La digue cède

La digue cède

Jean-Pierre Chevènement avait promis de faire turbuler le système. Il turbule. Sans Chevènement. Mais avec Le Pen.

1. Un résultat à haut niveau de Jean-Marie le Pen
La question était : Le Pen sera-t-il le troisième homme ? Ce qu’il n’avait été ni en 1988 ni en 1995. Il a été le deuxième. Avec 17 % des suffrages, Le Pen progresse par rapport à 1995 et réalise un résultat jamais obtenu par le Front National, et ce malgré le départ de nombre de ses cadres pour Mégret. L’évidence que nous vivons dans un monde dangereux, la modération des propos du candidat, simplement ajustés à la perception commune, mais aussi la perdurance d’un sens poétique autant que d’une verve polémique qui est le sel de la politique : tous ces éléments ont joué. Ainsi que l’évidence de l’existence de manœuvres pour priver Le Pen des parrainages et la tentation de la branche droite du système de favoriser la mise sur le marché politique d’une offre plus « convenable », celle de Bruno Mégret, en instrumentalisant ce dernier. Dans cette configuration, nombre d’électeurs ont voté Zorro. Ou Robin des bois. C’est-à-dire Le Pen. Tandis que d’autres, le premier parti de France, votaient Zéro, c’est-à-dire s’abstenaient. Pour autant, la progression de Jean-Marie Le Pen n’est pas l’événement le plus marquant de cette élection.

2. L’effondrement des partis de gouvernement
Avec moins de 20 % de voix, le président sortant – qui n’a jamais dépassé ce score à une présidentielle – connait une faveur exceptionnellement faible. Faveur d’autant plus faible que l’abstention bat des records : 28 %. Le fait d’être avant tout un garçon sympathique (?) n’est considéré comme une aptitude à gouverner et à représenter que par un votant sur cinq.

Avec 16 % le vote Jospin est à certains égards injuste pour le bilan d’un gouvernement qui a travaillé, sous lequel se sont créés des emplois, qui a amélioré les conditions de travail des salariés par une réduction du temps de travail qui pose certes des difficultés concrètes d’application mais dont la direction est positive : desserrer la contrainte du travail et libérer du temps pour d’autres liens sociaux. Mais il ne s’agissait pas de voter pour un bilan mais pour un projet ; et la réduction du temps de travail est apparue comme une dévalorisation du travail, perçue comme insupportable par les travailleurs dans un pays où de plus en plus de gens vivent d’allocations, c’est-à-dire de la charité publique. Vote injuste, encore, s’agissant de l’homme probe et sincère qu’est Jospin. Les autres partis de gouvernement sont aussi considérablement affaiblis à gauche : un peu plus de 5 % pour les Verts, 3,5 % pour un PCF moribond, victime de l’émasculation idéologique menée par Robert Hue. Guère plus de 5 % pour le vote « transversal » de Chevènement, issu de la gauche.

À droite, Bayrou (presque 7 %), Madelin (3,5 %) constituent pour Chirac un renfort qui porte le vote pour les partis de gouvernement situés à droite à 30 % des suffrages exprimés, en recul considérable par rapport à 1995. Mais en outre ce renfort est moindre qu’il n’y parait. Aussi bien Bayrou que Madelin ont exprimé des aspirations de changement profond, Bayrou reprenant sur certains points la thématique de Chevènement sur l’ordre et sur le changement, dans un curieux chassé-croisé (ce qui a fait de Bayrou le « quatrième homme »), Madelin, avec sa critique de la bureaucratie et du fiscalisme, se trouvant lui sur un terrain aussi arpenté par Le Pen. À droite donc, des partis de gouvernement suivis au mieux par 30 % des votants. À gauche, les mêmes à 20 % : le vote Jospin plus le vote Hue, à 25 % si on inclut Mamère, étant entendu que le positionnement pris par J.-P. Chevènement – pas de consigne de vote en cas de duel Jospin-Chirac – interdit d’inclure son électorat parmi les votes gouvernementaux de gauche (tout comme il ne peut être annexé par la droite).

3. Une structuration nouvelle des courants politiques
Une organisation nouvelle du vote en fonction des idées se met en place. Elle défavorise évidemment les partis qui n’ont pas d’idées même s’ils ont des moyens inversement proportionnels avec ce qu’ils ont à dire (Union en mouvement et autres machins). L’extrême gauche (Besancenot, Laguiller, Gluckstein) est à 10 %. Avec la nuance que la moitié de cet électorat, le plus dur (Laguiller, Gluckstein), échappe au clivage droite-gauche en ce sens qu’il ne se rallie pas systématiquement à la gauche social démocrate. Cette montée de l’extrême gauche confirme une tendance en cours depuis quelques années.

La « droite nationale », ou plutôt ce qu’il conviendrait mieux d’appeler les populistes de droite (Le Pen plus Mégret) est à 20 %. Les libéraux européens (Bayrou plus Madelin) sont à 10 %. La social démocratie est à 16 % soit proche de son niveau des européennes de 1994 (14,5 %). La droite chiraquienne est à 20 %, « droite » qui ne représente aucun positionnement d’idées, mais correspond très concrètement, ce que l’on ne saurait oublier, à la poursuite de politiques technocratiques, coupées du peuple, alignée sur les intérêts des entreprises multinationales, du grand capital et de la haute finance, et sous traitant les décisions de l’Amérique. Le premier courant politique organisé ainsi en fonction d’idées est la droite nationale, (suivie par la social démocratie puis par l’extrême gauche), alors qu’il y a 30 ans c’était bien évidemment le Parti Communiste, et l’UDR gaulliste il y 40 ans.

4. Un système de représentation obsolète
Aux élections cantonales, législatives, sénatoriales, le mode de scrutin assure l’exclusion des mouvements non agrégés à l’une des deux coalitions de « droite » et de « gauche ». Cela a assuré l’exclusion du Front National pendant plus de 15 ans, et cela assure et assurera l’exclusion de Lutte Ouvrière, au dessus de 5 % des votes aux européennes de 1999 comme aux présidentielles de 2002 mais décidément incontrôlable. Une certaine extrême gauche (les Verts, la LCR, toute une mouvance des narco-antifascistes frénétiques aux bourgeois-bohèmes) – une « extrême gauche » qu’il conviendrait de qualifier de « gauchiste » pour la distinguer de l’extrême gauche purement marxiste – tournera cette difficulté en s’alliant d’une façon ou d’une autre avec la gauche, qui acceptera cette alliance sans difficultés.

Ceci pose bien évidemment la question d’un autre mode de représentation, qui combine une dose de proportionnelle avec une prime majoritaire, dont deux exemples intéressants sont le vote pour les municipales et le futur vote pour les régionales (puisque le gouvernement Jospin l’a réformé). Il apparait en outre très clairement que tout système ne laissant en face à face que 2 candidats aboutit à renforcer le phénomène produit par la pensée unique de la classe politico-médiatique, à savoir que les deux candidats ne se livrent plus qu’une bataille d’image et cherchent chacun à apparaître les plus consensuels possibles. Plus centriste que moi tu meurs. Le bipolarisme crée en fait une monopolitique et une monopensée sans alternative. Il est ainsi nécessaire, y compris et surtout aux élections présidentielles, pour que ces élections ne connaissent pas une désaffection et donc une abstention croissante, que puissent se maintenir au 2e tour 3 ou 4 candidats, et ce indépendamment du nombre de suffrages exprimés, suffrages qui n’augmenteront que dans un second temps, quand l’offre politique se sera enrichie.

5. La structuration d’un vote d’alternative au système
Avec 17 % de vote Le Pen, c’est un vote d’opposition qui s’est structuré depuis la fin des années 80, vote d’opposition à la « bande des quatre » tout d’abord, vote d’opposition à la diarchie des partis « sérieux » et de plus cohabitants – le Parti socialiste et ses satellites (à moins de 5 %, on n’est plus un partenaire) d’un coté, le syndic de gestion des intérêts chiraquiens de l’autre. Le vote de droite nationale, divisé depuis début 1999, reprend sa cohésion, le MNR n’ayant pas d’autre choix que de « coller » au chef du Front National. Assurément ce vote d’opposition au système n’est pas, pour l’essentiel, un vote d’extrême droite, ou un vote raciste, non plus qu’un vote antisémite, perspective résolument hallucinatoire brandie par certains. « Il n’y a pas dans ce pays 20 % d’électeurs fascistes, ce n’est pas vrai » disait Ségolène Royal (23 avril 2002). Nous ne sommes pas en 1933. Non plus qu’en 732. Le Pen, au demeurant, n’a jamais représenté un courant totalitaire de droite. Il est même à beaucoup d’égards un libéral trop convaincu pour être tout à fait un adversaire du système capitaliste. J.-M. Le Pen condamne le libre échange mondial, ce qui est positif, mais ne va pas jusqu’à affirmer comme Besancenot que « nos vies valent plus que leurs profits ». Reste que, au delà des idées de Le Pen et du programme du FN, le vote Le Pen « fonctionne » – selon une expression peu élégante mais ici adéquate – comme un vote de rejet de la classe politico-médiatique, meilleure alliée et support de la marchandisation du monde dont Alain de Benoist rappelait récemment avec pertinence qu’elle est le problème n°1.

On peut bien évidemment regretter que le coup de butoir ne soit pas venu de l’intérieur ou d’hommes situés à cheval entre le système et ses franges (on rappellera que le succès du 18 Brumaire s’est opéré car Bonaparte bénéficiait de fortes complicités internes au sein du Directoire). On doit regretter que le coup de butoir qui ébranle la digue de la pensée unique, et du Parti Unique au pouvoir, se fasse sur la base d’un rejet d’une construction européenne imparfaite comme toute chose humaine mais qui est un des acquis majeurs du Général de Gaulle – car l’Europe c’est avant tout la paix franco-allemande –, du président Valéry Giscard d’Estaing et de François Mitterrand, dont l’Europe était sans doute la seule profonde conviction. Mais Chevènement a échoué. Mais Bayrou n’a que très modérément percé. Mais Lepage a été quasi-inexistante. Regretter la situation actuelle, c’est regretter le suffrage universel. De fait tout serait plus simple si les actrices chics qui pétitionnent pour la régularisation de tous les « sans papiers » (c’est-à-dire les hors la loi) et les directeurs de grands journaux et d’agences publicitaires avaient seuls le droit de vote. Tout serait effectivement plus simple. Toutes ces petites questions ridicules et mineures de sécurité, d’identité, de souffrance sociale, d’emploi précaire, de déclassement des couches moyennes se résoudraient au cours d’un vernissage, ou au bord d’une piscine de villa dans le Lubéron. L’ennui c’est que les français sont d’une richesse humaine qui ne se résume pas au cerveau de M. Serge July, de M. Jean-Marie Messier, et même des deux réunis.

Assurément un certain nombre d’hommes politiques ne manquent pas d’intelligence. Ni parfois de courage (Mamère sur le Proche Orient, Madelin sur les questions de société), ni encore de probité (Jospin, le meilleur dirigeant socialiste depuis André Philip, Chevènement, quelques autres). Reste que leur message a été inaudible, faute d’être clairement pensé d’abord, fermement formulé ensuite. Il faut le dire : quand on écoutait Max Gallo porte parole de Chevènement, on pouvait en arriver à souhaiter que ce soit Max Gallo le candidat et Chevènement, trop sybillin flamboyant, le simple porte parole. Aussi les votants ont-ils mis en tête un président sortant rassurant certains par sa fadeur, exaspérant d’autres par son abyssale médiocrité, et un homme dont les qualités et les défauts sont connus, qui a au demeurant su évoluer, et surtout, qui possède des convictions et fait corps avec elles. Un plein face à un vide sidéral, un plein face à un Chirac qui ne sait que dire qu’il faut rassembler autour… des valeurs de rassemblement, qui sont… celles qui rassemblent. Cercle herméneutique parfait autour d’un rien. Face à l’inauthenticité totale et inguérissable de chaque parole du président sortant, on peut penser que Le Pen rassemblera plus de suffrages qu’il n’en aurait rassemblés face à Jospin, homme de conviction, homme de loyauté et homme d’honneur.

6. Un choix des valeurs infra-sociétales
Les résultats électoraux du second tour reflèteront l’efficacité, qui sera d’ailleurs toute relative, du « barrage contre l’extrême droite » – une extrême droite dont J.-M. Le Pen précisait dès 1974 qu’elle n’était pas sa référence, à une époque où nombre d’hommes politiques et « grands » journalistes en vue depuis se réclamaient du communisme trotskiste, ou du maoïsme. Mais cette élection aura surtout montré la montée de deux groupes de valeurs au demeurant nullement incompatibles même si elles sont portées par des mouvements opposés.

La valeur du travail, le sens de l’effort, la sélection par le mérite et notamment par l’école, le respect de la loi, le respect aussi de ceux qui font vivre la société par leur tâche quotidienne (pompiers, agents des services publics, policiers, enseignants, etc.), le respect de soi-même, le respect du soi collectif qu’est la nation (bafouée au Stade de France devant le Premier ministre en personne), l’attachement à ces valeurs ont été des facteurs décisifs des bons scores de Le Pen, mais aussi des scores non négligeables de Bayrou et de Chevènement. Certains propos de campagne de Chirac tentaient de toute évidence aussi de faire valoir un intérêt présumé pour ces préoccupations. Ces valeurs, culturellement classées « à droite » comme le remarquait Max Gallo, ne concernent évidemment pas que les gens qui votent « à droite » à un moment ou à un autre.

D’autres valeurs ont aussi confirmé leur enracinement, portées, à l’extérieur des grands partis, par des formations situées à l’autre bout de l’échiquier politique. Ces valeurs sont le respect de la nature, le refus du développement purement quantitatif, la recherche de rapports Nord-Sud plus équitables, – des aspirations qu’exprime en d’autres circonstances José Bové –, le refus du tout-profit et de la subordination de tous les rapports humains à l’argent, la nécessaire promotion des femmes et de leurs valeurs propres, l’exigence du progrès social et d’une répartition plus juste des richesses produites. Deux pôles d’aspirations ainsi diverses, mais pour beaucoup compatibles. Dans une société lobotomisée, idéologiquement alignée, abimée par le consumérisme et 50 ans d’américanisation, ce n’est finalement pas si mal.

Résumons. Le libéralisme économique étant à l’origine du malaise social, le mot d’ordre au premier tour pouvait être légitimement : tout sauf la droite. Il est au second tour : tout sauf le vide (le vide étant d’ailleurs ce qui reste de la droite). Certains traduiront : tirons sur l’ambulance ; les oreilles et la queue. Libre à chacun de se déterminer : l’herméneutique est un art de la liberté. Gardons-nous en tout cas d’oublier que la montée du Front National et plus encore la perte de crédibilité des grands partis et des principaux dirigeants du pays pose des questions de fond. Vouloir y remédier par un faux jeu de rôle, la droite se « droitisant » artificiellement, la gauche se « gauchisant » de même, relève de l’organisation concertée de l’imposture. « Si vous bâtissez un parti unique, dit Bayrou à la droite, vous aurez une opinion unique et une pensée unique » (23 avril 2002). Sachant que cette pensée unique est très exactement une non-pensée.

La capacité du système à se replâtrer provisoirement n’est pas niable, mais plus ce replâtrage fera l’impasse sur les problèmes de fond, plus le séisme sera grand le jour où la digue de l’actuel système de prébende et de confiscation du pouvoir, digue aujourd’hui ébréchée mais reconstructible cèdera cette fois pour de bon et totalement. Le Pen au second tour des présidentielles apparait alors une anodine péripétie. Une chose est sûre, que remarque encore François Bayrou : « Répondre de manière politicienne à une crise morale c’est s’exposer aux pires réactions de rejet » (24 avril 2002).

Pierre Le Vigan, 2002.