Le marché en accusation

Le marché en accusation

En Europe, à partir du XIe siècle et du début de son essor économique, le travail est soumis à de multiples dispositions dans le cadre des corporations. Ce qui est réglementé est fort rarement le prix, mais bien plutôt les conditions de la fabrication. Par voie de conséquence, le profit n’est pas au centre de l’équilibre économique recherché. De surcroît, la corporation limite la concurrence au profit de la satisfaction d’une clientèle régulière. Les innovations y sont introduites progressivement. Le régime corporatif du Moyen-Âge « exclut, note Henri Denis, l’expansion économique rapide »1.

Le commerce lui-même est tout d’abord organisé sur le mode corporatif. Il est concerné par un ensemble de règles de moralité, de non-concurrence et de volume des marchandises transportables. Ce seront le commerce colonial et son corollaire, la traite des esclaves, qui compteront parmi les facteurs décisifs d’une évolution capitaliste de l’activité commerciale.

Occasion d’accumulation de capitaux, le commerce au loin fut aussi une école de dépassement des cadres de la société du Moyen-Âge. Le commerce colonial est en effet le lieu par excellence d’un débridement par rapport aux règles traditionnelles, et la traite (de traire : tirer, transporter, arracher) des nègres inaugure une forme inédite de transformation de l’homme en marchandise. De l’activité commerciale vient donc au Moyen-Âge une appréciation nouvelle de la valeur du travail de l’homme et de l’homme lui-même. Le développement des échanges commerciaux est la clé du capitalisme. Ce dernier peut s’analyser comme un processus de mise en mouvement des marchandises, des capitaux, et finalement des hommes.

Inventaire
Le capital est présent dans l’économie à partir du moment où la richesse n’est plus seulement terrienne et immobilière, mais peut donner lieu à l’échange par la monnaie conçue comme un équivalent général abstrait dans l’échange des marchandises. Dès l’apparition de la monnaie, il y eut des métiers d’argent. Quant au capitalisme, il se manifeste quand s’amplifient les relations commerciales et que s’accumulent des capitaux en un nombre restreint de mains. La question est donc de savoir dans quelle mesure y a-t-il une réglementation qui régit, encadre, limite, canalise les métiers d’argent. Et quel est le champ qui leur est imparti dans la société : notamment, quelle est la part du travail non susceptible d’accaparement ? Il en va de même pour la problématique du marché. De tous temps ont existé des économies avec du marché. Mais l’économie de marché, c’est-à-dire le système économique où le marché est devenu le régulateur autonome de la quasi totalité des offres et des demandes, constitue une exception historique d’apparition récente.

Les premiers capitalistes tirent leur profit de leur rôle d’intermédiaire dans la commercialisation des marchandises – capitalisme commercial – et du financement de l’activité industrielle – capitalisme financier. Mais l’existence de capitalistes ne suffit pas à définir une société capitaliste. Pour que cette dernière se forme, « il a fallu, explique Henri Sée, une transformation de toute l’organisation du travail, des relations entre employeurs et employés, laquelle a eu pour effet d’exercer sur les classes sociales l’action la plus profonde qu’on ait jamais pu observer jusqu’alors »2. Au cœur de cette « grande transformation » (Polanyi), une nouvelle idéologie – « tout est à vendre, ce n’est qu’une question de prix » – et une nouvelle vision du statut de l’homme en société. Aussi le capitalisme ne s’identifie-t-il pas avec la révolution industrielle, moins encore avec les inventions techniques qui jalonnent son histoire.

Inimaginable sans le marché, mais irréductible à celui-là, le capitalisme n’est pas non plus purement l’esprit de profit. Celui-là, et la rationalité, et le calcul comptable, sont bien évidemment consubstantiels aux marchands. « Le capitalisme a été l’expression de la rationalité économique enfin affranchie de toute entrave » remarque justement André Gorz3. Et Ernst Jünger note de son côté que les moyens de l’entrée du bourgeois dans l’espace historique sont « les jeux de l’esprit abstrait qui opèrent avec les concepts de raison et de vertu »4. Mais encore faut-il que la logique des marchands, intéressée, rationnelle et calculatrice, puisse aboutir à une réquisition de l’ensemble des forces de la société. Le capitalisme ne s’explique pas non plus de manière satisfaisante par une « aspiration faustienne à l’infini » (Sombart). N’y a-t-il pas au contraire, dans sa volonté de sommer des richesses, une crainte aiguë de l’insondable de la mort et de l’infini du destin humain ?

Ni nouveauté absolue, ni simple « degré » supérieur de l’économie de marché, le capitalisme est bien défini par Serge Latouche. « Qu’est-ce que le capitalisme ? Une société totalement marchande ». Une société marchande s’installe « quand apparaissent les marchands, c’est-à-dire une classe sociale qui vit de la spéculation monétaire sur les objets qu’elle achète et revend. […] Ce qui émerge avec l’instauration du pouvoir bourgeois, c’est l’ajournement indéfini de la réalisation : l’argent en tient son sens qu’à n’être plus dépensé. L’accumulation, la rétention deviennent le seul horizon du système »5. L’accumulation et la rétention.

En somme, le capitalisme est d’abord une révolution culturelle. L’historien allemand Otto Hinze, critique de certaines thèses de Sombart, surestimant le rôle des techniques, insiste sur cette importance décisive des facteurs culturels, au travers de divers exemples, ainsi de la poudre, qui « n’a pu prendre toute son importance historique qu’avec la création de corps d’infanterie tactique disciplinés »6.

L’homme devient bête de labeur
Mais la nouveauté essentielle du capitalisme ne se manifeste pas dans la dégénérescence des élites ; elle réside dans le nouveau statut de l’homme au travail. Karl Marx écrit dans les Manuscrits de 1844 : « Moins tu es, moins tu manifestes ta vie, plus tu possèdes, plus ta vie aliénée grandit, plus tu accumules de ton être aliéné »7. L’économie de marché, comme l’a montré Karl Polanyi (à l’encontre d’un certain évolutionnisme braudélien) n’est pas naturelle : elle a été instituée.

Cette aliénation prend sa source dans la « libération » du travail décrétée par les constituants français, au travers de la loi Le Chapelier. Le contexte en est souvent oublié. À Paris, c’est un chômage important (15000 demandeurs d’emploi en 1791) et des propositions de règlement du travail rédigées par les ouvriers coalisés. Les patrons demandent alors aux députés de les aider à briser les coalitions ouvrières. Le pouvoir royal lui-même avait ouvert la brèche puisque, dès 1776, Turgot avait supprimé les jurandes, métiers jurés chargés de missions de service public comme la lutte contre l’incendie ou le service du guet.

Au vrai, deux étapes sont à distinguer : la loi Le Chapelier, des 14-17 juin 1791, les « décrets d’Allarde » (Leroy d’Allarde), en fait loi des 2-17 mars 1791, qui suppriment les droits de maîtrise et les remplacent par des droits de patente. La loi d’Allarde précise : « À compter du 1er avril prochain, il sera libre à tout citoyen d’exercer telle profession ou métier qu’il trouvera bon après s’être pourvu d’une patente et en avoir acquitté le prix ». Maurice Bouvier-Ajam résume bien sa nouveauté : « Maintenant, n’importe qui pourra faire n’importe quoi. L’entrepreneur n’aura de limite à son initiative que celle des moyens financiers »8.

Juin 1791 : nouvelle étape dans le démantèlement des liens collectifs. Le Chapelier interdit les associations ouvrières. Sa loi est votée à l’unanimité par la Constituante. Marat s’écrie : « C’est insensé ! ». D’emblée, la suppression des corporations et la suppression des réglementations encadrant le recours au travail témoignent en effet de débats chez les hommes de la Révolution. Ils opposent les libéraux dogmatiques et individualistes et les autres.

Du point de vue des libéraux, la « liberté du travail » implique l’absence d’entraves aux contrats de travail. Elle nécessite aussi le respect absolu de la propriété. Le prête Dolivier voit dans « l’intangibilité des propriétés détenues » un conservatisme excessif9. Hébert voit dans la fausse symétrie du contrat de travail un facteur de déqualification, car l’employeur préfèrera traiter avec l’ouvrier le moins exigeant. Marat insiste sur l’aspect destructeur des lois d’Allarde et Le Chapelier, alors que rien n’est prévu pour combler le vide ainsi créé. Si le principe de la libre entreprise lui paraît positif, il conteste l’individualisme des autres révolutionnaires, tandis qu’un Saint-Just s’en tient alors aux principes strictement libéraux (1791).

Classes laborieuses, classes voyageuses
Par définition, les classes laborieuses sont celles qui ont migré – et se sont ainsi constituées en classe. Ce sont celles qui ont été « amenées » au travail industriel, et arrachées à la terre et à leur terre. Il y a, au XIXe siècle, de nombreuses migrations entre populations de différents pays. Elles se font souvent de pays dominé à pays dominant : par exemple de l’Irlande à la Grande-Bretagne. Ou de pays peu dynamique à pays en croissance : de la Grande-Bretagne à la fin du siècle (et aussi de l’Irlande) vers les États-Unis d’Amérique.

Les migrations sous le capitalisme ont aussi pris la forme de l’exode rural. Au XIXe siècle, ce mouvement s’amplifie sans règles précises. Les départs vers les villes, d’abord temporaires, donnent lieu à « sédentarisation » si le marché du travail le permet. Les frontières ne sont alors pas importantes et n’empêchent pas les déplacements. Avant 1914, on circule partout en Europe sans carte d’identité, sauf en Russie. Les migrations vers les zones d’industrie concernent en France des originaires de très diverses régions, Savoyards (étrangers jusqu’en 1860), Auvergnats, etc., mais aussi des étrangers de divers pays européens, pas toujours limitrophes.

Le caractère européen de ces étrangers ne change rien à l’affaire. Quand, au milieu du XIXe siècle, des métallurgistes allemands très qualifiés prennent des postes de chefs d’équipe et de contremaîtres dans diverses régions, ils sont l’objet d’une vive animosité. Quand d’autres allemands, à l’inverse des précédents moins qualifiés, travaillent comme maçons, leurs collègues français leur reprochent d’accepter des salaires anormalement bas.

Sous Colbert, déjà…
Amplifiée avec l’explosion capitaliste, l’immigration ne date pas de la révolution industrielle. Déjà, Colbert avait fait venir des ouvriers très qualifiés de l’étranger. Il les logeait, les nourrissait, leur proposait de faire venir leur femme ou d’en prendre une en France : bref, de prendre racine. En échange, ils devaient engager des apprentis en nombre illimité, contrairement à la règle des jurandes10.

À la différence de l’initiative de Colbert, l’immigration du XIXe siècle n’obéit généralement pas à une stratégie concertée des gouvernements ou des capitalistes. Dans l’industrie cotonnière américaine des années 1840, elle rencontre une demande du patronat. Mais ultérieurement, les immigrants américains non qualifiés ne correspondent pas aux besoins exprimés par les industriels. L’immigration se continue pourtant. En revanche, certains des industriels sauront tirer partie de cette situation et bâtir précisément leur fortune sur cette main-d’œuvre non qualifiée. C’est ce qu’avait très bien compris Henri Ford, organisant le travail de manière parcellisée, avec des tâches pouvant, disait-il, « être apprises en quatre jours par un ouvrier inculte ne parlant même pas l’anglais ».

Au total, l’histoire des migrations sous le capitalisme montre qu’elles sont un aspect parmi d’autres du libre marché du travail et d’interchangeabilité de la main-d’œuvre. Elles sont bien sûr facilitées par la parcellisation du travail, le développement de tâches sans unité cognitive, alors que l’immigration d’ouvriers très qualifiés entreprise par Colbert était par nature limitée. Mais l’immigration n’est qu’une des formes de la mobilité requise de l’homme-travailleur : mobilité géographique, entre les postes de travail, entre les modes de consommation.

S’il n’y a pas de constante dans les politiques de l’immigration, mais une part importante d’improvisations et de vues à court terme (ce qui est une des caractéristiques fondamentales du libéralisme), en revanche, la segmentation de la force de travail en fonction de groupes ethniques est une caractéristique permanente du capitalisme. Immanuel Wallerstein montre comment elle a constitué un mécanisme de constitution d’identité collective facilitant les apprentissages professionnels et l’intériorisation des hiérarchies. « La couleur, ou l’aspect physique, parce que par nature difficile à camoufler, fournissait un moyen commode d’étiquetage des individus et, dans la mesure où il s’est trouvé bien convenir historiquement, compte tenu des origines européennes du capitalisme, il a été utilisé à cette fin »11.

Mais pour le capitalisme, le racisme n’est qu’une instrumentalisation. « Chaque fois qu’il est révélé malcommode, il a été écarté, ou modifié, au profit d’autres critères d’identification »12. L’idéologie raciste a été ainsi l’un des piliers culturels du capitalisme avant que l’idéologie universaliste ne prenne le relais. Sans qu’il soit certain que nous assistions à la dernière métamorphose. Les libéraux sont ces gens, a dit un jour Michel Rocard, à l’origine en France du « déferlement d’immigrés organisé dans les années soixante et soixante-dix ». L’ancien premier ministre poursuivait avec justesse : « Et ce sont ces gens-là qui viennent, ensuite, nous parler du droit du sang, d’invasion, d’odeur, avec cynisme, en oubliant à la fois la honte qu’ils font à l’image de notre pays, l’irresponsabilité qu’ils prennent par rapport à la solution du problème actuel et leur écrasante responsabilité quant à la naissance même de ce problème »13. Propos d’un chef indien en 1854 : « L’homme blanc traite sa mère, la Terre et son Frère, le Ciel, comme des choses pillables, corvéables et vendables, au même titre qu’un mouton ou de la verroterie. Son appétit dévorera le monde, ne laissant dans son sillage qu’un désert ».

Les libéraux ont présenté leur vérité comme une vertu désintéressée, alors qu’il s’agit « en réalité d’une tentative intéressée de rationalisation »14. Ils nous font prendre le système capitaliste pour un progrès, caricaturent la culture des peuples et trafiquent la mémoire des vrais américains, qui furent massacrés, asservis, travestis pour la satisfaction de ceux que Robespierre appelait « les âmes de boue, qui n’estiment que l’or ». Car du point de vue libéral, la vérité se vérifie par l’intérêt. Une vertu n’est « désintéressée » que dans la mesure où nous avons tous intérêt à la posséder. De là se déduit que les « vraies » vertus, ou les vraies « valeurs » ne sont que les plus indispensables au système. Le libéralisme n’est jamais que le stade suprême de l’utilitarisme.

Pierre Le Vigan, Éléments n°77, 1993.

1. La Corporation, PUF, 1941. Ce solide « Que sais-je ? » a récemment fait l’objet d’une réédition flibustière. Signalons aussi, malgré son caractère insuffisamment informé sur bien des points, l’ouvrage d’un économiste (non conformiste) : Alain Cotta, Le Corporatisme, PUF, 1984.

2. H. Sée, Les origines du capitalisme moderne, A. Colin, 1940.

3. Métamorphoses du travail. Quête du sens. Critique de la raison économique, Gallilée, 1988.

4. Le Travailleur, Bourgeois, 1989.

5. « Marchand – non marchand », Les Temps modernes, décembre 1984.

6. Féodalité, capitalisme et État moderne, éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1991.

7. Éditions sociales, 1972.

8. Histoire du travail en France depuis la Révolution, tome I, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1969, p. 12.

9. Cité par M. Bouvier-Ajam, op. cit.

10. Cf. sur ces aspects Georges Lefranc, Histoire du travail et des travailleurs, Flammarion, 1975. Voir aussi Jean-Paul de Gaudemar, La mobilisation du travail, éd. du Champ urbain, 1979.

11. Le Capitalisme historique, La Découverte, 1985.

12. I. Wallerstein, La dynamique du capitalisme, Champs-Flammarion, 1988.

13. Le Monde, 7 février 1992.

14. I. Wallerstein, op. cit. , p. 80.