Le latin notre mère

Le latin notre mère

Comment ne pas être à vos yeux, messieurs d’outre-Atlantique, et vous, leurs obséquieux larbins folliculaires, d’irréductibles étrangers, des primitifs pour tout dire, des archaïques, tant nos raisons d’être sont encore mesurées par les temples d’Epidaure ou de Delphes et par l’ordonnance familière et savante des chapelles romanes ? Peut-être, lorsque vos serviteurs et vos émules nous traitent d’« anti-Américains primaires », faut-il entendre que nous sommes primordialement français et européens ?

Comment voudriez-vous que nous consentions, sous le fallacieux prétexte d’une « langue européenne », à leur substituer, même dans les communications subalternes ou commerciales, votre « anglo-américain » ?

Ainsi, notre « anti-américanisme primaire » nous poussera jusqu’à défendre le latin comme langue naturelle et historique de l’Europe, ce latin dont on feint d’oublier qu’il fut une langue vivante jusqu’à Vatican II, c’est-à-dire une langue spéculative et chantée, bien moins étrangère à nos palais que cet idiome déshérité et réduit à l’utilitaire, dont la prononciation expose au ridicule vos partisans chez nous les plus farouches !

Notre langue est notre âme, notre style, notre patrie. Elle est la demeure de nos pensées, la rivière scintillante de nos paysages, la faveur intime et auguste dont la Providence nous honore. Notre langue est la ressource de nos amours, le refuge sacré au moment des désastres, la seule arme qui ne se retourne point contre nous aux temps de la barbarie. Notre langue est la fine pointe de notre entendement, la preuve de nos audaces et l’ultime recours dans nos défaites. « Le langage est la demeure de l’être », écrivait Heidegger. Être dépossédé de sa langue, c’est tout simplement cesser d’être. Être un homme libre, n’est-ce point, d’abord, être un homme de libre parole ?

Si l’Europe doit être autre chose qu’une abstraite construction à l’usage de la Marchandise, sa langue, bien sûr, ne saurait être que le latin. « Ce qui est sans précédent est manifestement sans avenir », écrivait Charles Maurras. Une Europe choisissant une langue dont l’usage est sans précédent se prive de son avenir et se voue aux dissensions. En effet, précise Maurras, « le mauvais langage est la source des confusions, les confusions entre hommes qui usent de la même langue mènent directement aux coups ». Les adversaires de la « mondialisation » (que nous devrions prendre l’habitude de nommer plus justement américanisation) manifestent leurs préférences gastronomiques ou monétaires ; mais tout aussi importante que l’effigie des pièces dans notre porte-monnaie, ou la nature des aliments que nous absorbons, est notre langue.

« Toute dégradation individuelle et nationale, écrit Joseph de Maistre, est sur le champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle du langage. Comment l’homme pourrait-il perdre une idée, ou seulement la rectitude d’une idée sans perdre la parole ou la justesse de la parole qui l’exprime ; et comment, au contraire, pourrait-il penser plus ou moins sans le manifester sur le champ par son langage ? ». Si l’Europe doit être autre chose qu’un conglomérat de communautés folkloriques réduites à l’impuissance, si quelque esprit de fidélité et de prophétie demeure en elle, si nous devons imaginer des échanges, des conversations possibles entre les Français, les Allemands, les Italiens, les Grecs, etc., si nous nous aventurons à croire qu’une heureuse concordance est possible entre la diversité et l’unité, entre les peuples et les styles et les raisons et les symboles, il faudra bien reconnaître l’impérieux précédent de la langue latine.

Qualités d’analyse, d’induction et de déduction
La langue latine n’a même pas besoin d’être adoptée, puisqu’elle est notre mère. Il nous suffit de l’accueillir et de la reconnaître. Le latin est l’hôte immémorial de notre logique et de notre poésie. Quant à la prétendue difficulté qu’il y aurait à l’enseigner, elle n’est qu’une invention de la mauvaise foi stipendiée. Non seulement il est beaucoup plus facile d’apprendre le latin que l’anglais, mais il sera, par la même occasion, plus facile, pour les Français, d’apprendre le français. C’est bien la veille qui assure le lendemain, et non, comme l’écrivent les journalistes et même certains romanciers (qui ont abandonné leur propre langue pour adopter les barbarismes des mauvaises traductions), « le jour d’avant » qui assure « le jour d’après ». Ce qui s’annonce jaillit de ce qui précède. Il existe d’innombrables directives européennes, aussi vaines et vétilleuses les unes que les autres. Pour vaincre notre scepticisme, il suffirait que l’Europe édictât, sur son territoire, la précellence du latin parmi les secondes langues. Elle rejoindrait ainsi le reste du monde, qui n’est point « américano-centré », s’établirait avec force et rectitude dans sa propre culture, et susciterait, par surcroît, une génération de jeunes Européens moins bafouillants.

Quant aux « réalités économiques » de nos pays, ne gagneraient-elles point, tout comme le furent, durant des siècles, les recherches scientifiques, à être traitées par des esprits formés au jugement par des qualités d’analyse, d’induction et de déduction que requiert l’apprentissage de la langue latine ?

Enfin, comment ne pas voir que nous sommes directement redevables à la langue latine, non seulement de notre existence historique, mais des clartés efficientes de notre entendement et de presque toutes les chances qui nous demeurent de prévoir, d’inventer, de spéculer. Le latin aiguise l’intelligence et permet à l’intelligence de s’inscrire dans le réel, de faire de la théorie une action. Les analogies entre le sens étymologique et le sens acquis, le sens des rapports et les proportions, le fleurissement des comparaisons, tiennent, en Europe, à la langue latine, comme les feuilles tiennent aux branches.

Une langue qui ordonne encore notre entendement
En nous détachant du latin, nous nous détachons non seulement collectivement d’une légitimité européenne, mais aussi individuellement des ressources de notre intelligence. Du point de vue pragmatique, nous nous desservons, et du point de vue théorique, nous trahissons. Dans ce jeu de rivalités sans concessions qu’est la politique internationale, nous hissons le pavillon des adversaires et nous acceptons de nous affronter avec des armes qui ne sont point les nôtres et dont nous n’avons point l’usage au lieu de poursuivre une quête d’excellence où nous fûmes portés par une houle presque indéfinie de prédécesseurs.

La justesse de ces observations se mesure à la hargne de ceux qui nous incriminent en nous estampillant « réactionnaires ». Mais où se trouve la réaction ? Est-elle le propre des fidèles ou des renégats ? Que dit le mot « réaction » ? Le recours à la langue latine n’est-il point la fidélité à un « agir » fort ancien ? La « réaction », le déni ne sont-ils pas le signe de ralliement de ceux qui opposent une fin de non-recevoir à ce déploiement naturel d’une puissance éclairante et bienfaitrice ? Être dans son propre mouvement, suivre son propre cours, est-ce réagir ou simplement consentir aux évidences souveraines que nous disent nos auteurs et la Forme ou l’Idée de la Cité inspiratrice ? Que serait la Forme d’une unité politique sans la langue qui doit la manifester ? Une pure réaction, un fondamentalisme, une écorce morte !

Le latin est la seule langue commune aux Européens : on s’étonne de devoir redire de telles évidences. Langue religieuse, certes, mais aussi langue diplomatique, scientifique, poétique, qui existe non seulement comme une réalité étymologique, une trame constante dans nos langues européennes, mais dont la portée philosophique, politique et rhétorique ordonne encore notre entendement, de même que la prose et la prosodie latine furent ordonnées par la langue et la pensée grecque. Il faudrait être bien stupide pour croire qu’une Europe parlant une autre langue que sa langue historique et légitime servît aux intérêts des Européens ; nous n’accuserons pas nos adversaires d’une telle stupidité : nous sommes enclins à croire en leur indifférence soumise. Que leur importe de ne plus être, pourvu qu’ils eussent l’illusion d’être des « individus ». Ils s’enivrent de ce pieux mensonge dans un grégarisme planétaire gouverné, comme le voulait Robespierre, « par la Vertu et la Terreur », autrement dit par le puritanisme et la brutalité, ces deux ressorts fondamentaux du « libéralisme » et de la « modernisation ».

Nous, qui savons de longue mémoire qu’il n’est d’autre hégémonie que linguistique et entendons bien ne point renoncer à nos langues tribales qu’illustrèrent les raisons et les ivresses de Dante, de Cyrano de Bergerac ou de Nietzsche, rêvons (« primaires » que nous sommes !) à quelque éveil européen dans le frémissement d’or des syllabes virgiliennes. Nous rêvons, mais ces actes auguraux qui précèdent l’action, d’une règle politique ordonnée par la rhétorique de Cicéron, de préceptes édictés par Marc-Aurèle et, pourquoi pas, les temps étant à l’« ordre moral », de mœurs inspirées par Catulle :

Amabo mea dulcis Ipsithilla
meae delicia mei lepores
jube ad te veniam meridiatum…

Ce qui (soyons moins sectaire que nos adversaires), si par chance nous faisons la rencontre d’une aimable Anglaise ou Américaine du nom d’Ipsithilla, pourrait aussi se dire, par exception :

Be nice darling little Ipsithilla
my delicious on, my tenderest delight
etc.

Luc-Olivier d’Algange, Éléments n°102, 2001.