Bruno Bettelheim est-il un charlatan ?

Bruno Bettelheim est-il un charlatan ?

Au mois d’octobre, la première chaîne de télévision a présenté une série d’émissions, réalisées par Daniel Karlin, sur le psychanalyste Bruno Bettelheim. Fondateur de l’école orthogénique de Chicago, Bettelheim prétend avoir guéri des enfants autistiques. Affirmations contenues dans son livre, La forteresse vide, et renouvelées sur le petit écran. Le Dr Yves Christen, qui a suivi pour Éléments les quatre émissions de Daniel Karlin, est allé interroger le professeur Pierre Debray-Ritzen.

Éléments :
Monsieur le professeur, vous n’avez pas hésité, dans un article du Figaro à attaquer très violemment Bruno Bettelheim. Ceux qui ont lu votre ouvrage sur la « scolastique freudienne » ne s’étonneront pas de vous voir critiquer les thèses de Bettelheim. Mais pourquoi avez-vous eu une réaction aussi vive ?

Pierre Debray-Ritzen :
Je n’aurais sans doute pas réagi aussi sévèrement si la télévision n’avait pas accordé cinq heures – quatre fois une heure un quart – au fondateur de l’école orthogénique. Cinq heures sans aucune contre-partie, comme si Bettelheim représentait l’état actuel des connaissances en pédo-psychiatrie, comme si l’on avait affaire à un Prix Nobel ou à une personnalité indiscutable. Il fallait que les téléspectateurs sachent que les thèses de Bettelheim ne font nullement autorité, et qu’elles sont même contestées par la plupart des médecins psychiatres.

Éléments :
Alors, pourquoi cette émission ? S’agit-il de terrorisme intellectuel ?

Pierre Debray-Ritzen :
Peut-être, ou plus simplement d’une extraordinaire naïveté des psychanalystes actuels qui s’imaginent avoir établi définitivement leurs positions et qui refusent tout débat avec d’autres écoles. Des écoles scientifiques ! Car il convient de rappeler que Bettelheim n’est ni médecin, ni psychiatre. Il est psychanalyste. Son manque de rigueur scientifique apparait clairement dans son livre. Son pathos est une excellente illustration de ce que j’appelle la scolastique freudienne. C’est la raison pour laquelle je maintiens les termes que j’ai employés dans Le Figaro : ignorance, jobardise, parti-pris.

Éléments :
Comment ont réagi vos confrères ?

Pierre Debray-Ritzen :
À la suite de mon article, j’ai reçu une lettre de mon maître, le professeur Georges Heuyer, me disant qu’il était tout à fait d’accord avec moi. Il parlait même du « cirque Bettelheim » ! Bettelheim prétend guérir les psychoses infantiles à 80 %… Cette prétention est aussi monstrueuse que celle d’un médecin qui affirmerait avoir guéri des leucémies aigues dans les mêmes proportions.

Éléments :
Pensez-vous que l’autisme soit vraiment incurable ?

Pierre Debray-Ritzen :
C’est une maladie infantile très complexe, qui coupe totalement l’enfant du monde. La psychiatrie a l’honnêteté de reconnaître sa relative ignorance. Bettelheim, lui, prétend que cette maladie est due à des facteurs psycho-affectifs. Comme tous les psychanalystes, il procède par analogie : il a vu, dans les camps de concentration, des gens qui se laissaient aller à la mort et dont le visage, dit-il, ressemble à celui des enfants autistiques. D’où l’idée que ces enfants fuient la vie, qu’il faut donc les choyer et les séparer de leurs parents. Or, je m’insurge contre cette référence permanente de la psychanalyse à la culpabilité des parents.

Éléments :
Quel est l’état actuel des connaissances sur l’autisme ? Vous évoquiez tout à l’heure la relative ignorance de la psychiatrie…

Pierre Debray-Ritzen :
La psychose infantile reste un grand mystère, même si nous arrivons peu à peu à lever quelques coins du voile. Tout d’abord, il n’est pas évident que l’autisme nous ramène toujours à la même cause. Peut-être s’agit-il parfois d’affections assez banales. J’ai actuellement dans mon service un syndrome psychotique qui est lié à une trisomie 21 en mosaïque. Mais nous savons que, dans un certain nombre de cas, il y a certainement un facteur génétique. Les études faites sur les jumeaux nous donnent des arguments assez solides, puisque sur dix-huit paires de jumeaux, il y en a douze de concordants.

Éléments :
Peut-on nourrir l’espoir de mieux connaître, un jour, cette maladie ?

Pierre Debray-Ritzen :
Bien sûr. Mais seules les recherches biochimiques, génétiques et psychopharmacologiques nous permettront de progresser. Je regrette que certains se fourvoient encore dans des directions erronées, comme celle de Bettelheim. Ce n’est pas en bannissant les médicaments et en ayant recours à la seule psychothérapie, que l’on obtiendra des résultats positifs.

Éléments :
Votre article dans Le Figaro a, semble-t-il, déplu. Vous avez été violemment attaqué par certains journaux…

Pierre Debray-Ritzen :
Les journalistes écrivent parfois sur des sujets qu’ils ne connaissent pas. Les psychanalystes font beaucoup mieux leur publicité que les médecins ! Et puis je crois que j’ai heurté des croyances. Depuis le déclin des religions traditionnelles, les idéologies ont pris une importance quasi religieuse au sein de notre chère apathique, rêveuse, philosophante et froide intelligentsia, comme disait Tchekhov…

Éléments n°8-9, 1974.