Sait-on encore construire des villes habitables ?

Sait-on encore construire des villes habitables ?

L’architecture est un art dans la rue et de la rue. C’est une esthétique qui se donne à voir de tout le monde. Art du dehors, l’architecture en dit long sur la façon dont une société se représente. Mais l’architecture produit aussi des intérieurs. Elle en dit long, aussi, sur la domesticité et, plus intéressant encore, sur les rapports entre le dehors et le dedans, cet « entre-deux » entre l’espace public et l’espace privé, dans lequel s’élabore le lien social. Un récent ouvrage de Jacques Lucan a le grand mérite de relater les différents moments historiques de l’architecture en France depuis 1940, tout en montrant comment celle-ci, non seulement se produit, mais se pense, car les architectes sont tributaires, comme tous les créateurs de formes, de théories et d’idéologies. Du maréchal Pétain à Jacques Chirac.

Pourquoi 1940-2000, et non pas 1945, ou 1930 ? Cette dernière date aurait donné lieu à un autre livre, justifié par la richesse des années trente dans le registre de l’architecture, les projets et réalisation de cités-jardins, etc. Quant à 1945, cette date eût été trompeuse. En effet, comme dit Jacques Lucan, « Vichy n’est pas une parenthèse ». Les questions de la reconstruction datent de 1940, et non de 1945. La Direction générale à l’équipement national, créée par l’État français de Pétain, est l’ancêtre d’une ambitieuse politique d’urbanisme. L’ordre des architectes est créé en 1941. La même année est instituée la chaire d’urbanisme de l’École nationale des ponts et chaussées. La première grande loi d’urbanisme, dont les principales dispositions resteront très longtemps en vigueur, est la loi du 15 juin 1943.

Dans le même temps, une réflexion sur les architectures régionales amène à la redécouverte de savoir-faire anciens et de sens ancestraux de l’adaptation entre le bâti, le paysage, les us et coutumes (les habitus de Bourdieu)1. La réflexion sur un urbanisme enraciné est portée notamment par Georges-Henri Rivière directeur du Musée d’ethnographie du Trocadéro, futur Musée de l’homme, et Gaston Bardet, qui synthétisera ses conceptions après la guerre dans Le nouvel urbanisme2. Cet aspect régionaliste et traditionaliste est – disons-le tout de suite – la part de l’héritage vichyssois qui sera la plus occultée après la guerre.

Preuve de l’intérêt pour les questions d’architecture deux nouvelles revues sont créées sous l’Occupation, L’Architecture française et Technique et architecture. Quant aux reconstructions effectives et aux projets engagés, ils ne sont pas négligeables (sans compter les équipements comme les prolongements de métro, le début de l’autoroute de l’Ouest, etc.). En outre, c’est en 1941 que la Charte d’Athènes3 est publiée, son modernisme s’opposant au régionalisme vichyssois et se nourrissant d’espoirs déçus dans les régimes autoritaires.

L’après-guerre. Ces architectes qui veulent « éduquer » le peuple…
Cette époque est marquée par une grande continuité des équipes de décideurs dans le domaine de l’urbanisme. Robert O. Paxton, dans La France de Vichy (1940-1944)4, montre cet essor de l’influence des technocrates dès 1940 et la continuité avec l’après-guerre. 1945, c’est aussi la continuité des maîtres dans la mesure où Auguste Perret et Le Corbusier, figures de l’avant-guerre, restent les deux architectes marquants, auxquels il faudra ajouter Jean Prouvé.

La reconstruction est fort lente, et la mise à niveau du nombre de logements par rapport à l’essor démographique du baby-boom plus lente encore. Elle ne prend un certain développement qu’à partir du plan Courant de 1953 et plus encore à partir de la Ve République, et – est-ce un hasard ? – du délestage du coûteux héritage colonial.

Par contre, la réflexion théorique n’attend pas l’essor de la construction. Le Corbusier, dans Manières de penser l’urbanisme (1946), indique qu’il faut selon lui « libérer les villes de la contrainte, de la tyrannie de la rue ». L’idée que le peuple doit être « éduqué », idée au fond très marquée par le marxisme, aboutit à proposer aux citoyens des types d’habitat qu’ils n’apprécient peut-être pas spontanément mais qui leur conviendront quand on leur aura « expliqué ». Marcel Lods affirme que « le rôle éducatif de l’architecte […], c’est d’apprendre aux gens à habiter, ils ne savent pas »5. La construction de masse rencontre son modèle théorique, la préfabrication lourde est justifiée au nom de l’accès de tous à un modèle d’habitat conforme, identique pour tous des casernes pédagogiques.

L’idéal d’uniformité rejoint les exigences de constructions facilement reproductibles et peu coûteuses. Le « progressisme » y trouve son compte, ainsi l’architecte communiste André Lurçat construit les premiers immeubles sur le modèle « grand ensemble », notamment à Saint-Denis et à Maubeuge. Plus les terrains sont vierges de bâti déjà existant à prendre en compte, plus le modèle des grands ensembles peut s’appliquer dans sa « pureté » théorique. De là l’utilisation de terrains éloignés des zones déjà urbanisées – terrains bien évidemment acquis à bas prix. Le niveau d’équipements collectifs des nouveaux quartiers (crèches, bibliothèques, terrains de sport, etc.) est déterminé par une grille-type, la « grille Dupont ». Le modèle des grands ensembles s’impose massivement à partir des années 60 avec les fameuses ZUP (Zones à urbaniser en priorité) créées par le décret du 31 décembre 1958.

Coup d’arrêt à la politique des grands ensembles
Les grands ensembles sont conçus comme un ordre ouvert, sans rue, sans cour intérieure, et sans « devant » ni « derrière ». La production de masse et l’idéal d’égalité architecturale se conjuguent (sauf que l’égalité n’existe qu’entre habitants des grands ensembles et non pas entre eux et les autres urbains). Pour l’architecte marxiste Pierre Riboulet, membre de l’Atelier de Montrouge, « industrialiser la production, c’est élargir la lutte des classes » (en détruisant la petite production).

Face aux grands ensembles « classiques » – puisque c’est bientôt d’un nouveau classicisme qu’il s’agit – des projets alternatifs apparaissent. Ils émanent notamment de trois architectes : Émile Aillaud, Fernand Pouffion, Robert Auzelle. Ces projets peuvent être eux-mêmes très en rupture avec la ville traditionnelle, et ils le sont. À côté des immeubles d’habitation, beaucoup de grands équipements se caractérisent par ce qu’on appelle le fonctionnalisme – recherche de réponse prioritaire à un certain nombre de fonctions –, tels la Maison de la radio à Paris, la faculté des sciences de Jussieu, le siège de l’Unesco à Paris. Des formes d’expression plus audacieuses, dites « formes libres », caractérisent par exemple l’église Sainte-Bernadette de Nevers.

Un nouveau langage apparaît. Trames linéaires, dites « stem », ou en grille, dites « web », nappes d’urbanisation horizontales, mégastructures verticales, tous ces projets des années 60 et 70 laissent de côté la question qui surdétermine toute architecture : pour quelle ville construisons-nous ?

Or, le contexte de travail des architectes change radicalement au milieu des années 70. La circulaire Guichard du 21 mai 1973 met un coup d’arrêt à la politique des grands ensembles. Peu de temps après, Valéry Giscard d’Estaing, nouveau président de la République, met fin à la politique des tours, politique symbolisée par la « rénovation » du treizième arrondissement de Paris – la « rénovation » signifiant, à l’inverse de la réhabilitation, que les traces de l’ancien ont été quasiment éliminées. C’est ainsi que, à la fin des Trente Glorieuses – années de prospérité qui n’ont en fait guère duré que vingt ans de 1955 à 1975 – l’ivresse de la quantité pour la quantité se dissipe. Moins construire contribue à amener la question : que construire ?

Les « idées de 68 », aussi floues soient-elles font une large place à l’anti-productivisme. Elles ouvrent la voie à la prise en compte de la pensée d’Henri Lefebvre, qui défend de manière novatrice l’idée d’un droit à la ville. Il s’agit d’un droit, « non pas à la ville ancienne, mais à la vie urbaine, à la centralité rénovée, aux lieux de rencontres et d’échanges, aux rythmes de vie et emplois du temps permettant l’usage plein et entier de ces moments et lieux »6. Une vision nouvelle du travail de l’architecte apparaît : l’architecture comme un tissage se devant d’être respectueux de l’existant, de refuser la table rase et de permettre la pérennité de la mémoire en laissant subsister des traces du passé. Antoine Grumbach plaide pour une architecture comme « art de compléter les villes »7. Il propose que l’architecte apprenne l’« art d’accommoder les restes ». L’architecture doit selon lui « construire la ville sur la ville ». En d’autres termes, les architectes reconnaissent que ce qui donne sens à leur travail est l’urbanisme, c’est-à-dire l’échelle des quartiers et des villes, et qu’il ne s’agit pas (ou plus) de construire des objets isolés et célibataires.

De son côté, Roland Castro distingue cinq éléments qui doivent être articulés ensemble : l’immeuble, l’îlot, la rue, le béguinage, la place. Bernard Huet s’attache à la connaissance fine des territoires construits afin que la compréhension des formes passées permette un raccord avec les constructions futures. Chacun avec leur style, Christian de Portzamparc, Bernard Paurd, Édith Girard s’essaient à réussir des réinscriptions urbaines de leurs constructions.

Bien évidement, des opérations extrêmement contestables continuent d’être mises en œuvre. C’est par exemple le cas du Forum des Halles, voulu par le maire de Paris de l’époque, Jacques Chirac, et dont Jacques Lucan souligne justement la « rare médiocrité » – dont il faut excepter la réalisation postérieure dite du Nouveau Forum, due à Paul Chemetov. Dans le même temps se développe, avec l’alibi du postmodernisme, une architecture de citations : des éléments architecturaux pseudo-familiers se retrouvent dans une collection hétéroclite dont Alain Sarfati produit quelques exemples.

Concilier cohérence et hétérogénéité
Les décennies 80 et 90 sont marquées par le net ralentissement de la construction de logements, mais aussi par de grands projets. L’expérience la plus intéressante est celle de Banlieues 89. Roland Castro y définit avec Jean-Pierre Le Dantec, sinon une doctrine, du moins une prédisposition à refaire de la ville en recréant des lieux magiques, des points d’ancrage forts, une conception qu’ils qualifient de « baroque moderne ». Cette expérience concerne aussi bien l’agglomération parisienne, le « Grand Paris », que de nombreux projets dans des villes de province. Mais à côté de quelques projets réalisés et réussis, par exemple à Oullins près de Lyon, ou à la Courneuve, nombreux sont ceux qui restent dans les cartons faute de soutien des pouvoirs publics.

Au-delà de l’échec relatif de Banlieues 89 comme travail d’intégration globale de l’architecture et de l’urbanisme, les pistes de travail explorées par les architectes sont bel et bien nouvelles. Certains se spécialisent dans la réhabilitation de bâtiments industriels et leur changement d’usage. Il s’agit ainsi de « construire dans le construit », comme y réussissent Bernard Reichen et Philippe Robert. L’importance accordée aux paysages, et donc aux espaces publics, s’accroît, avec par exemple le travail du paysagiste Alexandre Chemetoff. La réhabilitation de l’haussmannisme par François Loyer, qui y voit « une extraordinaire leçon d’urbanisme »8, amène notamment à redécouvrir le rôle de la voirie comme désenclavement et à privilégier la continuité urbaine sur les ruptures brutales.

Après ce que Christian de Portzamparc appelle la ville sédimentaire, celle de l’âge I, puis la ville planifiée, de l’âge II, la ville de l’âge III serait celle qui concilie cohérence et hétérogénéité. La complexité et l’enchevêtrement des parcelles, les différences de valeurs – comme on parle de valeurs dans un croquis – entre le « devant » et le « derrière » des immeubles, sont redécouverts, par exemple par Frédéric Borel (96-100 boulevard de Belleville, Paris) ou par Catherine Furet (5-13 rue du Tage, Paris ; L’Orme seul, La Courneuve). « D’un côté, l’homogène, l’ordre, l’habitude, la mesure, de l’autre, l’hétérogène, le désordre, l’insolite, la démesure. […] Si les rues et les places appartiennent au monde, les cours annoncent d’autres mondes, multiples et insaisissables », écrit Frédéric Borel9. Le goût de la redécouverte de mondes appropriables par chacun avec sa subjectivité paraît bien être ce qu’il y a de plus intéressant dans les mouvements de l’architecture actuelle. Reste un manque bien représentatif de l’état de la société : la défaillance de conception des monuments importants (comme la Bibliothèque nationale de France), de leur inscription dans l’existant, de leur rattachement à la ville. Comment, au-delà des « fonctions » à remplir par tel édifice, faire place à une socialité enfin acceptée dans une société de l’individualisme de masse ?

Pierre Le Vigan, Éléments n°105, 2002.

1. Cf. le témoignage de Georges Hilaire, ancien secrétaire des Beaux-Arts, dans Les lauriers inutiles. Traité sur une politique des Beaux-Arts, Nouvelles Éditions latines, 1949.

2. 1948 ; rééd. Éditions de la Villette, préface de Marcel Roncayolo, 2001.

3. Document rédigé en 1933 par le Congrès international d’architecture moderne et publié par Le Corbusier en 1941. Ce texte énonce les quatre grandes fonctions que doit remplir la ville moderne : habiter, travailler, se divertir et circuler.

4. Seuil, 1997.

5. In Paul-Hemy Chombart de Lauwe, éd., Famille et habitation, CNRS, 1959.

6. Le droit à la ville, tomes 1 et 2, Anthropos, 1972.

7. Architectures en France. Modernité / postmodernité, IFA, Centre Georges Pompidou, 1981.

8. Paris XIXe siècle. L’immeuble et la rue, Hazan, 1987.

9. Paris, côté cour. La ville derrière la ville, Pavillon de l’Arsenal, 1998.

Bibliographie :
Jacques Lucan, Architecture en France (1940-2000). Histoire et théories, Le Moniteur, 375 p.
À consulter également : Éric Lapierre (éd.), Identification d’une ville, architectures de Paris, Pavillon de l’Arsenal/Picard, 288 p. Cet ouvrage est le catalogue d’une exposition organisée au Pavillon de l’Arsenal, à Paris (jusqu’à fin juillet 2002).