Le point de vue d’un ami américain

Le point de vue d’un ami américain

Éléments :
Telos a publié deux numéros spéciaux consacrés à Carl Schmitt. Dans la mesure où Schmitt a toujours été violemment critiqué par les représentants de l’École de Francfort (à l’exception, semble-t-il, de Walter Benjamin), cette « redécouverte » a pu paraître de l’extérieur assez surprenante dans les pages de votre revue – au moins pour ceux qui ignorent qu’en Italie par exemple, Carl Schmitt est depuis longtemps une référence constante pour les auteurs de gauche. À cela s’ajoute le fait que la pensée de Carl Schmitt semble être assez éloignée de votre ligne éditoriale sur plusieurs points. Schmitt est inspiré par la tradition contre-révolutionnaire (Donoso Cortés), qui ne fait certainement pas partie de vos références. Par sa théorie de la souveraineté et de l’homogénéité représentants-représentés, il est plutôt considéré comme un penseur de l’État-nation, alors que vous vous réclamez du fédéralisme. Enfin, sa théorie géopolitique (affrontement des « grands espaces » maritimes et continentaux) l’a amené à se prononcer pour une « doctrine Monroe » européenne et à condamner toute forme d’interventionnisme américain en Europe (ce qui laisse supposer qu’il aurait également condamné la guerre de l’Otan contre la Serbie, que vous avez au contraire approuvée). Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à Schmitt, et quels sont les éléments de la pensée schmittienne qui présentent aujourd’hui, à votre avis, le plus grand intérêt ? Quels sont au contraire les aspects de sa pensée qui vous paraissent obsolètes, mineurs ou erronés ? Vos numéros spéciaux ont-ils par ailleurs provoqué un débat chez vos lecteurs ou chez vos collaborateurs ? Comment votre initiative a-t-elle été perçue ?

Paul Piccone :
Les membres de l’École de Francfort étaient des gens honnêtes et intelligents, mais ils n’étaient pas parfaits. La décision d’Adorno de censurer les remarques de Walter Benjamin relatives à Carl Schmitt, et le refus d’Otto Kirchheimer d’autoriser George Schwab à écrire sur lui, comptent certainement parmi leurs plus faibles performances intellectuelles, surtout si l’on considère que ce genre de censure n’avait aucune chance de fonctionner et n’a, d’ailleurs, nullement empêché l’introduction des idées de Schmitt aux États-Unis.

Aucun texte de Schmitt n’avait encore été traduit en anglais en 1970, lorsque le livre de George Schwab, The Challenge of the Exception, put enfin paraître, à un moment où Kirchheimer, mort en 1965, n’était depuis longtemps plus en mesure d’en empêcher la publication. Toutefois, dès avant la naissance de la revue en 1968, de nombreux collaborateurs de Telos s’étaient déjà familiarisés avec les idées schmittiennes, et ce par un caprice du hasard. Dans le milieu des années soixante, Mitchell Franklin, un ancien doyen de la faculté de droit de l’université Tulane, était venu enseigner la philosophie à l’Université de l’État de New York à Buffalo. Ancien membre de la délégation juridique américaine au procès des criminels de guerre de Nuremberg, Franklin avait découvert les œuvres de Schmitt, qui lui avaient fait grande impression. Stalinien convaincu, il voyait en Schmitt un adversaire politique majeur, que son talent ne rendait que plus dangereux. Cependant, Franklin n’avait jamais pu expliquer ce qui rendait l’œuvre de Schmitt si profonde ni pourquoi celui-ci était si dangereux. Un peu plus tard, l’un de nos collaborateurs, Gary Ulmen, qui était un proche ami de Schwab et qui, à travers ce dernier, s’était non seulement familiarisé avec les travaux de Schmitt, mais avait également fait personnellement sa connaissance, nous suggéra de lui consacrer un numéro spécial de notre revue. Nous sautâmes sur l’occasion. Bien sûr, ceux de nos collaborateurs qui étaient des disciples de Habermas manifestèrent une vive opposition à ce projet : connaissant le passé nazi de Schmitt, ils ne souhaitaient nullement aller y voir de plus près. À cette époque, nous ne savions rien de la réception des idées de Schmitt au sein de la gauche italienne, et d’ailleurs, à l’exception de ces quelques collaborateurs, qui devaient remettre peu après leur démission, nous nous en serions tout aussi peu souciés que si Adorno, Kirchheimer et Habermas en personne nous avaient approuvés dans notre démarche.

Bien entendu, comme tous ceux qui approchent Schmitt pour la première fois, nous avons nous-mêmes essayé de le lire comme un nazi. Mais cela n’a pas marché. Le regarder comme un profond théoricien politique et un critique du libéralisme avait beaucoup plus de sens. Mais même cela ne nous permit pas de saisir immédiatement les idées schmittiennes les plus provocantes et les plus originales, car tout ce qui avait été écrit sur Schmitt se concentrait presque exclusivement sur sa conception du politique et sa critique du parlementarisme. C’est seulement par la suite que nous avons découvert sa théorie de la Constitution, son plaidoyer pour la « pensée de l’ordre concret » (Ordnungsdenken), sa théologie politique, sa reconstruction de l’histoire du droit international, ses travaux sur les notions de légalité et de légitimité, sa conception du « grand espace » (Großraum), etc. – toutes positions qui n’avaient rien à voir avec le nazisme et qui sont extrêmement utiles pour analyser le monde contemporain. En revanche, nous ne l’avons jamais considéré comme un théoricien de l’État-nation. Certes, Schmitt regardait l’État comme l’une des réalisations majeures de la civilisation occidentale. Mais il avait réalisé dès 1927, dans La notion de politique, que l’État était en train de devenir obsolète comme lieu du politique, du fait de son instrumentalisation par des intérêts sociaux catégoriels. Plus tard, dans ses réflexions du début des années trente à propos de l’émergence de l’« État total », les choses se compliquèrent encore lorsqu’il s’aperçut qu’un État de ce genre était incapable de faire la distinction entre ce qui est politique et ce qui ne l’est pas.

En 1943-44, époque à laquelle Schmitt rédigea son « testament » politique – avec son texte sur « La situation de la science juridique européenne » –, l’ère de l’État souverain était déjà définitivement passée. Dès 1939, Schmitt avait commencé à théoriser sur les « grands espaces » (Großräume) et sur le genre de configurations géopolitiques qui allaient se mettre en place après la Deuxième Guerre mondiale. Bien qu’elles n’aient pas exactement été de « grands espaces », les deux principales « sphères d’influence » qui s’établirent dans le monde à partir du début de la guerre froide constituèrent un témoignage de sa sagacité. À l’époque d’Internet, l’État-nation ne subsiste plus que comme un cadavre politique qui attend d’être enterré. Le récent scandale Haider n’est que la dernière preuve en date de l’obsolescence de la notion de souveraineté nationale – une conclusion à laquelle Telos était parvenu beaucoup plus tôt, ce qui explique, entre autres choses, pourquoi nous avions publié la partie de la Théorie de la Constitution qui a trait à « La théorie constitutionnelle de la fédération ». Mais alors que Schmitt considère les fédérations comme des entités intrinsèquement instables, vouées soit à se transformer en État national soit à se désintégrer, nous avons soutenu le contraire, c’est-à-dire que les fédérations sont le seul type d’organisation politique qui, même s’il est problématique et comporte des possibilités de conflit, permet à des communautés diverses de coexister et de se développer sans abandonner plus qu’elles ne le veulent de leur identité culturelle.

La question de l’« homogénéité » est plus complexe, et a donné lieu chez nous à des discussions internes sans fin. Pratiquement tous les détracteurs de Schmitt qui cherchent à le faire apparaître comme un nazi non repenti utilisent ce qu’il dit de l’homogénéité – comprise dans un sens ethnique ou racial – comme la preuve du bien-fondé de leur point de vue. Mais en réalité, alors que les idéologues nazis interprétaient invariablement l’homogénéité en termes de race ou d’appartenance ethnique, tel n’est absolument pas le cas de Schmitt. Chez lui, l’unité politique se définit par l’adhésion à un ensemble de valeurs communes, la politique dépendant elle-même des relations d’amitié ou d’inimitié susceptibles de s’établir entre des entités politiques ainsi définies. L’homogénéité dont parle Schmitt est fondamentalement axiologique, et même peu différente, en surface tout au moins, du « patriotisme constitutionnel » (Verfassungspatriotismus) tant vanté par Habermas. La principale différence, bien entendu, est que pour Habermas les valeurs constitutionnelles sont essentiellement les normes abstraites du positivisme juridique, arbitrairement établies par une libre discussion entre les intellectuels de la Nouvelle Classe, tandis que pour Schmitt, ces valeurs s’incarnent dans un substrat traditionnel intériorisé qui détermine les mentalités individuelles et constitue normalement la trame préréflexive de l’existence quotidienne dans le monde vécu.

Cette question est évidemment d’autant plus importante qu’aux États-Unis, depuis que ceux-ci ont commencé à exister en tant qu’entité politique, l’hétérogénéité ethnique et raciale a toujours joué un rôle décisif. C’est pour cette raison que Telos a mis l’accent sur le fédéralisme compris, non comme l’appareil administratif centralisé que le système fédéral américain est aujourd’hui devenu, mais dans son sens originel de gouvernement minimal chargé de réguler l’interaction entre des unités politiques relativement autonomes. Tout ce qui ressemble au système actuel, avec sa bureaucratie envahissante et ses réglementations sans fin, ne peut en effet qu’aggraver la crise spirituelle résultant de la substitution de la consommation et de la culture de masse à la diversité de ce que Schmitt appelle les « ordres concrets » – lesquels ne sauraient se ramener à cette « société civile » régulée par l’État qui est aujourd’hui de plus en plus à la mode –, sans lesquels la société dégénère dans le nihilisme, l’opportunisme et la disparition des repères.

Cette lecture de Schmitt, non comme le théoricien d’un État souverain imaginaire, dominant une nation ethniquement et racialement homogène, mais comme un tenant du réalisme politique, conscient du rôle central de la décision en politique, peut aider à comprendre pourquoi la vaste majorité des collaborateurs de notre revue ont approuvé l’intervention de l’Otan au Kosovo. Il ne s’agissait pour eux ni d’une question d’application des « droits de l’homme », qui sont toujours un paravent utilisé pour dissimuler les objectifs de la « realpolitique », ni d’apporter leur appui à l’« impérialisme américain ». Considérée objectivement du point de vue des intérêts nationaux américains, l’intervention au Kosovo a d’ailleurs représenté une erreur évidente, commise par une administration dépourvue de toute claire vision de son rôle international. La question était de savoir comment des intellectuels sans influence politique devaient se comporter dans une telle situation. Était-il raisonnable de traiter ce problème du point de vue géopolitique, comme si nous étions des membres ou des porte-parole d’un gouvernement américain avec lequel nous sommes en désaccord sur pratiquement tous les sujets ? Il nous est apparu que l’alternative la plus simple et la plus réaliste consistait à adopter une attitude morale fondée sur l’idée que tout devait être fait pour empêcher un génocide, ou du moins le genre de choses que les Serbes faisaient au Kosovo.

Les arguments fondés sur la souveraineté nationale sont toujours de mauvais arguments, tout particulièrement quand ils s’appliquent à un « accident historique » mal rafistolé comme l’ancienne Yougoslavie, qui ne satisfait à aucun critère politique minimal, que ce soit en matière de communauté de langue, de religion, de valeurs, de traditions, etc. Chercher à justifier l’intervention de l’Otan en alléguant la stabilité régionale ou les « droits de l’homme » était sans doute peu convaincant, mais vouloir défendre la souveraineté nationale de l’ex-Yougoslavie l’était encore moins. Quant au genre de « grand espace » européen évoqué dans les écrits de Carl Schmitt, c’était alors assurément un projet intéressant, mais certainement pas une réalité politique. Telos soutient l’unification européenne, mais pas la création d’un nouvel appareil centralisé, qui viendrait s’ajouter à des bureaucraties nationales déjà hypertrophiées, toutes fondées sur une version à la Delors du modèle jacobin. Durant la crise du Kosovo, il aurait été beaucoup plus judicieux pour l’Union européenne de prendre ses responsabilités pour garantir au moins un minimum de stabilité régionale dans les Balkans. Mais jusqu’à présent, tout ce que les bureaucrates de Bruxelles semblent être capables de faire est de dénoncer les gouvernements qui ne leur paraissent pas assez politiquement corrects, comme le gouvernement autrichien, ou de décider de la façon dont on doit fabriquer les fromages ou mettre le vin en bouteille, à seule fin de légitimer les divers régimes sociaux-démocrates décrépits qui sont en place dans la plupart des pays européens. Si l’intervention de l’Otan a eu lieu, c’est d’abord parce que les Européens, après avoir conclu à la nécessité de faire quelque chose, ont démontré qu’ils n’étaient par eux-mêmes ni désireux, ni capables, ni préparés à faire quoi que ce soit pour empêcher que se produise un nouvel Holocauste modèle réduit.

En ce qui concerne la réception de la lecture de Schmitt proposée par Telos, comme on pouvait s’y attendre, elle a surtout été négative. L’établissement académique n’a pas beaucoup progressé depuis l’époque des années soixante, quand un Kirchheimer pouvait se servir de son autorité pour empêcher ses étudiants de lire et de discuter de l’œuvre de Schmitt. Quand à la littérature publiée sur Schmitt en langue anglaise, à quelques rares exceptions près, elle se borne à le dénoncer régulièrement comme un nazi qui ne mérite que condamnation et mépris. Toute tentative de proposer une autre lecture expose son auteur à la calomnie d’appartenir à l’extrême droite, même dans le cas de chercheurs aussi insoupçonnables que George Schwab ou Joseph Bendersky. Aussi longtemps qu’on ne regardera pas le fascisme et le nazisme comme des chapitres définitivement clos de l’histoire, Schmitt restera la bête noire mal comprise qu’il a été depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale – et la science politique américaine continuera de s’en porter plus mal.

Éléments :
Depuis la chute du Mur de Berlin et l’implosion du « pays du socialisme réel », l’Union soviétique, nous vivons un tournant historique. Le capitalisme occidental semble avoir perdu tout adversaire susceptible d’entraver sa course historique entamée voici quatre siècles. Les bouleversements technologiques en cours (biotechnologies, télécommunications, informatique) lui donnent en même temps une nouvelle vigueur, symbolisée depuis le début des années quatre-vingt-dix par le thème de la mondialisation et de la « nouvelle économie ». Cette mondialisation (globalization) reçoit cependant des interprétations très contradictoires. Pour certains (Fukuyama), elle annonce la « fin de l’histoire », car le système occidental (marché-technique-droits de l’homme) s’imposera progressivement en tout point du globe, sans autre concurrent que des micronationalismes ou des intégrismes locaux ; pour d’autres au contraire (Huntington), la modernisation n’équivaut pas à l’occidentalisation (ou à l’américanisation), et nous nous dirigeons plutôt vers une fragmentation du monde en grandes civilisations concurrentes, sources de nombreux conflits potentiels. Quelle est votre propre interprétation de la mondialisation ? Comment interprétez-vous la chute du communisme ? Quel écho peut avoir une théorie critique de cette mondialisation compte tenu de la puissance homogénéisatrice des nouveaux médias de masse et de la désagrégation progressive des anciens sujets historiques de la modernité (c’est-à-dire des collectifs agissant dans l’histoire : classes, peuples, etc.) ? Comment décririez-vous l’état du monde d’aujourd’hui ?

Paul Piccone :
Il est intéressant que la Nouvelle Droite française interprète l’ère post-communiste exactement dans les mêmes termes que la gauche libérale hégémonique, à savoir comme une époque où « le capitalisme occidental semble avoir perdu tous ses adversaires » ! Un tel point de vue présuppose une lecture du XXe siècle comme l’histoire d’une lutte entre le socialisme et le capitalisme (ou entre le prolétariat et la bourgeoisie, en oubliant le règne de fait de la Nouvelle Classe). Il revient également, pour expliquer le déroulement des plus récents événements, à privilégier les catégories économiques par rapport aux catégories politiques ou culturelles. Poser dans ces termes le problème de la mondialisation implique déjà que la seule réponse possible soit d’ordre économique plutôt que politique ou culturel. Comme dans les livres des marxistes orthodoxes, une superstructure politico-culturelle est censée se développer automatiquement à partir d’une nouvelle base économique ! Dans une telle perspective, le problème se ramènera toujours à un affrontement entre le capitalisme et une forme ou une autre de socialisme, disons un système dans lequel l’État dirige ou contrôle lui-même l’économie de quelque façon que ce soit. Cette manière économiste de poser la question est la garantie que les seules réponses que l’on donnera ne seront jamais de nature à menacer le statu quo.

Mais que se passe-t-il si, suivant en cela La dialectique des Lumières, on analyse la mondialisation en termes de logique de la modernité – ou bien qu’avec les libertariens, on ramène le capitalisme à une simple neutralité de moyens ? Dans une telle hypothèse, l’effondrement du communisme doit être compris dans des termes différents : comme le résultat d’un mauvais usage de ces moyens, ou leur dégradation dans l’une de leurs versions les moins efficaces. Ce qui devient alors essentiel à analyser, ce sont d’abord les décisions politiques qui ont entraîné ce mauvais usage ou cette dégradation ; c’est ensuite le cadre culturel qui a légitimité ces décisions. Si l’on adopte ce point de vue, non seulement l’histoire récente commence à apparaître sous un jour bien différent de celui à la lumière duquel on l’interprète d’habitude, mais l’avenir perd également son caractère apocalyptique et obscurément catastrophique. Le capitalisme et la mondialisation cesseront d’être des menaces culturelles, non lorsque les divers États-nations aujourd’hui de plus en plus faibles et inadaptés seront capables de les contenir, mais seulement lorsque les cultures particulières seront redevenues suffisamment fortes pour produire des individus autonomes capables d’opérer des choix rationnels. Les McDonald’s disparaîtront en France, non sous les furieux coups de boutoir d’un vandale à la José Bové, mais seulement lorsque la nourriture française pourra être fournie tout aussi rapidement et efficacement à une population capable de faire la distinction entre le bon et le mauvais, c’est-à-dire à une population que l’industrie culturelle ne pourra plus manipuler.

L’année 1989 n’a pas seulement marqué l’effondrement d’un mode d’organisation économique irrationnel et inefficace. Elle a aussi marqué le début du déclin du centralisme bureaucratique en tant que reconfiguration institutionnelle pathologique du projet occidental, reconfiguration fondée sur des principes hyperrationalistes et sur l’éradication de tous les restes encore existants de culture traditionnelle. En ce sens, la fin du communisme préfigure la fin de la modernité comme justification du projet des Lumières. Contrairement aux scénarios optimistes d’un Fukuyama ou aux prévisions pessimistes d’un Huntington sur le « choc des civilisations », la mondialisation n’est ni une promesse ni un danger. Aujourd’hui, à l’âge d’Internet, elle fait déjà partie de l’histoire. Se focaliser sur la mondialisation en y voyant le fons et origo malorum revient à masquer un problème plus fondamental, qui est celui de l’incapacité des cultures traditionnelles à s’adapter suffisamment vite aux nouvelles conditions objectives mondiales et aux nouveaux rapports de domination qui en résultent. La désintégration culturelle provoquée par cette évolution ouvre la voie à la colonisation des consciences par l’industrie culturelle et les médias. Ceux qui interprètent ce phénomène en termes purement économiques ne peuvent proposer comme remèdes que d’autres mesures purement économiques qui accéléreront, au lieu de la ralentir, la désintégration culturelle à l’origine de la crise. Le socialisme et les autres tentatives d’ordre économique de contenir la mondialisation ne peuvent qu’aggraver la corruption et l’inefficacité d’un capitalisme déjà surbureaucratisé, sans contribuer le moins du monde à la reconstitution des cultures en voie de désintégration.

Comment rendre compte de cette distorsion systématique des données mêmes du problème ? Les cultures se désintègrent, et les remèdes proposés semblent n’avoir pour résultat qu’une accélération de leur désintégration. Le drame est que ce problème des cultures traditionnelles en voie de désintégration n’est plus qu’un sujet d’affrontement entre « ceux qui possèdent », dont le seul but est d’homogénéiser la population pour transformer tout le monde en consommateurs et en producteurs dociles, et « ceux qui savent », qui cherchent à défendre les gens en les transformant en consommateurs plus vigilants ou en producteurs mieux payés, plutôt qu’en sujets actifs et responsables, capables de reconstruire eux-mêmes leur culture. Quel que soit le camp qui l’emporte, les cultures sont condamnées. Ramenées à une simple querelle entre différents groupes de modernisateurs, ou au seul problème de la mondialisation, les véritables questions sont ainsi toujours passées sous silence. Du point de vue moderniste, les cultures traditionnelles ne sont après tout qu’un amas de « mythes » et de « superstitions », et plus vite on les aura oubliées, mieux cela vaudra. Ce n’est pas un hasard si, lors des récentes manifestations de Seattle sur l’avenir de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), aucun des camps en présence n’a été capable de formuler une solution viable pour enrayer la crise qu’ils cherchaient à éviter, et s’il y avait aussi peu de cohérence dans leurs rangs.

Exception faite des cas de conquête militaire ou de ce type d’expansion coloniale à courte vue qui a fait suite à la découverte du Nouveau Monde, la mondialisation ne peut avoir de conséquences nuisibles que là où une désintégration politique et culturelle est déjà intervenue. De même que McDonald’s ne peut concurrencer la restauration française que sur le terrain de l’efficacité et parce que les consommateurs locaux ne savent plus faire la différence entre une nourriture quelconque et le foie gras, la pénétration capitaliste n’est possible partout dans le monde que si les conditions locales le permettent. Les habitants du Mexique ou de l’Indonésie n’iront pas travailler chez Nike pour de faibles salaires s’ils ont un autre moyen de mieux gagner leur vie. Comme Rudolf Hilferding l’avait souligné il y a déjà près d’un siècle, compte tenu de la logique même du développement capitaliste, l’énorme écart existant entre les conditions de travail et les salaires, ou encore entre les pays développés et les pays non développés ou détruits, ne peut être que temporaire, ainsi que l’évolution de l’économie allemande ou japonaise après la Deuxième Guerre mondiale, ou l’essor de Taïwan et de la Corée du Sud, l’ont amplement démontré.

Même dans le pire des scénarios, il est peu probable que la mondialisation aboutisse obligatoirement à l’homogénéisation planétaire, à la réduction de tous les êtres humains à l’état d’individus abstraits, à la domination toujours grandissante du centre sur la périphérie ou à la monétarisation généralisée des rapports sociaux. Aucune société ne peut exister comme simple agrégat d’individus abstraits interagissant entre eux uniquement en tant qu’agents économiques rationnels. Comme l’avait reconnu Jean-Paul Sartre lui-même, y compris aux pires moments de sa période de « compagnon de route », la vieille théorie de l’aliénation, non seulement n’a jamais dit que la logique du confort doit entraîner la fin de toute subjectivité, mais affirme au contraire qu’elle suscite nécessairement des contre-tendances bien avant qu’elle ait pu s’universaliser. L’actuelle résurgence des préoccupations ayant trait au localisme et à l’ethnicité, les renouveaux religieux, etc. ne sont que des symptômes d’une réaction plus générale à la crise de la modernité et d’une quête désespérée de solutions alternatives. Contrairement aux pronostics de tous les Cassandres qui identifient crise de la modernité et mondialisation, le dépassement de la première ne signifiera pas la fin de la seconde, la destruction du capitalisme ou le développement d’alternatives économiques radicalement différentes. Le capitalisme postmoderne est appelé à se développer beaucoup plus encore que dans sa variété moderne classique. Il n’aura aucun mal à s’adapter à des cadres de vie communautaires ou à des systèmes fédéraux fondés sur la démocratie directe et l’autonomie individuelle, alors qu’il est probable que les versions postmodernes du socialisme ou de l’étatisme n’auront pas plus de succès que celles qui les ont précédées.

Les contradictions que l’on observe aujourd’hui entre la prospérité matérielle et la misère spirituelle, l’inégalité économique croissante, le chaos géopolitique, et la désintégration d’un rationalisme occidental qui a désormais perdu tout fondement, constituent avant tout des phénomènes politiques et culturels. Ils sont le résultat de dislocations qui exigent des innovations et des adaptations rapides de la part des cultures à rythme d’évolution lent, dont la légitimité ne saurait cependant être remise en cause par la rationalité instrumentale de la modernité. L’idéologie des Lumières qui a permis à la modernité de dénoncer toutes les cultures traditionnelles comme un fatras de « mythes » et de « superstitions », repose elle-même sur des fondements qui ne sont ni plus universels ni plus légitimes que ceux de n’importe quelle autre culture. Toute la question est donc de savoir jusqu’à quel point ces cultures traditionnelles pourront effectivement intégrer les acquis de la science et de la technologie, sans pour autant se convertir totalement à la modernité. Il n’y a aucune incompatibilité entre le monothéisme et l’ordinateur, ou le mysticisme et la physique nucléaire. Étant donné que les cultures vivantes se développent de manière organique, il n’y a aucune raison de penser que leur adaptation aux plus récentes innovations technologiques et scientifiques se traduira nécessairement par leur « américanisation », celle-ci étant définie comme l’adaptation à une culture étrangère clinquante ou sa substitution aux cultures locales – ce qui est la véritable crainte de tous ceux qui diabolisent la mondialisation en y voyant un processus masqué d’américanisation de toute la planète.

En fin de compte, l’« américanisme » n’est pas une culture, mais une attitude. Contrairement à ce que s’imaginent les Européens, l’« Amérique » n’est pas une alternative à l’Europe, mais son avenir. Elle est l’addition des cultures européennes et de toutes celles qui essaient de coexister dans un monde où les États-nations homogènes et homogènéisants ne signifient plus rien. Bien que ces noms soient devenus les symboles les plus connus d’un laboratoire politique dont le travail est souvent mal dirigé et loin d’être accompli, Hollywood n’est pas les États-Unis et Coca-Cola n’est jamais qu’une boisson gazeuse parmi d’autres. La prospérité des sociétés industrielles avancées faisant baisser le taux de natalité et favorisant la venue d’immigrés en provenance des sociétés moins développées, toutes ces sociétés vont se retrouver bientôt confrontées aux mêmes difficultés culturelles que les États-Unis et au genre de problèmes qui sont en passe d’être résolus dans le Nouveau Monde. À ce moment-là, loin d’être perçu comme un problème, l’« américanisme » pourrait bien devenir une solution.

Éléments :
Deux thèmes reviennent souvent dans les colonnes de Telos, notamment sous votre plume : ce sont le fédéralisme et le populisme. Ces deux théories politiques, qui font aujourd’hui leur retour en force après le déclin du socialisme et du nationalisme, ont reçu des définitions parfois contradictoires et des interprétations très diverses. Comment définiriez-vous le « fédéralisme populiste » dont vous vous réclamez ? Quelle est par ailleurs votre opinion sur l’évolution de l’État fédéral américain ?

Paul Piccone :
Le populisme fédéral ou le fédéralisme populiste n’ont rien de nouveau. Toute analyse de la signification originelle du populisme ou du fédéralisme révèle immédiatement qu’un fédéralisme authentique présuppose le populisme, et qu’un populisme viable ne peut s’inscrire politiquement que dans un cadre fédéral. Pourtant, aux yeux de la science politique de notre meilleur des mondes, ces termes en sont venus à désigner le contraire de leur sens originel. Raisonnant à partir d’une expérience historique particulière et traumatisante, la guerre de Sécession, la pensée politique américaine a en effet entrepris de transformer ces concepts de telle sorte qu’ils servent l’idéologie dominante, dont le but principal n’est rien d’autre que l’érosion de tout ce qui faisait l’originalité de notre système politique : démocratie directe au niveau local et centralisation minimale au niveau fédéral.

Ainsi, dans la plupart des discussions aux États-Unis, et aussi bien dans les débats européens sur la future configuration de l’Union, le fédéralisme est devenu synonyme de centralisation du pouvoir – ce qui explique pourquoi il se heurte à tant d’oppositions. À l’origine, le terme désignait exactement le contraire : un accord contractuel conclu entre des entités politiques autonomes afin de mieux gérer certains domaines d’intérêt commun comme la défense, la politique étrangère, le commerce extérieur, la monnaie, etc. Aux États-Unis, la brisure sémantique date de la période qui suivit immédiatement la guerre de Sécession, lorsque le Nord victorieux entreprit de criminaliser les « rebelles » du Sud et de priver leurs États, comme tous les autres par la même occasion, des prérogatives de souveraineté que la Constitution leur garantissait. Dès lors, le fédéralisme ne se référait plus à l’autorité limitée du gouvernement centralisé sur les diverses unités fédérées (autorité limitée à certains domaines explicitement précisés) mais, au contraire, à l’hégémonie sans limite du centre sur des États réduits à la gestion administrative.

Le populisme a subi le même sort. Après la guerre de Sécession, en réponse aux relations inacceptables de domination imposées par Washington, et plus encore par les intérêts financiers du Nord industriel, le populisme s’est développé dans le Sud et le centre du pays comme autant de réactions locales visant à défendre les particularités économiques, culturelles et politiques en passe d’être annihilées. Malheureusement, ce populisme en vint aussi à inclure l’agitation de groupes illégaux comme le Ku Klux Klan, qui fut à l’origine une organisation d’autodéfense contre l’occupation nordiste et ses injustices. Le célèbre film de D. W. Griffith, Naissance d’une nation, a excellemment décrit cette dimension première, au point de rejeter au second plan l’involution terroriste et raciste du Klan, en excusant ainsi, au moins implicitement, la brutalité de l’esclavage et de ses exactions. Cela explique pourquoi ce film est désormais condamné comme le symbole même du racisme et l’apologie de la suprématie blanche. Plus gravement encore, le caractère localiste et régionaliste du populisme s’est peu à peu affaibli face aux prétentions universalistes qui lui réglèrent son sort en le désignant comme un mouvement autoritaire, antidémocratique et raciste. Avant que Lawrence Goodwyn et Christopher Lasch ne remettent les choses dans leur juste perspective, la science politique – tout particulièrement l’influent ouvrage de Seymour Lipset, Political Man – a interprété le populisme comme une force protofasciste, menaçant plutôt que défendant les idéaux politiques américains. Les vieux préjugés sont hélas difficiles à guérir. Ainsi, aujourd’hui encore, des historiens sociaux-démocrates comme Michael Kazin persistent à présenter le populisme américain comme un précurseur, et non comme un adversaire, de la centralisation politique massive imposée par le progressisme et le New Deal.

Cette diabolique inversion sémantique de la signification du populisme et du fédéralisme a joué un rôle clairement idéologique : elle a permis de faire oublier la primauté de la démocratie et du fédéralisme dans le modèle politique originel des États-Unis, au profit du libéralisme et du nationalisme de notre démocratie actuelle, sans avoir à justifier de solution de continuité depuis la constitution de 1776. Soit un parfait exemple des « révolutions légales » décrites par Carl Schmitt. De manière plus générale, la guerre de Sécession offre une illustration des problèmes qui minent les fédérations. L’inévitable tension entre le gouvernement central et les unités fédérées tend à se résoudre d’elle-même dans des situations d’exception comme, par exemple, la montée de l’industrialisation aux États-Unis, la désintégration conséquente de la fédération, son évolution vers un État unitaire et la soumission violente des visées séparatistes – exactement ce que la fédération yougoslave en décomposition a tenté de faire, sans y parvenir toutefois. Cela a réussi aux États-Unis, à partir du moment où il fut impossible de poursuivre une négociation pacifique sur les visées politiques du Nord industriel, l’économie agraire du Sud et l’abolition de l’esclavage. Par une certaine ironie de l’histoire, un siècle et demi plus tard, les États-Unis sont intervenus dans les Balkans (via l’Otan) pour empêcher le même genre de développement qui les avait eux-mêmes conduits à changer de statut au cours du XXe siècle, passant du modèle de liberté et d’autodétermination à celui de superpuissance impérialiste.

Pour autant, il serait inexact de penser qu’un tel développement n’était pas l’une des conséquences possibles des efforts entrepris pour résoudre les ambiguïtés inhérentes à la Constitution américaine. Un document aussi fondamental ne peut en effet prévoir toutes les évolutions ultérieures et, par conséquent, inclut des éléments conflictuels qui peuvent faire l’objet d’interprétations contradictoires. Bien qu’elles ne soient pas irréconciliables dans leur principe, de telles interprétations en viennent à diviser la fédération lorsqu’elles se confondent avec les intérêts socio-économiques particuliers d’une région, au point d’aboutir à une confrontation violente au terme de laquelle un camp impose ses vues par la force. C’est précisément ce qui s’est passé aux États-Unis au cours du XIXe siècle et ce qui a échoué en Yougoslavie à la fin du XXe. La difficulté herméneutique qui sape le caractère fédéral de la Constitution américaine est inscrite dans la structure même du document : celui-ci privilégie les prérogatives des États pour toutes les compétences qui ne sont pas spécifiquement dévolues au gouvernement fédéral, mais il garantit dans le même temps les droits individuels et encourage l’État central à faire tout le nécessaire pour l’accomplissement de cette fonction. Dans la mesure où, en pratique, tout peut être plus ou moins rattaché à cette fonction – la régulation du commerce, par exemple –, il n’est pas difficile d’imaginer comment la fédération se transforme de facto en État unitaire au gré de circonstances historiques favorables.

Depuis la victoire du Nord, l’expansion du capitalisme et celle de la Nouvelle Classe indispensable au fonctionnement de l’administration centrale n’ont eu de cesse de transformer la fédération en État-nation, malgré la très large résistance de la population rurale. Cette résistance, quoique jamais formulée de manière élégante et parfois ternie de douteuses pratiques xénophobes, s’est révélée étonnamment forte. Elle n’a pu être vaincue de manière décisive qu’à la faveur de situations exceptionnelles comme la Grande Dépression ou les différentes guerres extérieures du pays – phénomènes qui, par leur grande amplitude, ont contribué plus que tout autre à la désintégration du fédéralisme américain et à la centralisation du pouvoir à Washington. Malgré cela, bien que déformé au point d’être rendu méconnaissable par une intelligentsia dont la survie se confond avec celle du gouvernement central, et constamment érodé par la « législation motorisée » (C. Schmitt) que ce dernier sécrète sans cesse, le fédéralisme populiste se développe dans l’arrière-pays américain et s’incarne dans ce que l’on pourrait désigner comme l’« américanisme ». Mais ses expressions les plus spectaculaires sont celles que l’État central et les médias de masse parviennent invariablement à criminaliser comme autant de cas pathologiques isolés : Waco, l’attentat d’Oklahoma City, Unabomber, etc.

Ce fédéralisme a très peu de théoriciens pénétrants. Ils sont généralement marginalisés dans les universités, et même parfois dans le gouvernement, quand ils parviennent accidentellement à se hisser à des positions de pouvoir et de prestige (par exemple Clarence Thomas). Bien que dénoncée par les idéologues modernistes comme un résidu prémoderne entravant l’ascension d’un bienveillant gouvernement mondial – le nouveau totalitarisme postmoderne à visage humain –, la version traditionnelle du fédéralisme a cependant toute chance de revenir sur le devant de la scène. Du fait de la décomposition d’un modernisme qui faisait aller de pair l’hédonisme, le consumérisme et la décomposition des cultures traditionnelles, les particularités refont surface et elles s’imposent comme le seul moyen de faire face à ce qu’Habermas appelait, dans une tout autre perspective, la crise des finalités (motivational crisis) et son versant institutionnel, la crise de la rationalité. Seules des valeurs traditionnelles relocalisées peuvent offrir une alternative au nihilisme et au non-sens inhérents à la modernité. Le retour d’un authentique fédéralisme est encore rendu nécessaire par le fait que la stabilité de la « société totalement administrée » réclame cette « négativité » comme un mécanisme de régulation interne, garantissant la rationalité du système – ce qui explique l’agitation universitaire autour de placebos dépolitisés comme la « société civile » ou le « multiculturalisme », oxymores visant à maintenir les particularités à l’état de projets sponsorisés par l’État. À long terme cependant, leur caractère artificiel ne fait que renforcer l’État central, contribuant de la sorte à accélérer la crise de la modernité plutôt qu’à lui offrir des solutions.

La « société civile » et le « multiculturalisme » sont deux stratégies de la Nouvelle Classe pour enfermer la particularité au sein des relations installées de domination, en la remodelant et en la vidant de toute la charge critique qu’elle peut contenir. La régulation étatique stricte de toutes les associations volontaires formant la société civile, à travers la politique fiscale et la subvention ou, le cas échéant, la répression directe et la privatisation forcée, garantit qu’aucune insatisfaction éprouvée à la base ne se transformera en défi politique. Ce n’est pas un hasard si la plupart des associations de voisinage sont devenues des terrains d’entraînement pour futurs bureaucrates ou si les groupes religieux voulant transformer leurs requêtes morales en propositions politiques se trouvent immédiatement rejetés hors du débat public, au nom d’une lecture stricte de la séparation constitutionnelle de l’Église et de l’État. En universalisant des valeurs libérales comme les droits de l’homme, l’égalité formelle et l’individualisme abstrait, ainsi placés hors de toute concurrence, le déploiement de la « société civile » et du « multiculturalisme » réduit les particularités culturelles à des idiosyncrasies gastronomiques et des détails folkloriques. Les traits culturels substantiels comme la famille patriarcale, les codes sexuels stricts, l’autorité hiérarchique, les pratiques religieuses singulières, etc. sont niés par l’imposition de valeurs libérales hypostasiées en normes universelles et traduites en injonctions légales. Loin d’être neutre, cette universalité constitue l’idéologie de la Nouvelle Classe et permet à ceux qui y ont accès – professionnels, experts, intellectuels, etc. – de l’opposer à quiconque dévie de ses commandements. Par conséquent, toute revendication d’une particularité culturelle authentique se confronte immédiatement à la Nouvelle Classe comme à un ennemi – un ennemi très puissant malgré sa déroute morale, un ennemi qui n’a d’autre finalité que l’instrumentalisation généralisée du nihilisme, de l’hédonisme et du non-sens auxquels, dans ses moments de lucidité, cet ennemi ne croit d’ailleurs même plus.

Telos a été la seule revue américaine à publier des numéros spéciaux consacrés à la Ligue Nord, à la Nouvelle Droite et au « populisme alpin centre-européen ». La raison en est que ces différentes résurgences du populisme européen (à l’exception de l’« alpin centre-européen », qui paraît trop « aryen » pour être honnête) nous ont paru les candidats les plus prometteurs pour une contestation de l’État central européen corrompu et pour une reconfiguration de l’Europe en petites régions et ensembles locaux capables de pratiquer la démocratie directe et de défendre d’authentiques particularités culturelles. La particularité culturelle ainsi entendue ne renvoie pas à un univers clos, mais à une tradition dynamique, engagée dans un dialogue avec d’autres cultures, susceptible d’apprendre et de se transformer organiquement. En d’autres termes, cela suppose que les Lombards d’Italie acceptent les Siciliens vivant parmi eux comme des égaux, que les Saxons d’Allemagne regardent les Turcs comme leurs pairs et que les Bretons de France respectent les immigrés algériens comme des voisins permanents.

Les communautés n’ont rien à voir avec la race ou l’ethnicité, mais avec leurs histoires particulières, leurs modes d’interaction les uns avec les autres, leurs ordres institutionnels exprimant des valeurs communes et un futur partagé. Loin de devenir de plus en plus homogène racialement, ethniquement ou linguistiquement, ces communautés prennent plutôt la direction inverse. Il n’y a rien d’indécent à imaginer une Normandie dont certains habitants parleront des dialectes arabes en plus du français, portent en public les vêtements qui leur semblent appropriés (dans la limite de la décence commune), prieront dans des mosquées ou respecteront le chabbat. Ces formes de plus en plus répandues de communautés ethniquement hétérogènes ont une dimension inévitablement conflictuelle. Mais ces conflits ne seront pas nécessairement destructeurs. L’époque où Roméo et Juliette devaient mourir au dernier acte est close : désormais, ils peuvent éventuellement divorcer, ou Roméo peut avoir une amourette avec sa secrétaire sans empêcher leur couple de vivre très heureux après cela ! Comme au début du Moyen-Âge, où le paganisme a fini par être absorbé dans un christianisme ouvert voulant et pouvant l’intégrer, ou comme dans l’expérience américaine, qui a permis la coexistence et l’interaction d’une large variété de peuples, l’Europe sera bien plus forte en intégrant des communautés organiques, fussent-elles hétérogènes, qu’en subissant l’universalisation de la conformité imposée par la Nouvelle Classe.

Une telle Europe des régions et des communautés sera aussi en mesure de concurrencer plus efficacement les États-Unis et les autres puissances géopolitiques. En dépit de leur involution bureaucratique et de leur tentation d’adopter le modèle jacobin, et grâce à leurs lointaines traditions d’autonomie locale et de responsabilité individuelle, les États-Unis offrent encore une société plus libre et plus ouverte que n’importe quel pays européen, produisant un dynamisme économique et une hégémonie culturelle dont l’Europe ne pourra se protéger que si elle se fédéralise selon des principes populistes. Malheureusement, le fantôme du nazisme hante encore les Européens. Plus encore qu’aux États-Unis, tout effort pour reconstruire le continent autour de ses identités régionales sera tendanciellement dénoncé comme fasciste. Bien sûr, les provocations de Haider sur le plein-emploi sous le IIIe Reich ou l’intégrité personnelle de certains membres de la SS ne font rien pour atténuer ces accusations – et il en va de même pour l’opportunisme, la corruption et la grandiloquence de Bossi. Avec le temps, cependant, ces mouvements populistes peuvent sécréter des dirigeants de meilleure qualité. Si tel est le cas, l’Europe trouvera le chemin d’un dépassement de son statut de « petite sœur » vis-à-vis de son grand frère d’outre-Atlantique.

Éléments :
Depuis la fin du système soviétique, les États-Unis sont la seule grande puissance mondiale. Leur supériorité est patente dans tous les domaines (militaire, économique, technologique, financier, etc.). Cette supériorité se traduit par ce qui est souvent considéré, notamment en France, comme un hégémonisme. Les produits de l’industrie culturelle américaine (films, chansons, programmes télé, etc.) s’imposent en marginalisant les productions locales. Les grands organismes internationaux (FMI, Banque mondiale, OTAN, OMC, etc.) sont considérés comme des outils au service de la politique américaine. Les marchés financiers sont ordonnés au dollar, etc. Selon vous, cette critique de l’hégémonisme américain est-elle fondée ? Que reprochez-vous aux « anti-américains » du continent européen ? L’« atlantisme » a-t-il encore un sens ? Comment voyez-vous l’évolution future des relations entre l’Europe et les États-Unis : convergence naturelle ou divergence inéluctable d’intérêts ?

Paul Piccone :
L’hégémonie culturelle des États-Unis se constate en effet dans tous les domaines. Sa signification, en revanche, donne souvent lieu à des malentendus. L’explication habituelle en fait une conséquence de la puissance économique et de la capacité qui en découlerait de contraindre le reste du monde à l’accepter. Un peu partout, la réaction nationaliste standard consiste dès lors à en appeler au boycott, à fermer les frontières et à tout faire pour repousser le Yankee. C’est une erreur, non seulement parce que l’âge de la communication instantanée condamne ces réactions à l’impuissance, mais surtout parce que, tout bien considéré, la culture américaine est bel et bien devenue une culture mondiale. Du fait de son attrait économique et de l’afflux conséquent d’artistes, de scientifiques, de chercheurs, etc., elle est capable de drainer les meilleurs éléments du monde entier. Comme tout pays centralisé et bureaucratique, les États-Unis imposent certes des contraintes fiscales, des régulations de toutes sortes, des myriades de nuisances administratives quotidiennes ; mais en comparaison des autres pays, les États-Unis paraissent toujours immensément meilleurs, c’est-à-dire moins corrompus, plus ouverts et, de manière générale, plus libres. Il est dès lors compréhensible que les meilleurs talents comme les ressources financières y convergent et contribuent de la sorte à cette hégémonie culturelle réprouvée par le reste du monde.

L’ouverture de la société américaine n’a rien à voir avec la bienveillance ou la compétence supérieure de sa Nouvelle Classe bureaucratique : elle résulte de ses traditions d’autonomie et de responsabilité. En dépit d’un siècle d’homogénéisation nationale (americanization), nos traditions locales restent fortes et même la bureaucratie fédérale ne parvient pas à étouffer les gouvernements locaux. Contrairement à l’Europe, où la Révolution française s’est inscrite contre les traditions, la Révolution américaine a lutté pour garantir l’autodétermination des communautés.

L’atlantisme, quant à lui, me semble un résidu du passé. L’Otan elle-même est obsolète et ne se maintient que par défaut, dans l’attente d’une alternative viable. Comme la guerre du Kosovo l’a montré, les pays européens n’ont pas la capacité ou la volonté de développer une telle alternative ou de prendre des initiatives militaires en cas de crise internationale. Que ce soit en raison des coûts financiers, d’une méfiance résiduelle ou d’une réticence culturelle, il semble à beaucoup d’Européens plus facile de s’en remettre au leadership américain que de travailler entre eux à l’élaboration d’une défense commune. Il y a bien sûr beaucoup de propos en ce sens mais, à moins de crises à répétition nécessitant une intervention militaire, les Européens en resteront là et trouveront toujours l’hégémonie américaine plus confortable que toute autre solution coûteuse. En fait, du point de vue européen, ce n’est pas une décision si déraisonnable lorsque l’on constate l’intégration économique et culturelle croissante des États-Unis et de l’Europe. Les frictions ont plus de chances de survenir du fait de querelles bureaucratiques concernant les politiques fiscales ou celles de l’emploi. La liberté du commerce résoudrait beaucoup de ces problèmes, mais la perte de contrôle sur les politiques nationales restera la source de nombreuses frustrations.

Traduit de l’américain par Alain de Benoist, Éléments n°100, 2001.