« Les émigrants », « Papillon », « Nada », « L’ombre d’une chance »

« Les émigrants », « Papillon », « Nada », « L’ombre d’une chance »

Les émigrants
C’est peut-être l’un des plus beaux films réalisés en Europe depuis 1945. Sans jamais sacrifier au pédantisme muséologique, le cinéaste suédois Jan Troell ressuscite la Suède rurale des années 1850, avec une précision ethnographique véritablement confondante et une chaleur extrêmement communicative. Interprété par Max Von Sidow et Liv Ullman, le film relate les travaux et les jours d’une famille paysanne qui, pour échapper à la misère, décide d’émigrer en Amérique. Construit au rythme quasi rituel des saisons, des semailles et des moissons, des naissances et des morts, le récit possède une sorte de splendeur virgilienne qui n’est pas sans évoquer certains films russes des années vingt. Mais au lyrisme slave d’un Dovjenko, le Suédois Jan Troell substitue une conscience individuelle étrangère à l’inclination grégaire de l’âme russe. C’est en effet l’âme nordique qui pousse ces paysans à quitter une terre qui les a trahis et à fonder leur communauté dans un continent inconnu. Une deuxième partie intitulée Le nouveau monde décrit la vie de ces Suédois d’Amérique, confrontés victorieusement aux défis de la nature. Complément passionnant de l’épopée westernienne, cette « saga » américaine rappelle que les véritables racines procèdent de l’être avant d’appartenir à la terre qui, parfois, les emprisonne.

Papillon
Du récit effervescent et avantageux d’Henri Charrière, l’excellent metteur en scène américain Franklin Schaffner (La planète des singes, Patton, Nicolas et Alexandra) a tiré un remarquable film d’aventures interprété par Steve Mc Queen. Resserrant les principales évasions de l’ancien bagnard, Schaffner a porté toute son attention sur la description d’un univers pénitentiaire scrupuleusement reconstitué. Particulièrement habile à diriger les foules, doué d’un sens visuel géométrique et rigoureux, le cinéaste délivre des images d’un dépouillement plastique et d’une densité dramatique assez impressionnants. En effet, Franklin J. Schaffner est sans doute l’un des très rares cinéastes à avoir su renouveler le « grand spectacle » par la modernité du style. Le ton fléchit, en revanche, dans la plupart des séquences situées hors du bagne guyanais.

Nada
Claude Chabrol a réalisé un film génial dans sa vie : Les bonnes femmes, réquisitoire impitoyable contre la bêtise. Cela lui avait valu d’être qualifié de « fasciste » par l’Humanité. Aujourd’hui, Chabrol milite pour Georges Marchais. Dans son dernier film, un petit groupe d’anarchistes séquestre un ambassadeur américain dans une ferme de la région parisienne. La police donne l’assaut. L’otage est assassiné, les anarchistes exterminés. Esthétiquement, le film ne se distingue pas de la plus médiocre production policière française. Idéologiquement, il illustre servilement la position du Parti communiste français face au phénomène gauchiste. Détail éloquent : Chabrol charge la police mais témoigne sa sympathie pour les gendarmes. Reste un machiavelisme primaire, fort représentatif du niveau intellectuel du « cinéma politique » français, et aussi, tout de même, une assez éloquente figure de policier campée par Michel Aumont, le sauveur du film.

L’ombre d’une chance
À une époque où le conformisme gauchisant répand ses modèles stériles dans le plus grand nombre des consciences, il y a une sorte de plaisir salubre à saluer en la personne de Jean-Pierre Mocky un anarchiste pur. C’est-à-dire un cinéaste rebelle à tous les dogmes, un auteur épris de liberté totale et dont l’individualisme extrême conduit à la tragédie. L’anarchisme de Mocky est moins, en effet, un anarchisme social qu’un anarchisme ontologique. Le romantisme libertaire d’un film comme L’ombre d’une chance, traduit par une mise en scène flamboyante et crépusculaire, atteste la sincérité viscérale et la lucidité de Mocky. L’impossible défi du personnage qu’il interprète lui-même ne trouve en effet qu’une issue : la solitude absolue et la mort. Une violence rageuse court dans ce film rempli de séquences érotiques dont la saine trivialité procède d’une pudeur paradoxale. Car elles sont le masque insolent d’une tragédie poignante de la vie et du bonheur.

Michel Marmin, Éléments n°2, 1974.