Le terrorisme désenchanté

Le terrorisme désenchanté

Par son sujet, son traitement dramatique et son style cinématographique, La Troisième génération constitue un témoignage douloureux, sans complaisance et proprement génial sur le désespoir d’un artiste tout particulièrement sensible aux conduites sociales et aux aliénations culturelles qui les dégradent et qui les paralysent. Il est question de terroristes dans ce film, mais la troisième génération dont Rainer Werner Fassbinder se fait le caricaturiste impitoyable est celle qui a succédé aux fous idéalistes, la première, et à leurs avocats, la seconde. Cette troisième génération, explique le cinéaste allemand, « est motivée par l’action dans le danger sans avenir, vécue dans un état second comme une aventure en soi ».

Mais il y a plus grave. Non seulement les héros dérisoires de cette fable nihiliste et grinçante ne donnent aucun but, aucun sens à leur révolte, non seulement celle-ci s’intègre presque harmonieusement au système qui l’a suscitée et le renforce, mais leur comportement est en tout point conforme à celui des petits-bourgeois allemands dont ils prétendent se distinguer. Les femmes sont des midinettes à qui l’exaltation romanesque donne du courage, les hommes sont des mufles velléitaires et lâches, et leurs chefs de minables petits dictateurs paranoïaques.

Il y a du Céline et du Beckett dans La Troisième génération, dans cette manière de pousser jusqu’à l’absurde le cours ignominieux des choses, dans la stylisation parodique et burlesque de la mise en scène.

Si La Troisième génération est un film de première importance, c’est enfin parce qu’il donne à voir, et surtout à entendre, l’environnement socio-culturel qui conditionne les individus au point de rendre impossible toute espèce de révolte. Ce conditionnement, Rainer Werner Fassbinder l’exprime de façon saisissante au travers d’un continuum audio-visuel dont la présence obsédante cristallise la mise en spectacle, par les mass média, de toute parole authentique, sa récupération, sa normalisation ou son anéantissement. Le monde que dépeint le cinéaste est un monde de simulacres, et de simulacres misérables, et ses terroristes ressemblent cruellement aux personnages de ces feuilletons de télévision qu’ils se plaisent d’ailleurs tant à contempler.

Et ce n’est pas sans un humour sombre et féroce que Rainer Werner Fassbinder donne à ce « conte raconté aux enfants pour leur faire supporter leur vie de morts-vivants » la forme d’un « serial » en six épisodes, précédés chacun de maximes relevées dans les vespasiennes de Berlin…

Michel Marmin, Éléments n°31, 1979.