L’Europe impérieuse

L’Europe impérieuse

Les années 1989, 1990 et 1991 ont été pour chaque européen convaincu une période d’espoir, d’optimisme et de vive satisfaction. Le mur de Berlin est tombé, l’Allemagne a été réunifiée. Les uns après les autres, les peuples d’Europe de l’Est et d’Europe centrale ont reconquis leur liberté. L’écroulement du communisme s’est finalement avéré tout à fait irréversible, même en Russie. Les États jacobins artificiels, tels que la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie et l’Union Soviétique, ont entamé un processus de dissolution. La Communauté européenne a finalement quitté sa voie purement économique pour engager une ébauche d’union politique.

Vint alors 1992, l’année des désillusions. La réunification allemande a fait l’objet d’une approche bornée, dans une perspective froidement monétaire et économique plutôt que nationale et historique. Elle a par conséquent été appréciée sur les mêmes critères, économiques et monétaires, avec les cruelles désillusions que l’on sait et dont on ne peut blâmer les Allemands de l’Est1. C’est ainsi que règne encore aujourd’hui dans le Land de Brandebourg, le noyau historique de la Prusse, un Manfred Stolpe, ancien espion de la STASI et figure symbolique de la désillusion de la Wiedervereinigung

Les peuples d’Europe de l’Est, quant à eux, à peine libérés de leur statut de satellites soviétiques, perçoivent à présent, bien plus nettement que par le passé, à quel point les pays d’Europe occidentale se comportent en vassaux des États-Unis. L’incertitude qui frappe l’Europe politique en de pareilles circonstances en est la conclusion logique : pourquoi s’associer si l’on consent à l’assujettissement ? Pour se soumettre, nul besoin d’une union…

Les conséquences ne se font pas attendre : l’Europe menace d’entrer dans un cercle vicieux où l’absence de vision politique la frappe d’impuissance et où cette défaillance évidente sert à nouveau d’alibi pour rejeter tout projet d’envergure. Voilà le scénario : l’Europe assiste passivement, en spectateur, aux actes de barbarie dont l’ex-Yougoslavie est le tableau, elle perd ainsi toute considération dans les Balkans et, de ce fait, une grande partie de son influence. Et c’est précisément pour cette raison, parce qu’elle ne fait plus autorité et qu’elle perd visiblement de sa force qu’il lui est plus difficile d’intervenir efficacement.

Le phénomène s’observe également sur le plan monétaire : en l’absence d’une monnaie unique européenne et d’une banque centrale européenne, des incidents relativement minimes suffisent à déstabiliser le fondement des marchés des changes européens et faire d’un seul coup sortir différentes devises du SME, le système monétaire européen. Et c’est justement ce chaos monétaire qui rend encore beaucoup plus difficile qu’auparavant l’instauration de l’ECU et de la banque centrale.

Le mur de Berlin est-il tombé trop tôt ?
La question joue de cynisme. On ne peut souhaiter que les Allemands de l’Est aient vécu un jour de plus que nécessaire dans la division et sous la dictature de la RDA. Du point de vue humain, le communisme s’est naturellement effondré beaucoup trop tard. Mais d’un point de vue politique, il s’avère de plus en plus avoir joué un rôle malheureusement irremplaçable dans la motivation de nombreux Européens à l’édification d’une Europe politiquement réunifiée.

Cette motivation négative, la peur du communisme, est naturellement loin d’être idéale comme fondement à l’Europe – mais c’est mieux que rien. Même dans son expression la plus saine et la plus fondée historiquement, à savoir l’idée de l’Empire européen, l’Europe a un besoin vital d’ennemis : « Une nouvelle création, surtout, comme un nouvel Empire, par exemple, a plus besoin d’ennemis que d’amis ; c’est seulement dans la contradiction qu’elle devient nécessaire » (Friedrich Nietzsche, Le crépuscule des dieux).

L’Europe a naturellement encore d’autres ennemis que le communisme : les États-Unis par exemple, dont l’impérialisme culturel, économique et militaire est toujours aussi vif. L’Islam peut très rapidement devenir une menace territoriale. Seulement, bien trop peu d’Européens en sont conscients pour que cela puisse avoir une influence positive déterminante sur l’unification politique de l’Europe.

On ne peut toutefois pas tout attendre d’une prise de conscience de l’Europe vis-à-vis de ses nouveaux ennemis. Quelque nécessaire que puisse être cette motivation négative sur le plan politico-psychologique, elle restera sans effet si la motivation politique n’est pas présente en force. Il faut entendre par là deux pensées complémentaires :

– la consience de tout ce qui aurait été possible ou pourra le devenir grâce à l’unité politique européenne. Ainsi nous aurions pu éviter la déstabilisation des devises européennes. Nous aurions pu intervenir en Bosnie. Nous aurions pu aborder l’unification allemande dans un contexte européen. Nous aurions pu résister à la pression américaine à nous engager dans la Guerre du Golfe. Nous aurions pu assister plus efficacement les pays d’Europe de l’Est. Nous aurions pu mieux accompagner la Russie vers un nouvel équilibre politique
– la dimension spirituelle de l’Europe, en tant qu’héritage commun et mission commune ; l’Europe en tant que concept, enraciné dans l’histoire, d’équilibre et de stabilité, de souveraineté intrinsèque, de partage fédéral et hiérarchisé des pouvoirs, d’empire sans impérialisme, en bref l’idée européenne d’Empire.

Dans la mesure où il n’est pas délibérément associé à des aberrations hitlériennes et napoléoniennes, l’Empire s’entend généralement comme un simple rappel historique. Avec désinvolture, on passe sous silence un millier d’années d’expérience européenne avec un régime unique, un effort incessant d’harmoniser l’identité, la stabilité et l’intérêt commun de chacun. Nos ennemis font preuve de moins de légèreté en l’occurrence. Lénine rendait indéniablement hommage à l’Empire sans le citer lorsqu’il affirmait que « le monde romano-germanique était le principal obstacle à la réalisation du nouvel idéal prolétarien ».

Rien d’étonnant à ce que l’Empire européen soit évoqué sans être cité expressément. Le sens et l’histoire de l’Empire sont devenus une tradition secrète, un courant souterrain à travers notre passé qui remonte lentement à la surface par des écrits visionnaires tels ceux de Julius Evola et par la résurgence de problèmes sans cesse récurrents sur notre continent : comment créer un ordre équilibré, non coercitif, qui garantisse aux peuples et aux cultures d’Europe la pleine mesure de leur identité ? Comment fédérer leurs intérêts et leurs exigences de manière durable et stable ? Comment répartir le pouvoir de décision entre les différents niveaux politiques sans tomber dans le centralisme jacobin ou dans l’éclatement paralysant ? Aucune de ces questions cruciales qui n’ait été abordée en mille ans d’histoire de l’Empire et aucune solution envisageable qui n’ait été mise à l’œuvre. Mais voilà, notre mémoire est tellement courte…

La CEE et la pensée européenne libérale
L’Europe en tant que zone de libre-échange et l’Europe en tant que marché commun sont des concepts typiquement libéraux. C’est cette théorie libérale d’une Communauté Économique Européenne que l’on essaye depuis plus de 30 ans de transposer dans la réalité : une Europe qui a été réduite à un programme minimum économique et est porteuse de tous les vices propres à l’idéologie libérale. Cette Europe économique unidimensionnelle n’a d’autre finalité que le marché. Elle respecte les États jacobins et ignore tout des peuples, des langues et des cultures. En pratique, cette Europe suit servilement la politique économique souhaitée par les États-Unis et se soucie souvent bien plus des intérêts commerciaux américains que de ses propres agriculteurs, par exemple.

Dans la CEE, il était beaucoup moins question d’un transfert de souveraineté nationale vers une institution supranationale, comme on le lit si souvent, que d’un rejet de toute pensée de souveraineté au profit d’une gestion « rationnelle » des gens et des choses par le marché. L’invasion de l’Europe par l’idéologie libérale est moins innocente qu’il n’y paraît souvent : à terme, elle conduit à la dictature effective de ce que Max Weber a appelé le Fachmenschen ohne Geist et le Genumenschen ohne Herz. Même un Isaiah Berlin compte le rationalisme libéral des Lumières au nombre des idéologies totalitaires contre lesquelles il dirige ses critiques acerbes. Ce professeur d’Oxford est indûment classé parmi les défenseurs de la démocratie libérale2. Le « pluralisme libérateur » auquel adhère Berlin remonte selon lui à des penseurs européens qui ne peuvent, avec la meilleure volonté, être qualifiés de libéraux : Machiavel, Johann Gottfried von Herder, pourtant l’un des pères philosophiques du différentialisme, et Giambettista Vico, historien italien qui a refusé la conception cartésienne de l’histoire.

Les faiblesses et les échecs du marché commun d’aspiration libérale ne font que rarement, voire jamais, l’objet d’un examen critique par les élites ouest-européennes. Au lieu de cela, le triomphe du libéralisme en Europe de l’Est est annoncé haut et fort. C’est là une présentation tronquée des faits.

La liberté qui triomphe dans l’ancien Bloc de l’Est n’est pas la liberté du libéralisme, avec ses consonances individualistes, rationalistes et hédonistes. Du point de vue politique, le libéralisme ne décolle vraiment dans aucun des pays du Bloc de l’Est. Seulement 5 à 10 % des électeurs ont voté pour les partis libéraux. La Hongrie est la seule exception qui apporte précisément la preuve de notre position : depuis Kossuth3, le libéralisme hongrois est un courant libéral-national de droite, auquel Fichte et Herder ont apporté plus d’idées que Locke ou Adam Smith.

Enfin, il convient de rappeler aux libéraux que leur sympathie et leur intérêt pour l’Europe de l’Est, qu’ils cultivent à présent plus que toute autre famille politique, contraste violemment avec leur couardise d’un passé récent : en 1953, lorsque Berlin-Est s’est soulevé, en 1956, l’année de la révolution hongroise contre le communisme et en 1968, lorsque les tanks soviétiques ont mis fin au printemps de Prague. Qu’ont donc réellement fait les libéraux à l’époque pour nos pays d’Europe de l’Est, si ce n’est les abandonner, l’air peiné, à leur triste sort, en jurant d’être appelés à une extrême prudence qui n’était rien d’autre que de la lâcheté, et s’en tenir docilement à la ligne de conduite américaine ? La façon dont les libéraux triomphent d’une libération qu’ils n’ont pas le moins du monde encouragé ou soutenu et dont ils veulent aujourd’hui s’approprier les mérites pour leur propre profit politique, témoigne d’un manque de décence morale et politique hors du commun.

Les socialistes et l’Europe sous le coup de la peur
Sachant que la pensée fondatrice de la CEE était libérale, comment expliquer que les socialistes aient marqué leur accord ? Historiquement, quatre motifs peuvent être invoqués :

Le socialisme d’après-guerre se souciait peu, voire pas du tout, des intérêts nationaux ou culturels. En outre, il n’avait d’autre plan de reconstruction que d’empocher les bénéfices du plan Marshall. Adhérer à la théorie du marché commun s’entendait comme le remplacement le plus facile d’un projet spécifiquement socialiste : l’opportunisme était l’atout. Nul n’a jamais mieux formulé ce constat que le socialiste Paul-Henri Spaak, pendant de nombreuses années Ministre belge des Affaires Etrangères4 et, plus tard, secrétaire général de l’OTAN qui, en 1957, l’année de la signature du Traité de Rome, résumait son attitude comme suit : « Aujourd’hui mon internationalisme a pris la forme européenne
La primauté de l’économique est un principe commun de l’idéologie socialiste et de l’idéologie libérale, aussi différentes que soient leurs façons respectives de le mettre en pratique. Les deux courants véhiculent une conception, qui peut se déduire aussi bien d’Adam Smith que de Karl Marx, selon laquelle l’activité économique est le moteur de l’histoire. Le politique est seulement une activité de second rang qui ne peut « perturber » l’économique (libéralisme) ou la superstructure qui suit plus ou moins automatiquement l’évolution de l’infrastructure économique (socialisme). En d’autres termes : pour les libéraux, l’Europe politique n’était pas tellement importante et pour les socialistes, elle suivrait bien d’elle-même en tant que sous-produit de l’unification économique.
Le seul domaine où la CEE a développé une activité économique propre, dès le début et par-delà les États membres, a été l’agriculture. Cette politique agricole, précisément, qui a englouti la part du lion du budget de la CEE, était une politique essentiellement socialiste, développée et menée pendant des années par le marxiste néerlandais Sicco Mansholt5. La politique agricole commune était, et est toujours, dirigiste. Aucun commissaire du peuple n’aurait pu améliorer le Mansholt. Dans le même temps, il a créé un alibi parfait pour le consentement des socialistes à la politique de la CEE.
L’anti-communisme qui a animé la génération fondatrice de la CEE était certainement dans les années 50 un élément qui a profité aux sociaux-démocrates. Les socialistes d’Europe occidentale étaient encore traumatisés par les expériences de leurs camarades d’Europe de l’Est pendant les années 1945-1950. Les alliances tactiques des socialistes et des communistes en RDA, en Tchécoslovaquie et dans d’autres pays situés dans la sphère d’influence soviétique avaient abouti sans exception à une liquidation politique – et parfois physique – des sociaux-démocrates. Le message a été bien compris à l’Ouest. Le Front Populaire a été oublié, l’Union de la Gauche n’était pas encore née et, face à Staline, la formation d’un bloc anti-communiste, notamment au sein de la CEE, semblait la stratégie indiquée. Dans une allocution célèbre, Paul-Henri Spaak avait donné à la question implicite de savoir pourquoi, en tant que socialiste, il avait choisi l’alliance avec les Américains plutôt que la solidarité avec les camarades soviétiques, une réponse indubitablement sincère : « Messieurs, j’ai peur ».

L’engagement européen des démocrates chrétiens
La troisième grande famille politique des années 50, les démocrates-chrétiens, partageaient naturellement l’attitude anti-communiste des libéraux et des sociaux-démocrates. Ils étaient probablement les plus convaincus. C’étaient les années du Pape Pie XII, du cardinal Mindszenty et de l’aide aux prêtres de l’Est. Le Concile Vatican II et les « chrétiens pour le socialisme » n’étaient pas encore à l’ordre du jour.

Les démocrates-chrétiens n’étaient pas seulement les anti-communistes les plus fervents mais également ceux qui, dès le début, voulaient aller beaucoup plus loin avec l’unité européenne que la simple réalisation d’un marché commun. Ce n’est sûrement pas un hasard si toutes les figures fondatrices de la Communauté européenne étaient des démocrates chrétiens, à commencer par Jean Monnet, Robert Schuman, Konrad Adenauer, Walter Hallstein et Alcide de Gasperi. Ces démocrates chrétiens se montraient méfiants à l’égard du modèle limité de l’Europe économique des libéraux et se distinguaient des autres courants politiques par leur vision politique de l’Europe et par leur croyance en un héritage culturel commun, même s’ils se souciaient peu des aspects autres que chrétiens de la culture européenne. Leur juste mécontentement vis-à-vis du modèle bassement économique se traduit dans les mots célèbres de Jean Monnet : « Si c’était à refaire, je recommencerais par la culture ».

La rupture se produisit en 1954. La Communauté européenne de défense a été sabordée au parlement français par la même coalition que celle qui a mené aujourd’hui la campagne du « non » en France : des gaullistes, des communistes et divers jacobins. Après cet échec, les démocrates chrétiens ont également dû mettre en veilleuse leur idéal d’une Europe politique et c’est la CEE qui a bénéficié de toute l’attention, en tant qu’infrastructure économique d’une future unité politique de l’Europe. Leur élan européen du début des années 50 s’est perpétué dans les divers mouvements européens qui ont pour la plupart inscrit à leur programme le fédéralisme européen : l’union politique de l’Europe en une seule structure politique sur une base fédérale, décentralisée. Bien qu’il ne soit que rarement fait référence à l’idée de l’Empire européen (une exception est par exemple le Karlpreis) et que la dimension spirituelle fasse défaut dans le fédéralisme européen, la direction suivie sur le plan politique était pourtant la même, notamment par l’accent qui était placé sur le principe de subsidiarité.

Les alternatives à l’Europe économique libérale étaient de nature jacobine ou régionaliste. L’idéologie jacobine a conduit sur le plan européen à deux courants diamétralement opposés. D’une part, le nationalisme d’État jacobin, par définition anti-européen. Nous y reviendrons. D’autre part, les années 60 ont vu l’émergence d’un jacobinisme européen, une conception de l’Europe unifiée dans un grand État unitaire, avec une direction centrale rigide. Jean Thiriard doit être cité, même si avec sa Jeune Europe, il est loin d’être le seul à s’être prononcé en faveur de « l’Europe, une seule nation, un seul État ». Naturellement, ce courant européen extrémiste qui rejetait le fédéralisme comme une perte de temps et une preuve de faiblesse (!), constituait le noyau potentiel d’une répétition européenne à grande échelle de toutes les catastrophes du jacobinisme.

L’Europe aux cent drapeaux
En réaction à l’Europe des patries du Général de Gaulle et à tous les mouvements jacobins, les régionalistes des divers pays européens ont développé un concept tout à fait différent qui s’est caractérisé par sa structure fédérale culturelle et axée sur les peuples et les régions. Guy Héraud l’a appelé « l’Europe des ethnies »6 tandis que le Breton Yann Fouéré parlait, lui, de « l’Europe aux cent drapeaux »7. La théorie de base de ces régionalistes résidait dans le constat que l’unification de l’Europe par un transfert de souveraineté des anciens États était politiquement impossible – ce qu’il est difficile de contester trente ans plus tard – et que vendre une confédération d’États jacobins comme « l’unité européenne » était un leurre. Ils y voyaient à juste titre une formule qui visait la survie des anciens États malgré l’Europe et donc une consolidation.

Les régionalistes voyaient l’Europe comme une fédération de régions et de peuples, de communautés linguistiques et de provinces historiques sans que les États nationaux existants n’y soient nécessaires. Cette façon de voir est naturellement plus proche de l’idée de l’Empire parce qu’elle se fonde sur une vision ethno-pluraliste et voit l’Europe comme un cadre dans lequel les différences régionales et culturelles sont respectées et peuvent s’épanouir librement. C’est la réaction normale et légitime contre le centralisme et la contrainte d’uniformisation des États jacobins qui ont si effroyablement malmené la diversité européenne depuis la Révolution française, par l’oppression systématique, la réduction égalitaire, voire l’extermination de toute langue, culture, région ou ethnie qui avait le malheur de ne pas correspondre au modèle dominant. Les Serbes en Bosnie et les Anglais en Irlande du Nord appliquent encore aujourd’hui cette idéologie – pour ne pas parler d’injustices « plus supportables ».

Mais comme toute réaction, le concept régionaliste de « l’Europe aux cent drapeaux » tombe dans l’excès inverse. Certaines nations historiques, avec un équilibre régional interne, ne doivent certainement pas être désarticulées pour la simple raison qu’elles ne s’inscrivent pas dans le schéma d’une Europe régionaliste dont les régions comptent toutes 5 à 6 millions d’habitants. Tous les régionalistes ne commettent pas cette erreur, nous l’admettons volontiers. Il circule pourtant un grand nombre de cartes géographiques de « l’Europe des ethnies » qui ne coïncident absolument pas…

La principale lacune du concept régionaliste de l’Europe réside dans son manque d’une vision convaincante de la structure et du fonctionnement de l’ensemble fédéral. Il n’est pas de fédération sans fédérateur ; en d’autres termes une structure fédérale a besoin d’une pensée de ralliement. Le rassemblement, telle est bien la signification du concept de fédération, peut s’opérer en réaction à un danger commun – un fédérateur qui est souvent passager mais aussi parfois très intense. Ou alors autour d’un grand projet commun, d’une vision spirituelle, d’une tâche historique. Autour d’une dynastie, d’une grande puissance, d’une élite. Quoi qu’il en soit, nous trouvons toujours au centre une force centripète qui attire, rassemble et suscite la volonté de vivre et de rester ensemble : la Bundestreue de la littérature politique allemande. Qu’il s’agisse de l’Allemagne ou des États-Unis, de l’Italie ou du Canada, de la France ou de la Suisse, l’histoire de tous ces pays démontre le rôle irremplaçable du concept de moteur central – et il ne s’agissait jamais d’une doctrine purement économique.

Anti-européens : Maurras, de Gaulle, Le Pen et les communistes
Charles Maurras (1868-1952) a été l’instigateur du mouvement l’Action Française, le principal courant monarchiste français de l’entre-deux-guerres. C’est de ce nationaliste français que vient le verdict : « Il n’existe pas de cadre politique qui soit plus grand que la nation ». Ce qui veut dire : la nation – et Maurras entendait par-là l’État national – est l’unité de base de la pensée et de l’action politique. Des traités peuvent être conclus ou des alliances passées entre les États, mais au-delà des États, il ne peut et ne doit exister aucune structure ou communauté qui possède la moindre légitimité ou souveraineté car celle-ci porterait atteinte au caractère absolu de l’État-Nation.

On pense très rapidement à un credo purement jacobin mais Maurras était un royaliste convaincu et voyait le salut de la France dans une restauration de la monarchie. La citation sus-mentionnée est d’ailleurs issue de son Enquête sur la monarchie de 1909. C’est que l’idéal jacobin d’une nation uniforme et anorganique, avait déjà été en grande partie réalisé sous l’Ancien Régime. Les anciennes provinces historiques existaient encore, mais l’absolutisme royal avait posé en pratique tous les faits accomplis que le jacobinisme s’est contenté par la suite de systématiser, de transformer en idéologie et d’appliquer jusque dans leurs conséquences néfastes extrêmes.

Les oppositions à l’idée de l’Empire européen y appartenaient également : depuis ses origines capétiennes, la France a été la nation anti-européenne par excellence. L’Empire européen, qui a notamment connu sa plus belle illustration sous l’empereur Charles Quint, s’est heurté à la résistance inflexible de la monarchie française qui s’est défendue comme un beau diable contre l’Europe d’alors. Le Pen avait raison lorsqu’il plaçait sa campagne du « non » dans la perspective suivante : « Pendant toute son histoire, la France avait été l’exception européenne. Pendant plus de mille ans, la France a empêché l’Europe de se faire. À la limite, c’est son rôle. La France a toujours joué contre l’Empire ». Il décrit correctement le rôle français dans l’histoire européenne mais il se place dans la tradition de la félonie de l’Empire, de l’anti-Europe des Capétiens et des Jacobins.

Quant à de Gaulle, nous pouvons être brefs : ses idées étaient influencées dans une certaine mesure par le nationalisme dit « intégral » de Charles Maurras, mais ce qui était prêché sans ambages dans l’Action Française a dégénéré dans le gaullisme en une équivoque perfide. L’« Europe des patries » que Charles de Gaulle avait avancée comme doctrine contre l’Europe fédérale ne doit pas être prise au sérieux comme une pensée européenne alternative. Elle n’a jamais été un concept pour construire l’Europe mais seulement une manœuvre tactique pour empêcher sa construction.

En ce sens, il rejoignait les positions communistes qui, pour des raisons évidentes, n’ont jamais rien voulu savoir de l’Europe : voyez la citation de Lénine au début de cet exposé ! Les communistes ont toujours été les fidèles alliés des gaullistes lorsqu’il s’est agi de saboter une éventuelle union européenne. Les motifs qu’ils avaient en 1954 de faire échouer la Communauté Européenne de Défense sont identiques à ceux qui ont justifié aujourd’hui, en 1992, leur « non » à Maastricht : l’obsession jacobine, le sentiment anti-allemand, et le reproche d’une influence excessive des États-Unis qu’ils proféraient à l’époque à l’encontre de la Communauté Européenne de Défense et aujourd’hui à l’encontre de la Communauté Européenne. Nous espérons toutefois que Maastricht ne cèdera pas la place à une construction semblable à celle qui a suivi l’échec de la CED : c’est à cette époque que l’OTAN a été constituée et la défense européenne s’y est trouvée encore bien davantage sous la dépendance des Américains qu’elle n’aurait jamais pu l’être dans le cadre de la Commmunauté Européenne de Défense.

Actualité de l’idée d’Empire européen
À partir du XIIe siècle, l’Europe a été le tableau d’une lutte de pouvoir entre le Pape et l’Empereur, entre l’Église et l’Empire. Les partisans de l’Empire s’appelaient les gibelins et ceux du Pape étaient les guelfes. Par analogie, l’Europe connaît depuis 1945 une lutte entre les partisans de deux concepts très différents de l’Europe : aux guelfes se sont substitués les libéraux, les défenseurs d’une Europe « marché commun », avec des structures faibles et une procédure décisionnelle purement inter-gouvernementale. Leur font face, tout comme par le passé, les gibelins, mutatis mutandis les partisans d’une union politique qu’ils estiment d’un ordre supérieur, bien au dessus du « marché » proprement dit. Cette union suppose des structures européennes fortes, ce qui n’est assurément pas synonyme d’administrations d’envergure, et un ancrage solide dans le patrimoine culturel européen avec toutes ses variantes et sa formidable diversité : « Den Europa kan politisch nur erstehen und bestehen wenn as seine Vietfalt in der Einheit lebt »8. C’est l’idée de l’Empire européen dans sa forme la plus pure. Même un homme d’affaires international tel que André Leysen va dans le même sens lorsqu’il affirme estimer que « l’Europe de l’Oural à l’Océan Atlantique jouera un rôle central dans l’ordre mondial à venir. Qu’elle n’occupera pas seulement une position importante sur le plan économique mais que, grâce à elle, la diversité dans l’unité restera le réservoir à penser du monde ».

La conception traditionnelle de l’Empire allait naturellement encore plus loin que le « réservoir à penser » ou le pouvoir politique : « De façon générale, les Gibelins affirmaient le caractère sacral de l’autorité temporelle, en continuité avec l’héritage de la Rome Antique et de la tradition européenne la plus pure », remarque Alain de Benoist9 qui s’inscrit ici dans la lignée de Julius Evola.

Le concept de l’Empire est, par essence, le prolongement de la tradition impériale romaine adaptée par Charlemagne à l’entité plus grande et plus germanique sur laquelle il régnait, et transposé dans un mode d’administration dynamique qui a élevé au rang de principe l’adaptation continue aux évolutions du monde. La tâche de notre génération consiste en une nouvelle transformation de l’impérialité européenne pour en faire un concept exploitable pour une nouvelle Europe. Le développement d’un pareil sujet est impossible en un seul exposé. C’est pourquoi nous nous contenterons de ces quelques principes fondamentaux.

Dans l’idée de l’Empire, le pouvoir n’est pas un vain mot. L’Europe ne peut rien sans pouvoir. Si elle acceptait d’être un simple marché, elle deviendrait, en inversant le mot de Nietzsche, une Macht ohne Wille, un « pouvoir sans volonté », comme l’Allemagne d’après-guerre. Si l’Europe ne veut pas être une puissance, elle subira le pouvoir d’un État hors d’Europe – le pouvoir des États-Unis. Exécrer le pouvoir conduit à un abandon de souveraineté, à un statut de colonisé.

L’Empire est impérial et non impérialiste. L’Europe doit aspirer à une stabilité et à une harmonie internes, pas à une expansion externe de sa force, autrement dit pas à une politique d’agression ou à une soif de conquête. Dans cette optique, elle doit, par exemple, s’abstenir des Guerres du Golfe mais rétablir l’ordre énergiquement dans le conflit entre les Serbes, les Croates et les Bosniaques.

L’Empire est un ordre européen : équilibre et harmonie ne peuvent en permanence être maintenus par la force. Les petits peuples et communautés linguistiques doivent pouvoir épanouir sans entraves leur propre authenticité au sein de cet ordre européen. Les structures jacobines doivent être nivelées. L’Empire ne doit pas être l’organisateur mais bien la garantie de l’identité de tous les peuples et voir cet ordre comme sa mission suprême. Ordo ducit ad Deum, disait-on au Moyen-Âge : cet ordre mène à Dieu.

L’Empire européen en tant que système ouvert
Ainsi, l’Empire est posé en théorie, en principe : un ordre européen qui, d’une part, préserve et perpétue le patrimoine commun de milliers d’années de civilisation et, d’autre part, est conscient du fait que ce patrimoine est amplifié, complété, renouvelé en permanence, notamment par les cultures populaires. L’idée de l’Empire est une conception vivante et organique de l’Europe.

Cette vision a d’importantes conséquences pour l’organisation juridique et administrative de l’Europe. L’Empire ne se conçoit pas comme un territoire mais comme un ordre. C’est un système ouvert, auquel adhèrent volontairement les peuples. L’Europe doit se développer politiquement avec ceux qui le veulent aujourd’hui. L’idéal est naturellement qu’elle coïncide avec l’Europe géographique mais ce n’est pas absolument indispensable.

De l’intérieur, l’Empire est à l’antipode de ce qu’Émile Durkheim appelait l’anomie. Le grand sociologue français y voyait une des menaces les plus dangereuses de notre société : un état de déchéance dans lequel ne valent plus les normes et codes de conduite communément admis de sorte que les peuples en arrivent à des situations « yougoslaves » et les personnes à la jungle sociale à la Hayek.

Avant tout, l’Empire doit donner forme à la continuité culturelle et spirituelle européenne qui est d’un ordre bien supérieur à la vie des nations et n’est pas touchée dans son essence par l’avènement et le déclin des peuples. L’Empire doit laisser le champ libre aux variations, aux frontières et dynasties, aux changements de systèmes économiques et régimes sociaux, à l’évolution des langues et des cultures mais toujours au sein de l’unité et de la continuité historique de l’ensemble européen. Dans la conception de l’Empire, l’Europe n’est jamais « terminée » : c’est une symphonie inachevée, toujours en devenir, jamais parfaite, à la fois une tâche et un héritage pour les générations à venir.

L’idée de l’Empire européen n’est en aucune façon opposée à l’identité des peuples et à la vie des nations. Si nous partons du principe que le terme « nation » vient du latin nasci, c’est-à-dire « naître », alors la nation n’est rien d’autre que l’acceptation d’une série de déterminismes : personne ne peut choisir ses parents, son lieu de naissance, sa langue maternelle, ni même son éducation de base. Personne ne naît en tant qu’individu isolé même si les déterminations de l’origine ne sont pas absolues et peuvent être transcendées. Depuis le premier jour, nous faisons partie d’une communauté qui existait bien avant nous et nous survivra longtemps. Cette conception de la nation n’est pas conciliable avec le concept jacobin de nation, qui connaît seulement des individus amenés à s’inscrire dans un modèle imposé par l’État, en matière de langue, de culture, parfois même de religion, de mœurs et d’usages. C’est pourquoi nous qualifions le modèle jacobin d’inorganique.

L’idée de l’Empire européen désigne un tout organique : personne ne fait partie de l’Empire « directement » mais toujours indirectement par son appartenance à un peuple qui vit à l’intérieur de l’Empire européen. Au sein de la nation, il existe également des structures intermédiaires, des communautés, des religions, des communes. La société entoure la personne en de nombreux cercles concentriques. Dans le cadre européen, les peuples et régions entretiennent une relation de dépendance mutuelle étendue, dans un équilibre des droits et obligations, des influences et pouvoirs, qui doivent en permanence être rectifiés pour garantir l’ordre dans sa totalité10.

Une condition absolue à la vie et à la stabilité de l’entité européenne est que les peuples acceptent cette réalité manifeste : les frontières géopolitiques, culturelles, linguistiques, économiques et historiques ne coïncident pas. L’unité nationale, l’unité territoriale et l’unité politique ne se dessinent d’un seul trait qu’à de très rares exceptions. Chaque nation brandissant toujours la carte historique présentant le tracé de la plus grande étendue territoriale qui ait un jour été la sienne dans le cours de l’histoire, il est clair que toutes ces cartes ne peuvent coïncider…

Le problème des frontières inter-européennes
Le problème que nous avons évoqué précédemment est fondamental pour l’unité européenne. C’est le nœud de l’unification, de l’ordre et de la stabilité sur notre continent. Il est possible de le « résoudre » en prenant les anciens États comme unité de base de la nouvelle Europe. Dans sa forme extrême, c’est l’Europe des patries, la non-Europe nationaliste. Sa forme plus modérée, c’est l’actuelle Communauté Européenne qui – si nous ne franchissons pas rapidement ce stade – deviendra également à terme une non-Europe.

On ne doit pas être aveuglé par les quelques exceptions dans lesquelles toutes les frontières mentionnées coïncident – l’illusion régionaliste. L’exemple le plus « parfait » que je connaisse est l’Islande : son peuple, sa communauté linguistique et son État congruent parfaitement. Les frontières économiques de l’Islande sont identiques à celles de ses eaux territoriales. La langue islandaise ne connaît pas de dialecte et, à l’étranger, il n’existe pas de minorités qui la parlent. L’Islande n’accueille pas non plus de minorités ethniques. Apparemment, la « perfection », donc. Bien que l’Islande, d’un point de vue culturel et historique, soit totalement ancrée dans le bloc scandinave et accepte cet héritage sans réserve.

Je ne me rappelle pas d’un autre pays qui soit aussi homogène que l’Islande. Tous les États de la Communauté européenne comptent des minorités linguistiques sur leur territoire, ou bien leur langue est parlée hors des frontières nationales par d’autres peuples ou d’autres minorités. Un « modèle islandais » ne fait donc pas progresser l’ordre européen. À moins d’accepter les conséquences effroyables des « purifications ethniques » sur le modèle serbe.

Pour trouver un exemple aux antipodes de l’Islande, inutile de courir jusqu’aux Balkans : notre propre Flandre suffit largement. D’un point de vue historique et géopolitique, elle fait partie du grand delta de la Meuse, du Rhin et de l’Escaut, qui sous Van Artevelde, et en fait, bien avant déjà, sous Godefroy de Bouillon, avait pris forme politique en ce qui allait devenir les dix-sept provinces des Pays-Bas. Sous Charles-Quint, elles formaient le Cercle de Bourgogne (Boergondische kreits), un des membres les plus puissants de l’Empire.

Du point de vue linguistique, la Flandre fait naturellement partie de la région linguistique néerlandaise dont les Pays-Bas représentent la majeure partie. Les Pays-Bas ne sont pas homogènes non plus : n’oublions pas les Frisons dont la langue est souvent considérée à tort come un dialecte du néerlandais. Outre la Flandre et les Pays-Bas, la zone linguistique néerlandaise comprend encore le Surinam et les Antilles néerlandaises. La Flandre française constitue un cas particulier parce qu’elle est totalement flamande du point de vue historique, essentiellement d’un point de vue culturel, mais seulement en petite partie d’un point de vue linguistique. Reste encore l’Afrikaans en Afrique du Sud et en Namibie qui cherche à nouveau à s’orienter vers ses origines néerlandaises. Naturellement, tout le monde le « sait » mais une fois que les éléments sont ainsi récapitulés, ils témoignent à quel point les frontières linguistiques et historiques ne coïncident pas.

Par ailleurs, la langue ne peut pas encore être assimilée à la culture : malgré la querelle linguistique qui sévit en Belgique, il est indéniable que les Flamands ont en commun une grande partie de leur héritage culturel avec les Wallons, ou plus exactement avec les provinces romanes. La carte économique fait à son tour apparaître des régions tout à fait différentes : la Flandre appartient alors à une grande zone prospère qui comprend aussi bien le Nord de la France que la Wallonie, la partie centrale des Pays-Bas et la Rhénanie-Westphalie.

La tentation est grande, pour simplifier les choses, tant dans le cas de la Flandre que de presque toutes les autres régions européennes, de faire prévaloir un seul critère, par exemple le critère linguistique ou le critère historique et d’écarter tous les autres : mais ce faisant, on fait abstraction de l’énorme complexité de la société européenne, et on ouvre la porte à l’instabilité, aux conflits et même aux explosions surtout si nous impliquons logiquement l’Europe de l’Est et les Balkans dans notre vision européenne.

Le concept de l’Empire en tant que fédéralisme organique
La véritable carte de l’Europe n’est pas une peinture de Mondrian. Les peuples de l’Europe ne sont pas une rangée de soldats de plomb. L’Europe tient beaucoup plus d’une trame, d’un tissu. Les peuples européens sont avant tout une famille de peuples. Dans la vision nationaliste jacobine, la relation entre les Pays-Bas et la Belgique est précisément la même que celle qui existe entre les Pays-Bas et le Mexique, par exemple. En réalité, les peuples nourrissent des liens « familiaux » séculaires : une communauté de langues et de groupes linguistiques, de relations commerciales et d’unions dynastiques. La cohésion culturelle, la parenté ethnique et la complicité historique sont encore plus marquées et plus profondes. Aux yeux d’un peuple, les autres peuples européens sont, en fonction du lien qui les unit, des frères et sœurs, des cousins et cousines ou même des alliés. En aucun cas la relation entre deux peuples européens n’est la même.

C’est une question grave pour la configuration politique et l’organisation administrative de notre continent et, au niveau stratégique, la Communauté Européenne semble n’être encore qu’au tout début de la découverte de ce problème… Le passé riche et agité de l’Empire européen permet toutefois d’y puiser immédiatement l’inspiration pour une série de lignes de force qui peuvent faire cohabiter l’unité et la diversité dans une relation harmonieuse. Ces lignes de force sont :
– le fédéralisme organique non égalitaire
– le principe de complémentarité
– le principe de subsidiarité

Des notions aux consonances effroyablement abstraites avec toutefois un contenu très réel qui vaut qu’on s’y attarde.

Le fédéralisme des temps modernes a été expliqué et formulé philosophiquement pour la première fois par l’humaniste germano-frison Althusius (1557-1638), professeur à Herborn et secrétaire communal de Emden11. En bref, le fédéralisme peut être décrit comme un système politique dans lequel la souveraineté est distribuée entre différents niveaux d’administration au sein d’un tout de sorte que chaque partie puisse prendre la décision finale pour certaines matières dans son territoire, sans être liée à un consentement de la fédération (= tout) et sans ingérence des autres parties. Le fédéralisme est par conséquent le système d’organisation par excellence pour permettre aux réalités sociales d’une société complexe de s’exprimer dans tous leurs aspects et pour leur rendre justice. La tradition impériale est donc incontestablement fédéraliste.

Toutefois, il existe d’énormes différences avec les États modernes organisés en fédération, même sur le plan administratif, profane. Si nous prenons les États-Unis d’Amérique comme exemple d’un régime fédéral moderne, la comparaison avec la tradition de l’Empire offre trois grandes divergences :

égalitaire contre différencié
symétrique contre asymétrique
inorganique contre organique

Égalitaire signifie : la relation de chaque État fédéré avec l’entité fédérale se déroule pratiquement ou totalement sur un pied d’égalité. Chaque État américain a par exemple deux sénateurs, qu’il compte un bon demi-million d’habitants (comme l’Alaska) ou plus de 28 millions (comme la Californie). Seul le District of Columbia, à savoir la capitale Washington, et Porto-Rico ont des statuts dérogatoires. Dans l’ensemble du droit public américain, cette exception est ressentie comme une « imperfection » et la tendance va dans le sens de l’uniformisation. Les îles Hawaï, par exemple, qui ont bénéficié jusqu’en 1959 d’un statut d’exception, sont devenues formellement un membre de la fédération cette année-là. Dans la tradition impériale, l’organisation fédérale est beaucoup plus différenciée. Autrement dit, au sein de l’entité fédérale, les États fédérés ont un statut propre qui peut différer considérablement d’un État à l’autre.

Il ne faut pas y voir une inégalité au sens d’une discrimination mais plutôt ce qu’un Grec aurait nommé « égalité proportionnelle ». Le statut de chaque État fédéral reflète l’identité géopolitique, historique et culturelle de la région concernée.

La tradition impériale des relations constitutionnelles différenciées entre l’entité impériale et les États fédéraux a manifestement laissé des traces dans la constitution des pays du Nord de l’Europe. Le Sud de l’Europe a été beaucoup plus influencé par l’égalitarisme jacobin. Dans le Bundesrat allemand (à comparer au Sénat américain), les Länder sont représentés par 3 à 7 membres, en fonction de leur nombre d’habitants mais sans proportionnalité stricte. Au Royaume-Uni, l’Irlande du Nord a son propre Parlement12. L’Écosse n’en a pas mais possède sa propre banque nationale et un Secretary of State for Scotland défend les affaires écossaises au sein du gouvernement central. Le Welsh Office remplit le même rôle pour le Pays de Galles.

Un cas encore plus typique est le statut de l’île de Man qui, à proprement parler, ne fait pas partie du Royaume-Uni. Il existe pourtant une union personnelle avec la Couronne britannique, une union douanière et une convention par laquelle le gouvernement britannique se charge de la défense nationale et des affaires étrangères de cette île. Il faut encore distinguer le statut des îles anglo-normandes (Jersey – Guernesey, Alderney, Sark, etc.) qui sont des crown dependencies et, formellement, n’ont pas adhéré à la Communauté européenne. En effet, elles ne relèvent pas des lois britanniques. Le Danemark a également des statuts séparés pour le Groenland et les îles Féroé.

La symétrie ou l’asymétrie en matière d’organisation administrative nationale est cohérente mais pas pour autant coïncidente avec ces statuts différenciés. Aux USA, chaque État possède un governor, un pouvoir législatif qui se compose de deux chambres, une répartition administrative en counties, etc. Autrement dit : la souveraineté des États fédéraux se limite à ce qu’ils décident ; la façon dont ils décident, la façon dont ils agencent leur ordre constitutionnel et organisent leur ordre interne est fixée uniformément. C’est une organisation symétrique vis-à-vis du gouvernement fédéral.

La structure asymétrique est typique de la tradition de l’Empire : les États fédérés peuvent organiser leurs affaires internes à leur gré et, ce faisant, tenir compte de toutes sortes de traditions existantes et de spécificités propres. De nombreuses traces de cette asymétrie se retrouvent encore en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, par exemple, l’administration des provinces et des communes est réglée de manière uniforme et symétrique jusque dans ses moindres détails.

En Allemagne, les Länder13 du Nord du pays connaissent une organisation administrative à deux niveaux : le Kreis et la commune. Les Länder du Sud du pays possèdent trois niveaux administratifs, dont le Regierungsbezirk entre le Kreis et le Land. Leur nombre diffère également : de deux en Hesse à sept en Bavière. La force de ces traditions a pu s’illustrer après l’unification allemande en 1990 : non seulement les Länder qui avaient été abolis par la RDA se sont reconstruits spontanément et immédiatement mais en plus, les « nouveaux » Länder du Nord ont encore opté pour une structure à deux Verwaltungsstufen ; seules la Saxe et la Saxe-Anhalt ont opté pour trois niveaux administratifs, avec Regierungsbezirke donc. Les villes hanséatiques de Brême et de Hambourg sont également des Länder, et possèdent des institutions spécifiques. La Bavière a même un droit électoral spécifique.

Au Royaume-Uni, l’Écosse tout comme l’île de Man et les îles anglo-normandes14 ont une législation tout à fait spécifique avec une organisation des cours de tribunaux qui diffère totalement de l’organisation anglaise. À Jersey et à Guernesey, même la citoyenneté et le droit de séjour sont régis de manière tout à fait différente.

Derrière cette structure asymétrique se cache une philosophie. Les modèles symétriques jacobins sont dominés par la théorie de l’uniformité, l’idéal de la standardisation bureaucratique et le confort administratif des détenteurs du pouvoir. La tradition impériale met l’accent sur le respect de l’identité et des traditions des communautés qui ne sont pas « administrées » mais peuvent se configurer un droit public. C’est donc également la théorie de base du fédéralisme organique qui, fondé sur l’autonomie, s’est développé par le bas et dans lequel les facteurs culturels et ethniques ont la priorité sur les facteurs technico-administratifs.

Un élément typique de la théorie égalitaire réside dans la certitude ou la volonté que les États fédérés doivent, autant que possible, avoir la même grandeur, du moins un même nombre d’habitants, sans préjuger du fait que des unités historiques soient pour cela disloquées ou réunies contre leur gré. Le projet de Heineken7 part certes des principes de base suivants : premièrement le respect des racines historiques de chaque État, deuxièmement la réalisation dans la mesure du possible des groupes de population relativement homogènes d’un point de vue culturel et ethnique, et troisièmement « des groupes de population de 5 à 10 millions d’habitants, formant ainsi des régions faciles à administrer »15. Naturellement, nous n’avons rien contre une bonne administration mais, si l’on examine le développement du projet Heineken, il faut souligner qu’une priorité quasi absolue a été accordée à ce dernier critère : il s’agit donc d’un fédéralisme inorganique.

Citons comme autre exemple la régionalisation que Mitterrand a pratiquée en France. Elle s’entend comme l’amorce d’une fédéralisation en une bonne dizaine de régions qui, pour une grande part, correspondent aux provinces françaises traditionnelles. Toutefois, la Normandie a été scindée en deux, sous prétexte qu’elle était « trop grande ». Voilà bien le vieux réflexe jacobin.

Les Américains sont (sur ce plan…) moins tentés par cette contrainte égalitaire : nous avons déjà cité l’État de Californie qui compte près de 60 fois plus d’habitants que l’État d’Alaska. Toutefois, le fédéralisme américain est aussi inorganique que possible. La division en États, dont quelques uns représentent des carrés « parfaits », ne tient absolument jamais compte des éléments géographiques, culturels et démographiques. Jamais et nulle part, les États-Unis n’ont utilisé leur théorie fédérale pour résoudre les problèmes d’une manière organique ou pour donner corps à l’identité de certains groupes de population, qu’il s’agisse de la population noire, des Indiens, des 15 millions d’hispanophones, etc. Ce qui s’explique naturellement par le fait que le fédéralisme américain est ancré dans l’idéal égalitaire des Lumières.

L’exemple américain donne une leçon à nos fédéralistes européens : le fédéralisme seul est un concept insuffisant. S’il n’est pas organique, le fédéralisme peut encore s’avérer le mauvais choix. Les relations différenciées plutôt qu’égalitaires entre l’État fédéral et les membres et l’organisation asymétrique des États fédérés sont des moyens de tirer profit d’un fédéralisme organique. Dans la meilleure tradition impériale.

Principe de la complémentarité dans la tradition impériale
Les peuples, les régions, les parties de Royaume ne sont pas seulement des « familles » culturelles et ethniques l’un pour l’autre, ils ont également besoin l’un de l’autre et sont voués à la collaboration. C’est l’essence même du principe de complémentarité, qui est une composante essentielle de l’idée de l’Empire. À l’opposé de cette complémentarité, de cette façon de se compléter l’un l’autre par nature, se trouve la théorie de la substantialité, essentielle dans l’idéologie jacobine. Il faut entendre par là l’idée de l’auto-suffisance, c’est-à-dire de la conception autonome d’un État refermé sur lui-même, formant un tout. Dans une telle philosophie, des conventions ad hoc peuvent certes être conclues avec d’autres États, mais les intéressés s’empressent d’en sortir dès qu’elles menacent de créer plus de charges que de profits. C’est une sorte d’optique comptable et marchande qui distille un poison dangereux pour les projets historiques à long terme comme l’unification européenne. Partout où les traités européens ont été interprétés conditionnellement et où l’éventualité d’un retrait de la Communauté Européenne a été abordée, les jacobins sont à l’œuvre.

Dans la politique pratique, la théorie de la complémentarité est un principe indispensable. Un exemple : comment régler la gestion écologique du Rhin autrement que par une politique commune et complémentaire de la Suisse, de la France, de l’Allemagne et des Pays-Bas ? La tradition impériale européenne est imprégnée de la théorie selon laquelle les compétences ne doivent pas nécessairement être conférées formellement à un niveau administratif « supérieur » ou « inférieur » mais plutôt transférées et cédées, par exemple, à l’intention et à la responsabilité communes des États fédérés concernés. La complémentarité prend ainsi une deuxième signification intéressante, à savoir pourvoir à un niveau stratégique complémentaire, axé sur une ou plusieurs tâches données. Il est ainsi possible d’éviter que la politique adoptée pour un problème donné, prenons le Rhin, soit trop centrale et trop éloignée de la réalité physique et qu’elle soit, par conséquent, négligée ou fasse l’objet de querelles interminables – comme c’est le cas de tout ce qui a trait à l’Escaut. La mise en œuvre de la théorie de la complémentarité suppose naturellement un droit conventionnel des régions et des communes. Les « inter-communales » sont l’exemple d’une bonne invention belge qui, juridiquement, est difficile, voire impossible, à appliquer dans plusieurs autres pays européens. Une autre « invention », unique au monde, qui s’inscrit parfaitement dans la lignée du principe de complémentarité est la Nedrelandse Taalunie créée par le Traité de l’Union linguistique entre les Pays-Bas et la Belgique. L’UEBL, entendez l’Union Économique belgo-luxembourgeoise est également un exemple de structure tacite mais efficace – comme aurait pu le devenir le Benelux.

Le principe de complémentarité est la réponse exacte donnée par la tradition impériale d’abord à l’impossibilité de faire coïncider au sein de l’Europe les frontières politiques, culturelles, économiques et, ensuite, à la nécessité de tenir compte pleinement de ces réalités transfrontalières.

Les traités sont l’instrument minimum pour donner corps à la complémentarité. Les institutions qui se fondent sur ces traités sont bien meilleures et plus stables. Dans certains cas, il est nécessaire de franchir encore une étape et de passer à des institutions légitimées démocratiquement, avec un suffrage direct ou indirect de sorte que le contrôle des procédures administratives soit assuré par un organe élu sui generis, proche de la source.

Enfin, le droit conventionnel des régions ne peut être régi uniformément pour toutes les matières : sur le plan linguistique et culturel, les régions doivent pouvoir conclure des conventions de manière tout à fait autonome dans le monde entier ; sur le plan économique, le droit conventionnel doit rester un pouvoir central pour empêcher la dislocation de l’ensemble de la communauté.

Le principe de subsidiarité dans la tradition européenne
Le principe moderne de la subsidiarité a été puisé par l’Église catholique dans l’ancienne tradition impériale. À leur tour, le solidarisme et quelques autres courants révolutionnaires conservateurs ont emprunté la théorie de la subsidiarité à cette doctrine sociale catholique.

Le point de départ réside dans le constat qu’il ne suffit pas pour une bonne administration d’instaurer différents niveaux administratifs. Le principe fédéral est bon mais insuffisant, même s’il a été enrichi de la souplesse de la théorie de la complémentarité. En effet, aucune réponse n’a encore été donnée à la question de savoir où, c’est-à-dire à quel niveau de la hiérarchie administrative, une responsabilité et un pouvoir de décision doivent être conférés. Les encycliques papales Rerum novarum (1891) et Quadragesimo Anno (1931) donnent au problème la même solution que celle issue de la tradition impériale : le pouvoir de décision ne doit jamais être déterminé à un niveau supérieur à celui strictement nécessaire. Les niveaux inférieurs ne doivent donc céder des pouvoirs aux niveaux supérieurs que si cela se révèle indispensable et, inversement, un organe administratif supérieur ne peut être investi de pouvoir que pour des tâches qu’il peut exécuter mieux, de manière plus impartiale et plus efficace qu’un organe inférieur.

Ce faisant, on espère que les décisions ne seront prises que par ceux qui en subissent le plus directement les conséquences. On rejoint ainsi le concept de la démocratie de base telle qu’elle subsiste encore, par exemple dans les cantons suisses. Dans la vision du principe de la subsidiarité, chaque organe administratif a donc une tâche complémentaire, dans une hiérarchie donnée de la base à son sommet. Aucun niveau ou organe n’est fixé de manière absolue comme dans la nation-état. Plus précise est la répartition des tâches et de la souveraineté entre les différentes communautés et leurs niveaux administratifs organisés en fédération, meilleure sera la vie sociale de l’entité dans son ensemble. Cette vision essentiellement holistique est typique de la tradition impériale.

C’est en 1984 qu’est apparue pour la première fois la notion de subsidiarité dans un texte communautaire européen – nous supposons qu’il s’agit d’un héritage tardif de l’engagement européen des démocrates-chrétiens. Ou du constat que la politique agricole fortement centralisée de la Communauté Européenne engloutit de l’argent, brille par son inefficacité et favorise la fraude plus que toute autre. Le principe de la subsidiarité n’est naturellement pas un deus ex machina. Vic Van Rompuy fait remarquer à juste titre dans le De Standaard16 : « L’important est : qui décide de la répartition ? De même : sur la base de quels critères la décision est-elle prise ? Que signifie en fait qu’un certain niveau de l’autorité doit exercer nécessairement certaines compétences, ou qu’il est plus efficace ou meilleur pour le bien-être ? D’ailleurs, quel en est le but : un minimum de frais, un maximum de profit par rapport au coût, la fourniture de biens essentiels à tous et, dans ce cas quels sont ces biens essentiels : le maintien de la diversité culturelle et sociale ? Le principe ne donne pas de réponse univoque à ces questions. Son contenu peut être nettement différent et marqué par ses propres désirs et conceptions. En fait, il joue le rôle de guide, de fil conducteur et d’indicateur de direction dans la recherche de solutions. Il essaie de donner forme au personnalisme de la communauté, à la démocratie, à la protection de la liberté d’action et de l’identité culturelle ».

Que l’intérêt de la Communauté Européenne pour le principe de subsidiarité ne tienne pas du hasard est démontré par le colloque organisé les 21 et 22 mars 1991 par l’Institut Européen d’Administration Publique, qui s’est tenu, par hasard cette fois, à Maastricht. Les actes de ce colloque17 illustrent bien de quelle manière la tradition impériale est ignorée. Mais, quoi qu’il en soit, l’article 3b du Traité de Maastricht stipule littéralement : « Dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, la Communauté n’intervient, conformément au principe de subsidiarité, que si et dans la mesure où les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être réalisés de manière suffisante par les États membres et peuvent donc, en raison des dimensions et/ou des effets de l’action envisagée, être mieux réalisés au niveau communautaire. L’action de la Communauté n’excède pas ce qui est nécessaire pour atteindre les objectifs du présent Traité ».

De nombreuses références à l’esprit et au principe de subsidiarité figurent dans d’autres articles sur l’écologie, la santé publique et la protection du consommateur qui confèrent à la Communauté européenne de nouvelles compétences. Le conseil européen du 26-27 juin 1992 (Lisbonne) stipule, phénomène tout aussi nouveau que réjouissant, que le principe de subsidiarité était un nouveau fondement juridique généralement obligatoire de la Communauté européenne. Non seulement la future législation européenne sera soumise au principe de subsidiarité, mais, en outre, les règles communautaires existantes seront également revues et adaptées en ce sens.

Raf Chanterie, parlementaire européen démocrate chrétien a raison lorsqu’il écrit18 que « le débat sur la subsidiarité est complexe mais en vaut la peine. Finalement, il ne s’agit pas tant de savoir la quantité de pouvoir que nous voulons conférer à Bruxelles. Il s’agit de savoir quelle forme d’État et de société nous élisons. Il ne s’agit pas d’un débat juridique mais d’un débat politique et idéologique qui mérite toute notre attention ».

Le contenu de « Maastricht »
En matière de subsidiarité, le Traité de Maastricht a certainement fait un grand pas en avant. Comme le souligne le jeune chercheur de Louvain Geert Wils19 : « En matière de culture, je cite pour information les principaux fragments du texte qui a été convenu à Maastricht pour circonscrire dans d’étroites limites la compétence culturelle de la Communauté. Figurent en caractères gras les nombreuses tournures qui indiquent la subsidiarité : “La Communauté contribue à l’épanouissement des cultures des États membres dans le respect de leur diversité nationale et régionale, tout en mettant en évidence l’héritage culturel commun. L’action de la Communauté vise à encourager la coopération entre États membres et, si nécessaireà appuyer […] leur action dans les domaines suivants […] La Communauté tient compte des aspects culturels dans son action au titre d’autres dispositions du présent Traité. Pour contribuer à la réalisation des objectifs visés au présent article, le Conseil adopte […] après consultation du comité des régions, des actions d’encouragement, à l’exclusion de toute harmonisation des dispositions législatives et règlementaires des États membres. Le conseil statue à l’unanimité tout au long de la procédure […]” ».

Maastricht institutionnalise en effet les régions en Europe, ouvre de nombreuses possibilités de réaction directe entre les institutions centrales et les régions. C’est assurément un progrès. Ceci s’applique également à l’instauration de la citoyenneté européenne : nationalité et citoyenneté ne doivent plus coïncider et il relève précisément de la tradition impériale européenne qu’elles ne soient pas identiques.

Le droit de vote des citoyens européens aux élections des conseils communaux et aux élections européennes est une chose logique. La seule intervention à ajouter dans le cadre belge est l’abolition du vote obligatoire anachronique.

À la lecture du Traité de Maastricht, on bute naturellement sur toutes sortes de dispositions qui, par le seul verbiage bureaucratique dans lequel elles sont rédigées, suffisent à apparaître obscures sinon absconses. Mais il en va de même d’autres Traités, européens ou non. S’il s’agit de savoir si le Traité est fidèle, dans ses grandes lignes, à la Tradition impériale européenne, la réponse est sans nul doute étonnamment positive.

Une collaboration pour parvenir par exemple à une politique étrangère coordonnée est plus que nécessaire et la honte yougoslave démontre clairement à quel point cette lacune est criante. Maastricht va encore plus loin, il ouvre la perspective d’une politique de défense commune, avec même la possibilité d’une armée européenne. Si nous ne voulons pas continuer à dépendre des États-Unis, c’est effectivement la route à suivre.

La collaboration européenne sur le plan de la justice et des services de police, notamment en matière de politique d’immigration, d’octroi du droit d’asile et de lutte contre le trafic de drogues est plus qu’indispensable et offre des exemples-type de ce qui doit être délégué à un échelon supérieur, en vertu du principe de subsidiarité, pour atteindre une efficacité plus grande. Une monnaie unique pourrait ne pas être une absolue nécessité d’un point de vue technique. Mais d’un point de vue psychologique, elle est, tout comme la citoyenneté, un élément d’une valeur inestimable pour renforcer la conscience européenne et ancrer dans les esprits l’indépendance européenne.

La question de la banque centrale européenne est un peu plus délicate. Naturellement, elle est nécessaire s’il n’existe plus qu’une seule monnaie ; mais Maastricht prévoit une banque centrale sur le modèle allemand, c’est-à-dire une banque qui fonctionne indépendamment des institutions politiques. En principe, ce projet doit être rejeté en raison de la primauté du politique. Mais, en pratique, il se fait que notre personnel politique est, pour sa majeure partie, d’une qualité à ce point médiocre qu’il serait plutôt réconfortant de savoir que cette banque centrale pourrait fonctionner de manière autonome. Impossible, du reste, de faire abstraction de notre jugement dans l’exemple de la banque centrale allemande qui, depuis plus de 40 ans, fonctionne impeccablement.

L’importance de Maastricht
L’importance de Maastricht réside dans la percée de l’Europe politique à laquelle elle donne corps, fût-ce dans une très faible mesure. Maastricht est le début des adieux à l’Europe libérale où ne compte « que le marché » et à l’Europe inter-gouvernementale en tant que « club d’États ». Ce qui explique la fureur de certains détracteurs qui voient leurs croyances jacobines mises en péril, à raison d’ailleurs. Nous ne pouvons que nous en réjouir.

Les États jacobins, et la Belgique en est un bon exemple, sont coincés entre le marteau et l’enclume et risquent d’être écrasés au terme d’une génération : le marteau est le régionalisme, le transfert, voire la perte de compétences vers le bas, vers les régions et les communautés. L’enclume est l’Europe en cours d’unification politique, avec le transfert de bon nombre de compétences vers un niveau politique supérieur. Dans ses grandes lignes, le mouvement s’inscrit dans la tradition impériale européenne et nous devons applaudir à la lente disparition des États jacobins, d’une autre manière que dans l’ex-Yougoslavie.

Comme preuve irréfutable, citons la réaction des milieux d’affaires américains : l’Europe économique y est très bien accueillie car elle crée la possibilité de pénétrer sur le marché européen en une fois, sans devoir entamer douze procédures différentes. Et si nous décidions encore de parler tous une seule langue, ils trouveraient cela parfait… Quant à l’Europe politique, ils la traitent avec beaucoup de méfiance et la qualifient de « Festung Europa » (de préférence en allemand, allez savoir pourquoi…) et y voient pour l’avenir une puissance mondiale concurrente – bien plus que les Européens les plus audacieux n’oseraient en rêver. C’est de manière à peine dissimulée qu’ils ont souhaité un « non » français. Maastricht a beaucoup gagné en crédibilité par ce seul fait.

Une série de contre-arguments, tels qu’ils sont tirés de la bouche de Jean-Marie Le Pen, sont franchement pervers. Le président français, (mutatis mutandis le Roi Albert II) aura « moins de pouvoir dans la future Europe que le gouverneur du Texas ». Nous l’espérons bien ! L’Europe a-t-elle trop de fonctionnaires ? Ridicule : la Communauté a moins de fonctionnaires que la ville d’Anvers. « Bruxelles » règlemente-t-elle de manière trop détaillée et trop stricte ? Naturellement, c’est le cas pour certains domaines – mais il s’agit là d’une critique de l’Europe de marché libérale, pas de « Maastricht ». Et d’un point de vue objectif, il s’avère que l’administration communautaire a finalement contrecarré ou aboli plus de règlements (nationaux) qu’elle n’en a elle-même promulgués. Reste la critique des agriculteurs : s’il y a bien une profession qui a gagné de l’argent au cours de cette dernière décennie sur le dos de la Communauté européenne, c’est bien l’agriculture !

Les quelques arguments vraiment sérieux et importants à l’encontre du Traité de Maastricht concernent le rôle du parlement européen : certes celui-ci a été quelque peu étendu par « Maastricht » mais il reste, à tous égards, bien inférieur à ce qui serait souhaitable d’un point de vue politique. Le parlement européen n’est pas, loin s’en faut, une constituante de l’Union européenne. Cette incapacité est naturellement imputable en grande partie au fait que les parlementaires européens négligent d’exiger ce rôle. Phénomène qui, à sont tour, s’explique par la médiocrité sans espoir de la plupart des élus.

L’important pour l’Europe est d’avoir franchi, dans son ultime élan vers l’union politique, le point de non-retour. C’est à cela que s’est engagé Maastricht : vaincre le concept libéral de la CEE, passer résolument de la voie politique à l’union européenne, au sens de l’empire européen. L’Europe doit réussir sa propre décolonisation.

Pour ralentir, voire empêcher, l’unification politique, un maximum de nouvelles candidatures – de préférence tout à fait « immatures » – de la périphérie européenne seront proposées à court terme. Une autre politique doit être amorcée en guise de réaction, politique, fondée sur les leçons de milliers d’années de tradition impériale mais aussi sur l’expérience historique de la façon dont les grandes entités fédérales comme les États-Unis et le Canada se sont formées : c’est autour d’une vision de ce que peut devenir l’entité fédérale que doivent se rassembler les pays mûrs à cet effet au moment présent. Les autres suivront bien, tôt ou tard. À l’origine, il n’en a d’ailleurs pas été autrement pour la CEE . Autrement dit et conformément à la tradition impériale européenne : l’Europe politiquement unifiée doit naître maintenant avec ceux qui le veulent aujourd’hui, même si l’Europe unifiée (ou à unifier) économiquement doit en subir le préjudice.

L’idée de l’Empire a incontestablement un aspect mythique. C’est également sa force à condition qu’elle ne soit pas réduite à ce seul aspect, que le mythe ne soit pas dissocié de la réalité. « La conscience mythique ne vit pas au centre des choses, mais vit de qualités tangibles au sein de configurations physiques », comme le disait le philosophe allemand Ernst Cassirer – et cette citation s’applique pleinement à la tradition impériale.

Deux siècles de jacobinisme ont laissé assez de décombres. Ce qui ne doit plus arriver, c’est ce que Goethe écrivait le 19 mai 1808 à Friedrich W. Riemer : « L’Europe s’est effondrée parce qu’une partie voulait être en tout : la France voulait devenir la République ».

1993.

1. « Les Allemands du Centre » est en fait une appellation plus exacte car les Allemands de l’Est habitent à l’Est de l’actuelle frontière germano-polonaise : dans l’ancienne Silésie, à Königsberg, etc.

2. Notamment dans Filosofen van het hedendaags liberalisme sous la direction de P. B. Cliteur et G. A. van der List, Kok Agora, 1990. Mais dans la contribution du docteur B. Wempe sur Isaiah Berlin, nous lisons notamment : « Le pluralisme de valeurs de Berlin parcourt tous ses écrits comme un fil rouge. Il constitue la pensée maîtresse derrière ses études de l’Intelligentsia russe au XIXe siècle, il explique son intérêt pour une série de penseurs philosophes opposés qui s’insurgent contre le paradigme rationaliste de leur temps, comme Vico, Hamann, Herder, penseurs qui étaient en grande partie tombés dans l’oubli avant d’être ramenés à la surface par des études de Berlin ; le pluralisme constitue également la conclusion – assez inattendue pour le lecteur non averti – de sa thèse sur Machaviel qui, a suo malgrado, s’avère être un des fondateurs de la tolérance et du pluralisme » (p. 145).

3. Lajos Kossuth (1802-0894), national-libéral typique et ardent défenseur de la liberté hongroise.

4. Paul-Henri Spaak, d’extrême-gauche à l’origine, s’est dirigé dans les années 30 vers un socialisme d’inspiration nationale, comme Hendrik de Man. Pendant la guerre, il a fait partie du gouvernement belge de Londres : il a successivement été l’un des fondateurs du Benelux, de la CEE et de l’OTAN. À la fin de sa vie, il s’est engagé ouvertement pour le FDF. Il est le père de la présidente ultérieure du FDF (1977), Antoinette Spaak.

5. Sicco Lender Mansholt (1908-1995), politicien socialiste néerlandais, a été pendant de nombreuses années (1950-1972) vice-président et même un moment président de la Communauté européenne. Il voyait dans l’intégration européenne un moyen d’imposer aux pays de la Communauté un modèle de société socialiste. Après sa démission en tant que président de la Commission Européenne, il s’est subitement montré très critique à l’égard de l’unité européenne.

6. Guy Héraud, occitan d’origine, était professeur à l’université de Strasbourg. Son livre est paru en 1963 aux Presses d’Europe à Paris.

7. Yann Fouéré a fondé en 1955 avec Yann Poupinot le Mouvement pour l’Organisation de la Bretagne (MOB), le premier véritable parti breton après la deuxième Guerre mondiale. L’ouvrage cité est également une édition des Presses d’Europe de 1968. Une variante de la vision de Fouéré a vu le jour en juin 1992 aux Pays-Bas : un homme d’affaires connu, le brasseur A. H. Heineken, a publié en collaboration avec de Amsterdamse Stichting voor de historische Wetenschap une brochure intitulée : The United States of Europe – An Eurotopia ?. Il envisage 75 États régionaux comme base pour une Europe unifiée. L’État des Flandres comprendrait également le Limbourg néerlandais et… Bruxelles.

8. Hugo Bütler, rédacteur en chef du Neue Zürcher Zeitung des 26-27 septembre 1992.

9. Dans Autorités spirituelles et pouvoirs temporels, Krisis n°3, septembre 1989.

10. D’importantes sources pour la connaissance de l’idée d’empire, de sa philosophie et de ses principes administratifs sont la Bulle d’Or (1356), le Eeuwige Landrede (1495), le Reichskammergerichtsorde (1555), la Diète d’Augsbourg (1555), la Pais de Westphalie (1654), le Jüngster Reichabschield (1654), le Reichdeputationhauptschluss (1803) pour s’en tenir aux principales « constitutions » et traités internes.

11. De son vrai nom Johan Althaus. Son œuvre principale est la Politica methodice digesta et exemplis sacris et profanis illustrata publiée en 1603, un an avant qu’il prenne son poste dans la ville d’Emden. Il a décliné des propositions pour devenir professeur à Leiden et dans la ville frisonne de Franeker.

12. En 1972, les activités de ce Parlement ont été « suspendues » par les Britanniques.

13. L’exception est la Basse-Saxe qui suit le modèle du Sud de l’Allemagne en raison de son étendue territoriale et également parce qu’elle n’a été formée qu’après 1945 par la fusion de différentes régions.

14. Les lois britanniques n’entrent en vigueur dans les îles anglo-normandes que si elles sont approuvées et enregistrées par la justice locale. La législation et l’organisation administrative des îles anglo-normandes se fondent encore sur le Grand Coutumier de Normandie du XIIIe siècle, qui est généralement appelé le Somme Maucael, du nom de son auteur.

15. Nous faisons référence à « De Verenigde Staten van Europa, een Eurotopia » de Patrick Luystermann dans de Nieuwsbrief van de Orde van den Prince, septembre 1992, qui présente en détail le plan Heineken.

16. Dans un commentaire du livre cité ci-après (De Standaard du 30 décembre 1991).

17. « Subsidiarité : défi du changement », Actes du Colloque Jacques Delors 1991, Institut Européen d’Administration Publique, Maastricht, 1991.

18. « Subsidariteit : nationaal en Europees sleutelbegrip » dans le De Standaard des 20-21 juillet 1992.

19. « Europes centralisme als waanbeld » dans le De Standaard des 18-19 juillet 1992.