Voici venir l’ère du portrait

Voici venir l’ère du portrait

La nuit, dans le Grand-Paris, un portraitiste en maraude sillonne les avenues vides sur sa Moto-Guzzi. Il rêve à Versailles et à Michel-Ange, aux belles tours galbées des centrales nucléaires et aux Squalines, ces avions-fusées du futur, élégants comme des requins femelles, qui peuplent son imagination. Olivier Carré est un des plus grands portraitistes français. Catherine Deneuve, Hiro-Hito et bien d’autres se sont adressés à lui pour les peindre. Connu et réputé du monde souterrain, il n’expose pas. Il travaille à la commande, comme un architecte. Il met en chantier « quelqu’un » et, bien plus sans doute qu’un chirurgien, en esthète, il recrée son modèle et le refait différent de ce qu’il était avant le choc du portrait. Le portrait revient, comme si, en cette époque verbeuse, le silence de la toile fascinait les nouvelles aristocraties.

Évidemment, je suis allé lui demander, question stupide, si le portrait était de nouveau à la mode.

Olivier Carré :
Je ne sais pas si c’est à la mode, mais en tout cas, je n’arrête pas d’en faire : des coureurs automobiles, des champions de tennis, des présentateurs de TSF, etc. Quoi qu’il en soit, en peinture, l’idée même de mode est une aberration, comme la notion de progrès à laquelle adhèrent les toujours stupides critiques d’art.

Guillaume Faye :
Pourquoi ?

Olivier Carré :
Parce que « les toros de Lascaux sont plus beaux que les toros de Picasso » ! Ils sont plus beaux, plus intelligents, plus violents, plus taureaux. Ils sont également plus solides.

Guillaume Faye :
Pourquoi ?

Olivier Carré :
Parce qu’une toile de Picasso – ne parlons pas de ce pauvre Chagall – en est déjà à sa deuxième restauration. Tandis que les fresques de l’art pariétal, c’est du neuf. Ça tient ! Depuis cinquante mille ans. D’autre part, la peinture sera toujours plus moderne et plus efficace que les moyens d’expression dits modernes, comme le cinéma, la vidéo ou l’oblaxe (jeu antique).

Guillaume Faye :
Pourquoi ?

Olivier Carré :
Parce qu’une peinture est peut-être longue à faire, mais en un quart de seconde vous touchez le spectateur. En littérature ou au cinéma, le malheureux doit aller jusqu’au bout du film ou du livre. C’est pareil pour l’audition d’une symphonie. En peinture, le temps de lecture est aboli. L’œuvre se livre, efficace et brutale, dans son immédiateté. C’est de la communication absolue, à la vitesse de la lumière. Qui a fait ou fera mieux ?

Guillaume Faye :
Personne ?

Olivier Carré :
De plus, la peinture est inactuelle et par là transcende toute mode : d’abord parce qu’elle traduit avec une efficience totale l’époque et l’instant présent, ensuite parce que peindre demande de la réflexion, de la maturation, ce qui permet d’échapper aux vibrations superficielles des micro-modes. Tout peintre peut peindre mais tout cinéaste ou tout musicien ne peut pas produire tant est lourd l’arsenal technique et économique qu’il doit mobiliser. La peinture, c’est l’anti-progrès : elle ne sera donc jamais démodée. Et au sommet de la peinture se tient peut-être l’art du portrait.

Guillaume Faye :
Ah !

Olivier Carré :
Et oui… Dans une gueule, il y a la planète entière. Si je peins des pommes ou des montgolfières, ce qui compte, c’est la manière. Mais quand je fais un portrait il y a aussi l’être qui compte. Et cette caractéristique me semble exclusivement propre à la peinture européenne.

Guillaume Faye :
Tiens !

Olivier Carré :
Dans les formes et les couleurs d’une toile européenne, et a fortiori d’un portrait, se tient un sens et pas seulement des sensations. Au contraire, dans les formes et couleurs africaines, vous ne trouverez pas ce sens mais une simple représentation de symboles ainsi que dans l’art extrême-oriental de la décoration. La peinture européenne fait du sens avec des sensations : autrement dit, elle mobilise l’imaginaire et fabrique ce qu’il faut bien se résoudre à appeler du beau. Or, le beau, voilà ce que ce siècle et cette société essaient de débusquer et d’évacuer. Les critiques censurent la beauté parce qu’ils ne peuvent pas en parler, parce qu’elle n’autorise pas le bavardage. Ils préfèrent mettre en avant des œuvres pénibles qui ne signifient rien ou n’importe quoi, mais qui vont permettre précisément parce que nul ne sait quel est leur sens, de gloser, de baratiner, d’expliquer.

D’autre part, en cette époque de dictature de la morale, en cette époque d’éthique dominante, les idéologies officielles censurent l’esthétique. Le beau, ce n’est pas bien. Mais il existe tout de même un peintre dit moderne qu’il faut sauver.

Guillaume Faye :
Qui ?

Olivier Carré :
Fernand Léger. Il peint des types sur des bicyclettes à roues carrées et qui ont l’air d’être heureux. Il possède un grand sens de la composition. Seule l’architecture – qui est le grand art de la composition – peut l’apprendre au peintre. Et un bon peintre devrait commencer par étudier l’architecture. Quand on parle de peinture abstraite ou d’art abstrait, on ignore généralement que le seul authentique art abstrait c’est un plan d’architecte.

Hélas, à notre époque l’architecture est mal en point ! Pourtant elle était l’art souverain, le régal des dieux, le spectacle total, beaucoup plus fort que La guerre des étoiles et les épaisses productions du cinéma. Aujourd’hui, les architectes réfugient leurs rêves dans la bande-dessinée ou deviennent peintres portraitistes.

Enfin… en Europe, car en réalité, il n’y a de peinture qu’européenne et dire peinture européenne, c’est un pléonasme concave.

Guillaume Faye :
En quoi ?

Olivier Carré :
Si vous parlez de peinture internationale, vous faites référence à un vide, à l’image des silhouettes puériles de Keith Harring. Tout art international, puisqu’il s’adresse à tout le monde donc à personne, puisqu’il ne se réfère à aucune culture mais au plus petit dénominateur commun de tous les humains, tombe nécessairement, à l’instar d’Hollywood ou de Michael Jackson, dans le presque-rien, dans le moins-que-nul. Il n’existe donc pas de peinture internationale. Il n’y a qu’en Europe où la peinture prend une dimension autonome. Elle constitue en elle-même son propre projet.

Guillaume Faye :
Lequel ?

Olivier Carré :
Celui d’être une esthétisation du monde. Le peintre recompose le monde. Et cette, recréation du monde prend une dimension d’éternité, un peu comme lorsqu’un dieu de l’Iliade créait une forme. Si vous filmez pendant cinq minutes deux pommes et un pape, la salle se vide. Si vous le peignez, tout le monde va venir regarder la chose pendant des siècles. Pourquoi ? Parce que le cinéaste filme c’est-à-dire reproduit, mais que le peintre peint, c’est-à-dire recompose. Évidemment, tout cela n’est pas très à la mode, mais qu’importe puisque, de toutes façons, la mode, en cette fin de XXe siècle, c’est quelque chose de définitivement terminé…

Guillaume Faye :
Non ?

Olivier Carré :
Si ! La mode des années quatre-vingts aura été la dernière. La mode est fondée sur la double notion d’éphémère et de progrès. Or voilà qui s’achève. Nous entrons dans une ère où ne comptera que ce qui durera. Gardez vos vieux manteaux, rapiécez-les, achetez des chaussures solides. Pensez en terme de survie. Regardez les Russes : Gorbatchev est le plus jeune chef d’État d’Europe et il s’entoure de gamins. Pourquoi ? Pour durer. Reagan, au contraire, est âgé, âgé et lifté comme son pays. La quête de l’invulnérabilité rend les Américains inquiets et angoissés. Après l’angoisse, le suicide. En Europe, on connaît la silhouette des bombardiers au-dessus des nuages. Eux, non. Le manteau revient, et avec lui, les araignées. C’est solide, une toile d’araignée !

Guillaume Faye :
Ah oui ?

Olivier Carré :
Et la peinture aussi peut et doit être très solide. Le bon peintre doit assimiler des règles chimiques pour peindre solidement. Même les cadres : moi, je les fais en ferraille avec des boulons bien vissés, comme sur les locomotives. Il y a quelque chose d’initiatique dans cette confrontation du peintre avec la matière plate, une jouissance matérialiste. Tout cela ressemble d’ailleurs fort à de l’alchimie. Qui d’autre qu’un peintre, prenez Dali, par exemple, peut s’offrir ce luxe magique de faire instantanément des milliards avec quelques pois fichés sur un bout de bois ? Quand Dali s’assoit sur son tabouret, cent briques tombent ! Il prend son pinceau : cent cinquante briques. Il le met sur sa palette : cent quatre-vingts briques. Il effleure la toile : deux cents briques. C’est mieux que tous les alchimistes faiseurs d’or, non ? Alors quand je vois tous les peintres à galeries, j’ai comme de la compassion.

Guillaume Faye :
Ah !

Olivier Carré :
Évidemment ! Exposer dans une galerie, c’est stocker des trucs qu’on ne peut pas vendre et qu’on espère vendre. Un type qui vend dans une boutique, c’est qu’en réalité il ne peut pas vendre. Autrement, s’il vendait, il n’aurait pas besoin de stock, c’est-à-dire de boutique. Un magasin, c’est une réserve de machins invendables. La vraie vente se fait sans stock, par correspondance, à la commande. Moi, je n’expose pas dans les galeries, parce que je vends, parce que je travaille sur commande. Quand Enzo Ferrari me commande son portrait, il ne va pas le voir dans une galerie ! Il m’appelle ou m’écrit, me fait un millier de clichés de lui, me verse un à-valoir et je peins ! Quand on a un public, pas besoin de galeries. D’autre part, les galeries véhiculent cette idée fausse et dépassée, qu’il y a des modes en peinture. Alors qu’en réalité, les écoles de peinture ne peuvent plus se définir par leur position chronologique (à la mode des années trente, la mode des années soixante, etc.) mais par leur localisation géographique. En Europe, s’entend, il y a une peinture flamande, une peinture française, etc. Moi, je me définis comme un peintre français.

Guillaume Faye :
Bien.

Olivier Carré :
Quelle gloire et quelle chance d’ailleurs, de se sentir Français et Européen ! Nos initiés ne sont pas comme ces mystiques du bouddhisme zen qui rêvassent sur l’être du monde et sur les étoiles. Ici, on va voir où elles sont les étoiles, on y envoie des sondes. Von Braun, Michel-Ange, Léonard de Vinci – ces grands ingénieurs – me semblent beaucoup plus inspirants que les gourous orientaux. Ce qui me semble d’ailleurs très inspirant, ce sont les temps qui viennent, qui s’annoncent fabuleux pour les peintres portraitistes.

Guillaume Faye :
Ah bon ?

Olivier Carré :
Naturellement, puisque nous entrons dans une période de pénurie durable. Les gens n’auront pas le choix : ils devront se saigner pour avoir l’essentiel, le gîte, le couvert et les vêtements. Mais, comme toujours, par compensation, ils vont devenir dispendieux sur le reste. Une consommation de haut luxe et de prodigieux raffinement élitaire va apparaître. Et les portraitistes vont voir affluer les commandes. Le portraitiste sera le psychanalyste des temps post-modernes. Plutôt que d’aller voir les toubibs, les guérisseurs, les curés ou les psychiatres, on commence déjà à aller trouver son portraitiste. Quelle aventure de « se faire faire le portrait » ! Boum ! Les peintres peuvent tout faire et pourront de plus en plus en ces temps nouveaux de pénurie croissante et de paupérisation accélérée. Un « vidéo-clip » ? Cent cinquante briques au bas mot. Un film vidéo ? Un enregistrement ? Un livre de photos ? Ça va coûter trop cher, tout ça ! Sans moyens. Le peintre pourra faire beaucoup mieux qu’un « clip » : et au surplus, sans censure. L’« archi » est morte de la censure, des règlements comme les COS (coefficient d’occupation de sols), les POS (plan d’occupation des sols), etc.

Guillaume Faye :
Hélas…

Olivier Carré :
Mais heureusement, il reste les peintres ! L’art de l’avenir ! Un producteur de vidéo va engloutir des millions pour produire son machin, s’épuisant à biaiser les censures, et va risquer de ne pas le vendre. Paupérisme ! Un portraitiste va avec de modestes moyens, fabriquer le portrait d’un bonhomme, sans aucune censure, et va le vendre à tous les coups. Enrichissement ! D’autre part, quelle noblesse et quelle délicatesse en peinture à côté du racolage permanent, marchand et moribond ! Ils doivent séduire. Le portraitiste n’a nul besoin de séduire. C’est au contraire le bonhomme, le modèle en termes techniques français qui doit séduire le portraitiste. Personnellement je refuse de faire le portrait de ceux ou celles qui ne savent pas me séduire. À eux de se vendre.

Guillaume Faye :
Bravo !

Olivier Carré :
C’est un peu normal : quand on entre dans l’univers de la peinture, comme bonhomme ou comme peintre, on pénètre dans une planète où règne la grandeur et l’efficacité totale. Francois 1er par Clouet, Louis XIV par Rigaud, le territoire de la Sixtine où la papauté s’est éclatée en s’offrant Michel-Ange, ça rend complètement ringards tous les « clips ». On peut même dire qu’à la limite, la fusée de Tintin par Hergé – qui, pourtant n’est pas encore un peintre – dépasse cette pourtant sublime Ariane. Petite parenthèse : un jour, je me paierai peut-être le luxe de faire le portrait d’un de ces êtres qui ont encore plus de vie que les modèles humains.

Guillaume Faye :
Quoi ?

Olivier Carré :
Un sous-marin nucléaire. Je dis : « un jour », car un peintre doit apprendre, maturer, progresser avec persévérance. On peut être Rimbaud à dix-huit ans, Mozart à sept, mais dans les arts plastiques, c’est l’âge mûr qui apporte le talent. Ce fut d’ailleurs le drame de Picasso : à trente-cinq ans, il était déjà gaga et son œuvre s’en ressent. Le caricatural « Guernica » n’a rien d’historique. En réalité, c’est la reproduction du propre cerveau précocement liquéfié du Catalan. Dans la mesure où une toile est un slogan puisqu’elle ramasse son sens en un seul coup d’œil, il faut attendre longtemps pour faire des slogans dont l’efficacité soit totale. Et ceci est un travail d’hommes, pas de femmes.

Guillaume Faye :
Allons bon !

Olivier Carré :
En effet, la femme possède un cerveau qui conçoit imparfaitement la spatialisation du réel. Il peut y avoir de grandes femmes chimistes, comme Karina Alexandrovouvna Rachiniev qui a révolutionné depuis dix ans les couleurs à l’huile, mais pas de grandes femmes peintres. La femme inspire le peintre, qui œuvre pour son regard. Mais elle ne sait pas comme l’homme-peintre, rendre les trois dimensions en n’en utilisant que deux. La femme est spectatrice-inspiratrice. Comme l’architecture, l’esthétique picturale est une apologie de la virile volonté, d’où toute morale doit être absente.

D’ailleurs, la seule vraie peinture est la peinture classique, la seule populaire, celle qui renaît aujourd’hui.

Guillaume Faye :
Et la peinture américaine ? On la dit à la mode…

Olivier Carré :
Une cohorte d’abrutis dit même que l’on ne peut peindre qu’aux États-Unis et grâce aux Américains. Je vais vous dire ce que je pense de la question. De même que les États-Unis s’ils continuent, vont finir foutus, minés par la sénilité, incapables de produire un gramme de culture originale, ou même de technique originale (tout, même le « spacelab » vient d’Europe ou d’Extrême-Orient), de même il n’a jamais existé aucune peinture américaine ! Au mieux, on spécialise des types, des illustrateurs pour réclames, à dessiner et à colorier toute leur vie, qui des bagnoles, qui des poireaux, etc. Les yankees n’en sont même pas encore au stade de la bande dessinée. Un peintre européen qui s’exile aux États-Unis est stérilisé à vie. Personnellement, j’ai même refusé de faire le portrait d’un Américain ; pourtant, il me payait cher. Mais je ne veux pas de leur dollar : ça porte malheur. L’Europe est antique et juvénile ; l’Amérique est vulgaire et sénile. Aujourd’hui, l’Amérique est à la mode, je sais. Mais comme la mode, c’est ce qui devient le plus ringard, l’Amérique, si elle n’exile pas ses terroristes bordures, est appelée dans les décennies qui vont venir à représenter le comble du ridicule, du ridiculement et définitivement terminé.

Guillaume Faye :
Merci !

Olivier Carré :
Non ! encore un truc : la peinture, c’est simple. Il faut : un : éviter de fréquenter des radiesthésistes galiléens ; deux : tâcher de rendre à César ce que Dieu lui a volé.

Il ma tiré la langue et a démarré en trombe sur sa Motoguzzi avec en croupe, Sigfried, sa muse définitive.

1996.

Voir aussi les autres textes de l’hommage à Olivier Carré :
« La géographie secrète de l’œuvre scupltée d’Olivier Carré », par Grégory Pons
« Olivier Carré habitait la foudre », par JF. Gautier
« Carré parmi nous », par Wulfgar