L’agneau et la croix

L’agneau et la croix

« À rudes semaines, joyeuses fêtes » : mais du Larzac à Taizé, les fêtes gauchistes ont paru mornes. Les marginaux de l’hiver sont lugubres l’été.

Sous l’œil pensif des paysans, le magma étalé en plein causse le 17 août ne s’est convulsé que pour le tiers-monde.

Dans ses Carnets, Montherlant note : « La faim (des pays sous-développés) fut à la mode durant quelques mois, l’année 1970 ». La mode en revient. Derrière un peloton de tracteurs, vingt mille jeunes ont suivi la moisson opérée au profit des sinistrés du Sahel par les chouans du Larzac. Quelques quintaux dont l’Afrique ne verra jamais la couleur. Pas plus que le bétail caussenard, à qui va d’habitude le produit de ces arpents caillouteux.

Une fatalité voue à l’outre-mer ce vieux plateau aveyronnais, dont les lieux-dits (La Couvertoirade, La Cavalerie) nommaient jadis des commanderies de l’ordre du Temple, fondé en Palestine et vite orientalisé. M. Mitterrand s’y est fait houspiller aux cris de « sioniste assassin » et de « bourreau du peuple algérien ». Selon le Nouvel Observateur, un tel incident témoigne d’une « inquiétante dégradation des luttes populaires ».

Le Larzac 1974 est une curieuse lutte populaire. Son hymne, « popularisé » par les chœurs marocains de Billancourt se chante en claquant des mains : « Allah Allah Allah, gardarem lou Larzac ! ». Son thème : le soutien militant à la montée du tiers-monde. Ses drapeaux : celui du Dhofar insurgé, celui de l’Albanie pionnière, celui des maos d’Ile-et-Vilaine qui remplacent les hermines par une étoile rouge. Son festin (dire : bouffe) : merguez et thé à la menthe, distribués par des boursiers francophones.

« Retrouver le sens de la Fête » est un leitmotiv de la contre-culture. La jeunesse du Larzac s’en est ouverte aux journalistes : « On vient pour parler dans l’herbe ». Ou : « On n’a pas cessé de parler pendant quinze heures ». Conclusion d’un hebdomadaire parisien : le Larzac est une messe.

Quinze jours plus tard, ceux du Larzac se sont retrouvés en Bourgogne, sur la colline de Taizé, pour les cérémonies d’ouverture d’un « Concile des jeunes » préparé depuis quatre ans par des cellules internationales.

Taizé, ou l’apogée du néochristianisme : vingt-cinq mille hippies agglutinés sous cinq chapiteaux de cirque, écoutant en extase les réquisitoires du tiers-monde contre l’impérialisme occidental. Entre chaque imprécation exotique fulminée par les haut-parleurs, une immense supplication montait de la foule : Kyrie eleison ! Seigneur aie pitié !

Sur le podium, autour du prophète Roger Schutz siégeaient les princes de toutes les Églises chrétiennes. Cet extraordinaire culte de fin des temps ajoutait un chapitre non-écrit au Camp des saints de Jean Raspail.

Le rite du Larzac, souligne désormais la presse de gauche, est un symbole qui dépasse la cause des cent trois paysans.

Taizé, symbole aussi spectaculaire, dépasse les efforts récupérateurs du cardinal Willebrands, envoyé du Vatican, et ceux du pasteur jamaïcain Potter, président du Conseil œcuménique des Églises. Les deux symboles n’en font qu’un : c’est l’appel aux « hommes du Gange » lancé par les rejetons d’une bourgeoisie exsangue.

« Les fils de nos colonisateurs, maintenant à l’écoute de notre spiritualité » expliquait le Zaïrois Polycarpe, membre de l’équipe intercontinentale du Concile des jeunes.

Et la fête ? Question de définition.

Les enfants de Marx et de Coca-Cola « recréent la Fête » en pataugeant dans la boue d’un village de toile, une gamelle de nouilles à la main, au son du flutiau hiérosolymite. Entre jeunes. À l’abri du monde, de la sélection, de la concurrence. Ce n’est pas la fête barbare où le clan chante « les mots de la tribu », c’est la fête fin-de-race où l’on demande à tous les peuples pardon pour les actes des ancêtres. Voici deux millénaires, les jeunes patriciennes descendaient dans les charniers souterrains accomplir des rites avec leurs esclaves. Éternel retour de l’identique.

Le Larzac et Taizé marquent une décadence au sein même de la décadence. Hier, les lycéens avaient encore l’énergie de s’organiser en milices gauchistes. Sur le causse et sur la colline, leurs successeurs, non moins gauchistes, les traitent aujourd’hui de brutes et d’adjudants. Eux arborent sur leurs tee-shirts l’agneau écologique ou la croix d’Apocalypse. Ils n’interviennent même pas quand les fedayins, sur le Rajal del Guorp, battent un député de la Nièvre.

Aux sabbats de la mauvaise conscience, une génération débile s’avilit dans la haine de la vie. Elle se crée un univers clos et consolateur, à sa mesure. Elle dresse ses tentes bibliques dans l’en avant et dans l’au-delà. Ayant vu que le temple était vide, elle a cru que le vide était dieu.

Les foules de Taizé et du Larzac posent un problème pire que politique : celui d’une jeunesse fléchissant sous le poids de son propre héritage. Cent mille jeunes cet été ont imploré le ciel et l’Orient de rédimer l’Europe pécheresse. Cette imploration a pris la forme d’une liturgie obsessionnelle. Et cette liturgie n’a qu’un but : conjurer l’angoisse d’être au monde, liée à une civilisation du défi et du combat.

Neurologue psychiatre et professeur à l’université de Bruxelles, le Dr Paul Sivadon affirmait au mois d’août : « On peut imaginer ce qui se passerait en voyant où ont abouti les peuples qui prêchent l’ataraxie, l’abolition de toute émotion, donc de toute angoisse, et qui restent sur les bords du Gange à contempler leur nombril (…) Une tranquillité parfaite, peut-être, mais à quel prix ? Il est difficile de rêver de cette forme de civilisation pour l’Occident. Encore qu’Olivenstein nous ait rappelé que l’excès de progressisme, si l’on peut dire, amène les jeunes, par réaction, à admirer ce genre de culture (…) Se couper du monde pour abolir l’angoisse s’appelle, en psychiatrie, schizophrénie. C’est-à-dire remplacement de la communication par un rêve intérieur ».

« À rudes semaines, joyeuses fêtes ! ».

Patrice de Plunkett, Éléments n°7, 1974.