons compris, non comme une vue de la raison mais avec l’immédiate certitude de l’intuition, que l’évolution de l’art est liée au dualisme de l’apollinisme et du dionysisme, comme la génération est liée à la dualité des sexes, à leur lutte continuelle, coupée d’accords provisoires. Nous empruntons ces deux termes aux Grecs ; à les bien entendre, ils expriment, non en concepts mais dans les formes distinctes et convaincantes des divinités grecques, les vérités secrètes et profondes de leur croyance esthétique. Les deux divinités protectrices de l’art, Apollon et Dionysos, nous suggèrent que dans le monde grec il existe un contraste prodigieux, dans l’origine et dans les fins, entre l’art du sculpteur, ou art apollinien, et l’art non sculptural de la musique, celui de Dionysos. Ces deux instincts si différents marchent côte à côte, le plus souvent en état de conflit ouvert, s’excitant mutuellement à des créations nouvelles et plus vigoureuses, afin de perpétuer entre eux ce conflit des contraires que recouvre en apparence seulement le nom d’art qui leur est commun ; jusqu’à ce qu’enfin, par un miracle métaphysique du “vouloir” hellénique, ils apparaissent unis, et dans cette union finissent par engendrer l’œuvre d’art à la fois dionysiaque et apollinienne, la tragédie attique ».

C’est sur ces mots que s’ouvre La naissance de la tragédie de Nietzsche. Ils résument la féconde complémentarité qui, au-delà d’un apparent antagonisme, fonde la culture européenne et la vision du monde qu’elle exprime depuis quatre mille ans – la tragédie antique étant un moment privilégié de cette fructueuse confrontation entre Apollon et Dionysos.

Les Grecs voyaient en Apollon la personnification de la force souveraine, organisatrice, régulatrice de l’intelligence, qui maîtrise et met en forme l’élan vital représenté par Dionysos. Dieu solaire par excellence, « dieu de toute science » dont l’oracle est le souverain mainteneur des traditions religieuses1, Apollon adresse aux hommes le message inscrit dans l’entrée de son temple : « Connais-toi toi-même ». Revenant chaque année, au printemps, du pays des Hyperboréens (le Nord), Apollon est le dieu de la lumière, donc de la connaissance. En bandant son arc d’argent ou en jouant de sa lyre, il affirme la noble souveraineté du savant et du poète, qui savent comprendre et maîtriser la buissonnante richesse du réel grâce aux messages symboliques du chant apollinien : « devin et guérisseur, poète et musicien, solaire et purificateur, derrière ces fonctions diverses, mais voisines, Apollon cache la puissance secrète des chants magiques et de l’incantation » (M. Meslin).

Dionysos, lui, est d’abord la divinité de la végétation en général, du ganos (humidité vivifiante) qui anime tout l’univers végétal. Il restera toujours le dieu des grands arbres, ses fidèles brandissant le thyrse (bâton terminé souvent par une pomme de pin, héritage des vieux cultes de l’arbre) et le lierre qui, comme tout feuillage restant vert en hiver, est le symbole de la continuité de la vie, par-delà le rythme des saisons et des générations. Puis Dionysos devient le dieu de la vigne et du vin, ce vin qui, « liquide et feu à la fois, est comme le ganos de la vigne »2 et exalte l’homme jusqu’à lui faire parcourir les étranges sentiers de l’ivresse.

Ainsi, Dionysos est l’élan vital, spontané, déchaîné (le cortège des Ménades courant les montagnes boisées et déchirant à pleines dents leurs proies), le jaillissement des forces élémentaires, tandis qu’Apollon est la cohérence, la lucidité, l’ordre intérieur de l’âme qui se répercute sur un clair ordonnancement du monde extérieur. Forces chtoniennes, montées des profondeurs de la terre, et forces ouraniennes, descendues du firmament où règne le soleil…

Loin de les opposer, les Grecs les ont conciliées, et dès l’époque mycénienne puisque Dionysos, originaire de Phrygie ou de Thrace, est mentionné sur les tablettes de Pylos vers -1200. Il s’agit là d’une union dont on rencontre l’équivalent dans toutes les sociétés nées de l’expansion indo-européenne, les conquérants ayant le souci d’intégrer à leur panthéon les divinités autochtones3. Cette intégration est profonde. À Delphes même – où pourtant le solaire Apollon s’est imposé aux forces chtoniennes par sa victoire, très symbolique, sur le serpent Python – le célèbre sanctuaire voit réunis les deux grands courants religieux qu’incarnent Apollon et Dionysos. Selon le témoignage, tardif mais probant, de Plutarque, note H. Jeanmaire, « à Delphes, où Dionysos recevait les honneurs à côté d’Apollon, une sorte de partage liturgique attribuait aux deux divinités deux portions inégales de l’année ; le service d’Apollon, caractérisé par l’exécution des hymnes triomphaux qu’étaient les péans, en occupait la plus grande partie, mais pendant trois mois d’hiver prévalait le service de Dionysos, et le dithyrambe, qui lui est propre, se substituait au péan »4.

Cet équilibre par l’accord entre Apollon et Dionysos court, telle une nostalgie, à travers toute l’histoire de la culture européenne. Avec cette double présence, cette double exigence qu’évoque Vincent Decombis et qui n’a cessé de hanter, depuis quinze siècles, ceux qui sont en quête de « la plus longue mémoire » : « Apollon : ou la clarté, la recherche du maximum de clarté, le solaire dans l’âme : un appel vers le suprême… l’infini… l’Olympe de l’esprit et la Thulé intérieure… Royaume de calme et de plénitude… Souveraine sagesse et souveraine légèreté… Apollon, ou la transcendance lumineuse absolue. Dionysos, ou la vie, l’intensité suprême dans le mouvant, l’évolutif, le transitoire, l’esprit des arbres et des eaux, des forêts, du printemps et de l’éternelle jeunesse… La spontanéité enfantine et juvénile, le sourire de la chair et la grâce des corps, la femme et la splendeur émergeant du nocturne, le soleil passager et impressionniste, le déchaînement sensuel des forces de ce monde… Dionysos : ou l’immanence absolue ».

Face à la présence, dans l’inconscient collectif, de cette double polarité Apollon-Dionysos, le christianisme a tenté, au Moyen-Âge, d’appliquer son ambivalente politique de récupération-répression.

Récupération. Le Christ est chargé des attributs d’un dieu solaire. Il apparaît, nimbé d’or, comme souverain des cieux. Au XIIe siècle s’élabore un art, reposant sur un soubassement théologique, dont Suger, abbé de Saint-Denis, se fait l’ardent propagandiste. Georges Duby5 en résume les principes : « Au cœur de l’œuvre, cette idée : Dieu est lumière. À cette lumière initiale, incréée et créatrice, participe chaque créature. Chaque créature reçoit et transmet l’illumination divine selon sa capacité, c’est-à-dire selon le rang qu’elle occupe dans l’échelle des êtres, selon le niveau où la pensée de Dieu l’a hiérarchiquement située. Issu d’une radiation, l’univers est un jaillissement lumineux qui descend en cascades, et la lumière émanant de l’Être premier installe à sa place immuable chacun des être créés. Mais elle les unit tous. Lien d’amour, elle irrigue le monde tout entier, elle l’établit dans l’ordre et la cohésion et, parce que tout objet réfléchit plus ou moins la lumière, cette irradiation, par une chaîne continue de reflets, suscite depuis les profondeurs de l’ombre un mouvement inverse, mouvement de réflexion, vers le foyer de son raisonnement. De la sorte, l’acte lumineux de la création institue lui-même une remontée progressive de degré en degré vers l’Être invisible et ineffable dont tout procède. Tout revient à lui par le moyen des choses visibles qui, aux niveaux ascendants de la hiérarchie, réfléchissent de mieux en mieux sa lumière ».

Cette vision hiérarchique de l’univers, visible et invisible, est issue d’un traité de Denys l’Aéropagite, disciple de Saint-Paul – mais en fait rédigé par un inconnu dans l’Orient du très haut Moyen-Âge. Elle correspond à un effort de logique, de clarté qui débouche sur l’art gothique – les rosaces des grandes cathédrales, le « beau Dieu » d’Amiens sont éminemment solaires – et, au plan intellectuel, sur la construction thomiste, cependant qu’au plan militaire la prise en main de la chevalerie et les croisades correspondaient déjà à une interprétation « apollinienne » du christianisme. Tentative ne pouvant déboucher, très vite – et compte tenu de la nature totalitaire du christianisme – que sur une trahison de l’esprit apollinien : la croisade, détournée au XIIe siècle contre l’hérésie, débouchera sur l’Inquisition et la scolastique deviendra rapidement un système de pensée bloqué, clos, incapable d’évoluer6.

Il en va de même pour Dionysos. Au XIIIe siècle, le franciscanisme correspond à une tentative de récupération du panthéisme dionysiaque. Lorsque François d’Assise se disait frère des oiseaux du ciel, du soleil, du vent, des sources et des fleurs des champs, « une telle communion dans la joie du monde s’accordait aux désirs de conquête de la jeunesse courtoise » que voulait réaliser l’Église. « Elle était capable, ajoute George Duby7, de ramener vers Dieu des troupes de garçons et de filles qui partaient fleurir l’arbre de Mai. C’était en accueillant la nature, les bêtes sauvages, la fraîcheur de l’aube et les vignes mûrissantes, que l’Église des cathédrales pouvait espérer attirer à soi les chevaliers chasseurs, les troubadours, les vieilles croyances païennes dans la puissance des forces agrestes ».

Pourtant, l’exaltation des forces de vie, élémentaires, de l’amour, de la joie, des plaisirs du corps et du cœur reste toujours suspecte aux yeux des défenseurs intransigeants de l’orthodoxie doctrinale chrétienne. Comment concilier, en effet, joie de vivre et poids du péché originel, nécessité de l’expiation, de la pénitence et du renoncement au monde – ce monde qui reste, quoi qu’on en dise, source de péché et de corruption ? Aussi Dionysos est-il condamné à se réfugier dans la clandestinité des grands bois. Ceux qui lui restent fidèles doivent se réunir par les nuits sans lune. Ils sont présentés, par les clercs, comme des créatures du diable. Car Dionysos est devenu Lucifer – nom ambigu puisque étymologiquement, Lucifer est le « porte-lumière » – en héritant bien souvent de l’apparence physique du Grand Pan, et les Ménades sont devenues sorcières, le thiase, sabbat8.

Avec la Renaissance s’esquissent les retrouvailles d’Apollon et de Dionysos. Tous deux sont présents dans le tableau que Botticelli intitule – c’est une véritable déclaration de foi – « Le Printemps » (La Primavera). « L’homme est le modèle du monde », dit Léonard de Vinci. Bravant le vieil interdit chrétien qui a bridé tout effort scientifique – la libido sciendi est le péché par excellence, l’orgueil de l’homme qui, de créature, veut devenir créateur – l’Europe part à la conquête de la Terre et même, avec Copernic, Galilée, Kepler, du cosmos.

L’édification de la science moderne est apollinienne : elle aboutit – ce n’est pas un hasard – à un programme de conquête de l’espace placé sous l’égide d’Apollon (le programme « Apollo » de la NASA). Apollon est présent aussi dans la grandiose construction politique d’un Louis XIV – le palais de Versailles ne serait-il pas la traduction architecturale du mythe apollinien ?9 – et d’un Napoléon. Courant apollinien et courant dionysiaque circulent jusqu’à nos jours dans la culture européenne. Ils peuvent paraître s’opposer : l’un génère le classicisme10, l’autre le romantisme, l’un s’exprime à travers le net agencement d’un jardin à la française, l’autre à travers l’exubérance touffue d’un jardin à l’anglaise. En fait, au-delà d’une apparente rivalité, ils se retrouvent souvent côte à côte : si la Révolution – toute révolution – est dionysiaque, Robespierre tente d’imposer un culte de la Raison d’un apollinisme, à vrai dire, caricatural.

Alors, les dieux seraient-ils morts ? Certes non, puisqu’ils vivent en chacun de ceux qui veulent faire et vivre cette libération païenne qui sera la révolution du XXIe siècle. Aujourd’hui, l’Europe attend un message religieux, au sens où l’entend J. P. Vernant : « Par-delà les choses, atteindre un sens qui leur donne une plénitude dont elles apparaissent, en elles-mêmes, privées ; arracher chaque être humain à son isolement en l’enracinant dans une communauté qui le conforte et le dépasse »11.

Pour cela, il est urgent d’écouter la voix de Dionysos et d’Apollon, réconciliés comme ils l’étaient à Delphes. Car l’un et l’autre sont indispensables à un vécu du sacré qui soit tout à la fois dynamique, jaillissant, et équilibré, harmonieux, serein. Apollon est le soleil, Dionysos l’eau. Que l’un règne seul, et c’est le dessèchement. Que l’autre règne seul, et c’est le débordement. Le soleil et l’eau sont indispensables à la vie. Comme l’est l’union de l’homme et de la femme. Leurs symboles ne doivent pas être opposés, mais liés, unis. Le ciel et la terre n’appartiennent pas à deux mondes différents, mais sont les deux aspects d’une même réalité.

Certains l’ont bien compris, tel Roger Caillois qui, s’interrogeant en philosophe et en poète sur le fantastique, constate que « le fantastique exige la présence, côte à côte, de Dionysos et d’Apollon »12. Le fantastique transmet, à travers des œuvres littéraires ou picturales, ce message : l’homme, tel un arbre, doit plonger ses racines en terre – c’est la part de Dionysos – et dresser ses hautes branches vers le ciel, vers le soleil – c’est la part d’Apollon. Il doit abriter en lui le serpent dionysiaque et l’aigle apollinien. L’aigle et le serpent : les deux compagnons de Zarathoustra.

Pierre Vial, Éléments n°36, 1980.

1. François Chamoux, La civilisation grecque, Arthaud, 1963.

2. Pierre Levêque, L’aventure grecque, A. Colin, 1964.

3. Voir à ce sujet l’article de Philippe Conrad, « La religion grecque et le mysticisme », in Nouvelle École n°24. Pierre Levêque, op. cit., note de son côté, au sujet de la religion mycénienne, que « le caractère fondamental de cette religion, c’est d’avoir réalisé une synthèse entre des éléments nordiques et des éléments méditerranéens ».

4. H. Jeanmaire, Dionysos, Payot, 1951.

5. Georges Duby, Le temps des cathédrales, Gallimard, 1976.

6. « La pensée […] glissa peu à peu vers les dessèchements du formalisme », ibid.

7. Ibid.

8. Le déchaînement extatique des fidèles se produit dans le christianisme ; c’est le cas, par exemple, des Flagellants (XIVe siècle). Mais il s’agit – comme toujours dans le christianisme – d’un dionysisme inversé, masochiste.

9. Voir Michel Marmin, « Soleil et poésie », in Éléments n°26.

10. On peut aller plus loin. Au cœur d’une même époque, les deux tendances se manifestent : Corneille est apollinien, Racine est dionysiaque.

11. Le Nouvel Observateur, 5 mai 1980.

12. Alain de Benoist, Vu de droite, Copernic, 1977.