Soyez terriblement phallocrates

Soyez terriblement phallocrates

Pauvres femelles au sexe triste et décolonisé, vos complexes lugubres ne m’inspirent nulle pitié. Enlaidissez et vieillissez dans vos remords et vos littératures, les portes du royaume de Dieu vous sont grandes ouvertes, mais jetez donc un regard dernier par la porte entrebaillée de ces alcôves détestées, et souffrez un peu plus encore. Laissez-moi, avant de vous abandonner gaîment à vos gauchistes et vertueuses névroses, vous lire un petit poème d’Alciphron dont Pierre Louys fit naguère une traduction succulente et savante, et sachez ainsi quels jeux suggéraient à nos sœurs du monde grec les chaudes nuits de la Méditerranée. Ce ne sont très certainement pas les vôtres !

Nous nous sommes souvent débauchées mais jamais de façon plus charmante. Ce qui nous donne le plus de plaisir, ce fut la passionnante dispute de Thryallis et de Myrrhinê à propos de leurs fesses (et sur la question de savoir) laquelle les avait plus splendides et plus tendres.

Myrrhinê la première défit sa ceinture, et sous sa chemise de soie transparente elle tortilla ses hanches tremblantes comme de la crème ou du lait caillé, en regardant en arrière les mouvements de sa croupe, et elle haletait un peu comme si elle jouissait en amour, si bien que je fus frappée de la voir semblable à l’Aphrodite.

Pourtant Thryallis, loin de renoncer à concourir, dépassa encore son succès de lascivité. « Je ne lutterai pas, dit-elle, avec tant de voiles et de grimaces, mais (nue) comme au gymnase ; à la lutte il ne faut pas de vêtements ». Elle ôta sa chemise, et, louchant un peu vers ses reins : « Tiens, dit-elle, regarde cette couleur ! Comme c’est frais, immaculé, pur ! Vois la pourpre de ces fesses, leur forme ni gonflée ni plate, et leurs plis sur la cuisse et leurs fossettes tout en haut. Mais elles ne tremblent pas, par Zeus, ajouta-t-elle en souriant, comme celle de Myrrhinê ». Et disant cela, elle imprima de telles secousses à son derrière, elle le bouleversa de telle sorte ici et là entre ses hanches que toutes nous nous levâmes en applaudissant et attribuâmes la victoire à Thryallis.

Il y eut encore des concours à propos de hanches et de seins ; mais aucune n’osa montrer son ventre après de celui de Philouménè, qui n’avait pas eu d’enfant et était dans toute sa jeunesse.

Ainsi nous passâmes toute la nuit, disant du mal de nos amants et formant le projet de les changer bientôt, car le nouvel amour est toujours le plus doux. Nous sortîmes complètement grises.

Fières, joyeuses et irréductiblement féminines, voilà comme nous sommes. Mais nous n’aimons tant la courbe onctueuse de nos fesses, la pointe dure de nos seins sucrés et l’éclat de nos lèvres humides que lorsqu’une puissante et tendre colonisation nous embrase. Prenez garde cependant, heureux amants, qu’une femme n’est jamais tout à fait conquise et craignez les confidences cruelles des Thryallis et des Myrrhinê lorsque la nuit tombe parfois sur vos palais désertés. Gémissantes et fondues sous vos ardeurs parfois maladroites, nous tenons la revanche de notre sollicitude. Ces longues caresses et ces baisers que vous aimez tant lorsque vous gisez au désordre de nos couches parfumées, sont moins le tribut de votre victoire que les arcanes trompeurs de votre défaite.

Ne vous abusez point trop, chers amants, lorsque notre bouche gourmande cueille sur vos muscles brûlants l’âcre empreinte de vos efforts et que vos attributs douloureux (et un peu risibles) reposent et s’endorment innocemment au creux de nos mains impudiques. Gare à eux qui nous livrent alors à nos songes et à notre orgueil ! À ces victoires faciles et à ces lendemains équivoques, nous préférons l’incertitude et l’angoisse de vos agressions silencieuses, l’étrange défi de votre virilité conquérante. Soyez dignes de nous, soyez terriblement phallocrates, et nous serons plus belles et désirables encore. Meurtrissez nos cuisses et mordez notre nuque, mais ne compte pas trop sur moi, cher ange, pour t’apporter le café au lit.

Un dernier mot enfin, mais à l’adresse cette fois des adeptes de la « vertu » spartiate que mes menus propos auraient choqués. Savez-vous comment les Athéniennes, pourtant fort peu avares de leurs charmes mais avec il est vrai beaucoup de civilité, appelaient les femmes de Sparte ? « Celles-qui-montrent-leurs-cuisses »… Leur chiton court et fendu, comme l’explique Cecil Saint-Laurent dans son excellente Histoire imprévue des dessous féminins, était conçu de façon telle que pour peu que le vent s’en mêlât, « c’était de l’aisselle au talon qu’on les voyait nues ». Un bien joli costume !

Laurence Terry, Éléments n°14-15, 1976.