Contre les Charlatans

Contre les Charlatans

En janvier et février derniers la grande presse a feint une fois de plus de s’inquiéter de « l’offensive des sectes » ; la photo d’un prophète coréen s’est multipliée sur les pages de couverture des hebdomadaires ; on a pu lire plusieurs articles contradictoires, suivre quelques reportages à la télévision et puis l’émotion s’est dissipée et l’on peut être certain que Moon sera bientôt tout aussi oublié chez nous que l’est Guru Maharaj Ji (souvenez-vous, c’est celui qui reçut une tarte à la crème en pleine figure lors de l’un de ses passages à Paris, il y a deux ou trois ans).

Cette frivolité apparente me paraît être le signe de tout autre chose : l’incapacité où se trouve notre société à réagir aux coups qui lui sont portés de toutes parts. Pareille à un corps malade qui ne parviendrait pas à éliminer les toxines qui l’empoisonnent, elle risque fort d’en mourir si l’on n’y prend garde…

Le danger de ces groupuscules bizarres qui déboussolent une partie de notre jeunesse vient en effet de ce qu’ils participent, à leur façon, du grand mouvement subversif qui vise, consciemment, explicitement, à abolir notre civilisation. En septembre 1974 Patrice de Plunkett évoquait ici (Éléments, n°7) le rassemblement de Taizé où « vingt cinq mille hippies agglutinés sous cinq chapiteaux de cirque écoutaient en extase les réquisitoires du Tiers-Monde contre l’impérialisme occidental… ». Là c’était le colonialisme que l’on vitupérait. Ailleurs, bien sûr, c’est le capitalisme, ou encore la science dont Christiane Rochefort, faute de savoir quoi répondre aux questions de Rémy Chauvin sur les enfants surdoués, disait dans le quotidien gauchiste Libération qu’elle est « le fascisme aux mains blanches d’aujourd’hui ».

Or, c’est justement à l’esprit scientifique que les faux prophètes réservent leurs attaques les plus virulentes. Je lisais récemment une publicité pour un de ces innombrables séminaires qu’organisent (à des prix confortables, il va sans dire) de tels personnages. Celui-là était américain, il nous venait de Californie et prétendait nous enseigner… l’humanisme. Oui, l’humanisme… Le mot a conservé son prestige, malgré tout. Mais quel humanisme ? Et fondé sur quoi ? Sur (je cite) « un digest de la Bible, du Taoïsme, de la Scientologie, de la dynamique de groupe, de la sémantique, de l’ésotérisme oriental… ». Quel salmigondis ! Mais ce n’est pas tout, le même papier assurait que « dans le séminaire il ne se passerait rien de vraiment précis… » et que la grande affaire serait de prendre conscience qu’« une vérité à laquelle on croit est par là-même un mensonge », que « lire ne sert à rien » et encore qu’« à quoi bon écrire ? », j’en passe et des meilleures ! et je répète qu’il s’agissait là d’une publicité destinée à appâter le chaland, non d’une critique comme on aurait pu le croire à première vue.

Là réside le mal le plus grave que peuvent faire ces charlatans, car en tentant de discréditer l’esprit scientifique ils s’attaquent à l’une des composantes essentielles de notre civilisation, celle notamment qui lui a permis de développer une technologie avancée dont l’humanité entière bénéficie. Simultanément d’ailleurs les mouvements en question font de leurs adeptes des déracinés au sens propre du terme car celui qui croit trouver son chemin dans le Zen, le yoga, ou le soufisme ou n’importe quoi de faussement « oriental » oublie l’essentiel à savoir que ces mots recouvrent de véritables disciplines qui ne se comprennent et n’ont de valeur que dans le cadre des civilisations qui les ont produites.

Un jour que j’interrogeais Jean Herbert (l’un de ceux qui a le plus fait pour faire connaître l’authentique spiritualité hindoue) sur la possibilité d’une adaptation du Zen ou du yoga chez nous, je m’entendis répondre : « Sincèrement, je ne pense pas qu’il y ait motif à faire abstraction de ce qui constitue notre atavisme culturel. La richesse de nos traditions est telle qu’elle se compare sans difficulté à ce qu’offre l’Orient (…) Renoncer à ce trésor que nous avons reçu par notre éducation et qui constitue notre milieu culturel serait une perte irrémédiable… » (Question de, n° 6).

On ne saurait mieux dire et l’on peut renvoyer ceux qui seraient tentés de penser que ce n’est pas là la position des Orientaux eux-mêmes, à cette parole de T. Deshimaru (dans son livre Zazen paru aux éditions Séghers, en 1974) : « les Occidentaux voient toujours la mystique comme une fleur mais ils oublient que la fleur a des racines. Moi ce qui m’intéresse d’abord ce sont ces racines, parce que sans ces racines il n’y a pas de fleurs ».

Il ne s’agit donc pas de nier la valeur intrinsèque d’une recherche de la spiritualité ou du dépassement de soi, mais de rappeler que l’une et l’autre s’incarnent dans chacune des grandes civilisations qui se partagent le monde (ou qui se sont succédées dans l’histoire). La nôtre n’en est certes pas dépourvue mais encore faut-il la connaître ; et l’on sait bien hélas que notre enseignement, tout imprégné de l’esprit contestataire, refuse de diffuser cette connaissance.

Et c’est sur l’esprit en friche de nos jeunes déracinés qu’agissent les propagandes subversives des faux prophètes : ne nous étonnons pas que leurs prédications trouvent un écho, si farfelues soient-elles. Leur succès, la prolifération des sectes, les drames dont elles sont parfois responsables ne sont possibles qu’en raison de l’inculture profonde d’une grande partie des Occidentaux. Qu’on leur rende leur culture, qu’on leur réapprenne leur héritage, et les discours absurdes ne les atteindront plus. C’est une tâche de longue haleine mais qui doit nous mobiliser si nous voulons rester nous mêmes, car les incultes n’ont pas d’âme et, au sens propre, n’existent pas.

Jean Varenne, Éléments n°14-15, 1976.