3 mois après le 11 septembre

3 mois après le 11 septembre

Le 11 septembre, le terrorisme a frappé d’une façon spectaculaire et sans précédent. Cet acte a fait évoluer des lignes de clivages, notamment s’agissant de ce qui nous séparerait, ou de ce qui nous unirait aux États-Unis d’Amérique. Le terrorisme est une sale action. Nous le condamnons. Mais la lucidité n’affaiblit jamais une condamnation. Or la lucidité nous enseigne une chose précise : le terrorisme ne date pas du 11 septembre. La frappe de populations civiles ne date pas d’aujourd’hui. Cette frappe sans but militaire direct, cette frappe à but psychologique n’est pas nouvelle. Le bombardement de Dresde en février 1945 par les aviations anglo-américaines est très exactement aussi condamnable que la frappe du 11 septembre sur deux tours New-Yorkaises, symbole d’une puissance financière, et sur l’objectif clairement politique qu’était le Pentagone. L’attaque sur Dresde était en outre quelque cent fois plus meurtrière. Elle est même plus condamnable pour une raison simple : l’écrasement total de la résistance allemande par des moyens militaires n’était à l’évidence qu’une question de semaines.

La situation du monde au 11 septembre 2001 est tout autre. L’Amérique domine le monde. Le terrorisme est donc du faible au fort (ce qui n’exclut évidemment pas qu’il frappe de faibles populations civiles). Cette domination des États-Unis est d’une violence terrible, tout autant qu’elle a, à sa disposition, des moyens, et consécutivement des complicités inouïes. Le monde subit une domination unipolaire, incontestable au plan militaire, qui ne peut qu’amener à ce que certains groupes cherchent des moyens non militaires, et par exemple terroristes de lutte. C’est le caractère totalitaire, économique et culturel de la domination des États-Unis d’Amérique qui amène à des réactions terroristes. Le recul civilisationnel que représente le terrorisme a comme cause la domination sans partage et l’arrogance sans précédent d’un État, d’un gouvernement, celui des États-Unis. N’est-il pas compréhensible que l’opinion publique des pays arabes, notamment, ne supporte pas que leurs pays soient parsemés de bases militaires américaines ? N’est-il pas compréhensible que la solidarité des États-Unis vis-à-vis d’Israël, et donc vis-à-vis de la politique de privation du droit des palestiniens à une terre et à une organisation en nation soit jugée insupportable par l’opinion publique des pays arabes, musulmans et même très au-delà ?

Bien évidemment, l’Europe n’est pas à l’abri du terrorisme, quelle que soit son origine. Elle n’est pas à l’abri dans la mesure où elle s’est solidarisée avec l’intervention américaine en Afghanistan. Elle n’est pas à l’abri dans la mesure où l’exacerbation du fanatisme islamiste peut amener à ce qu’elle soit incluse dans la haine contre « l’Occident ». Pour autant, moins que jamais il ne faut se tromper d’ennemi. C’est parce que la mondialisation marchande et la domination américaine suppriment les diversités naturelles que certains se replient sur des identités simplifiées comme l’islam radical. Et c’est pour cette même raison que certains, même s’ils ne constituent qu’une infime minorité, basculent vers le terrorisme.

En Afghanistan, l’Amérique mène une guerre d’extermination des combattants talibans en vue de transformer ce pays en protectorat. La résistance héroïque des combattants afghans sous les bombes mérite le respect, tout comme le refus de certains de leurs adversaires du même peuple – d’autres moudjahidin – de chercher à les exterminer en leur refusant une reddition honorable. Tout comme méritent le respect les courageux sauveteurs du World Trade Center.

Comme d’habitude l’Amérique profite de la cause, bien mise en scène médiatiquement, de la lutte contre le terrorisme pour faire avancer ses intérêts économiques et géopolitiques. Nous n’en sommes pas dupes. Le sens de notre existence comme mouvement d’idées c’est le choix de la diversité du monde, c’est le choix d’un monde multipolaire, riche de l’européanité des européens, de l’arabité des arabes, de la judaïté des juifs, et même de l’américanité des américains. Mais chez eux. Ce qui n’est pas le cas.

Cette situation où l’Amérique est partout chez elle et où les peuples sont partout dépossédés d’eux-mêmes nous a amené à désigner l’Amérique comme adversaire principal. Sa domination ne s’est aucunement affaiblie. Le 11 septembre nous donne raison. Le One World américain ce n’est pas seulement la vulgarité de l’impérialisme le plus méprisable du monde, c’est aussi la terreur. Du point de vue européen, l’adversaire principal reste l’adversaire principal. L’ennemi américain reste l’ennemi américain.

Pierre Le Vigan, 2001.