Pauwels l’admirable

Pauwels l’admirable

Il est des saisons pour les livres, comme pour les vins. Voici un essai de printemps. De le découvrir par vent d’ouest, dans un jardin-jungle plein de bourgeons et d’oiseaux, me l’a sans doute rendu plus fraternel. Cette nuit, il a gelé. Et le brouillard encapuchonnait à l’aube les pierres de mon toit. Maintenant, voici le beau temps. Je bourre une pipe et je vais travailler dehors, sous un soleil fugitif, mais complice. Par trois fois, il me faut sortir mon Opinel pour retailler le crayon : le bouquin de Louis Pauwels est un merveilleux recueil de citations en forme de dialogue.

Je suis assez peu convaincu de l’identification de l’interlocuteur Blumroch Joseph avec le vieux complice Bergier Jacques. Le physique y est, paraît-il. Jusqu’aux tics. Mais j’imagine, aussi bien, un autre joueur pour relancer la balle. Au fond, le Flamand Pauwels dispute une partie de pelote basque, seul devant son mur. Un mur-miroir, comme dans les salles de danse ou d’escrime. Rien de tel pour corriger le style. Passons vite sur cette politesse devenue si rare : le bien-écrire. Une virtuosité d’autant plus certaine qu’elle se veut invisible. Méditer longtemps et écrire beaucoup pour arriver à ce dépouillement. Un beau strip-tease, qui ne laisse plus que la perfection de la nudité. L’ellipse, le mot juste, l’humour. Pauwels sait planter le décor. Un orage va et vient en toile de fond. Sur le devant de la scène, la foule des Champs-Elysées s’agite. Pas la place de faire de citations. Mais lisez l’avant-dernière page, entre deux cents autres, et cela vous consolera des rapports opératoires publiés par tous les sinistres thaumaturges du « nouveau roman ».

Pauwels écrit à la fois classique et moderne. En ce sens et en bien d’autres, il me fait penser à mon compatriote Saint-Évremond, bien plus qu’à Diderot. Pour moi, ce n’est pas un mince compliment. Il était assez facile d’être philosophe au siècle des Lumières. La mode vous portait. Mais il était bien plus difficile, quelques dizaines d’années auparavant, de préparer, dans la solitude, l’exil et le silence, cette brusque irruption libertaire, qui a « fait » la Révolution bien plus sûrement que les banqueroutes et les disettes. Veilleur encore trop isolé, Louis Pauwels n’en annonce pas moins ce que les marins appellent « la renverse du courant ». Il fallait ce solide gars du Nord, avec sa carrure rurale et ses yeux clairs, pour nous rappeler cette vérité évidente, à savoir que l’esprit connaît aussi des marées et des saisons. Flamand, j’y tiens, pour notre Pauwels : rassurant, paisible et terrien comme Breughel. Mais aussi démesuré, infernal et mystique comme Bosch.

Une riche nature. Prophète qui s’avance sur des souliers à triple semelle. Tranquille. Sentimental aussi. Moins « d’une pièce » qu’il n’y paraît, moins carré que sa carrure. Résolu, mais vulnérable. Attachant, mais qui refuse d’être attaché. Secret. Et avec cela, tout l’orgueil des timides, en prime.

Je passe sur l’artifice Blumroch, Bergier-pas-Bergier (et pourquoi pas Benoist-pas-Benoist ?). L’essentiel, c’est le recueil de citations, de haute teneur explosive. Tellement explosif que pas un critique ne l’a compris. La bombe « A » qui génocida Hiroshima avait, elle aussi, l’apparence d’une bombe ordinaire…

Le propos de Pauwels est, tout simplement et tout dangereusement, de nous parler du surhomme.

Il s’attaque à la pollution idéologique avec une énergie que le préfet du Finistère aurait, certes, dû montrer pour enrayer le mazoutage d’Ouessant par l’épave de l’Olympic Bravery. Du muscle, des idées et du courage. Bientôt la plage sera propre. On accusera bien sûr un tel apologiste du surhomme de fascisme. Mais il répond, d’une phrase qui sonne comme une claque : « L’idée de surhomme que se font les sous-hommes est en effet fasciste ». À bon entendeur… On continue : « Je pense qu’il apparaît de loin en loin des êtres supérieurs à toute l’humanité ». Cette vision, calmement élitiste, se moque des idées à la mode sur l’avènement des masses car « l’âge des masses est en réalité l’âge des meneurs ».

Louis Pauwels peut alors énoncer quelques vérités d’évidence, qui réjouiront les lecteurs d’Éléments mais ne les surprendront guère : « La science ne s’occupe pas des idées préférables. Elle dit les faits. Nos facultés sont dans nos gênes. La société, dans la formation de notre personne, ne joue qu’un rôle mineur ». Pauwels se prononce, sans haine et sans crainte, pour la hiérarchie des capables. Louis Pauwels en compagnie d’Alain de Benoist à Nice, pendant le deuxième congrès international pour la dépense de la culture, en septembre 1974. Dans son intervention, l’auteur de « Blumroch l’admirable » lui avait rendu hommage, ainsi qu’au professeur Louis Rougier.

« Je suis pour une méritocratie ». Cela ne veut pas dire qu’il faut des maîtres et des esclaves : « On est tous frères, c’est entendu. Mais on n’est pas jumeaux ». Dire cela, c’est affronter le terrorisme intellectuel (et physique) des idéologies égalitaires partout au pouvoir. L’auteur de Blumroch rappelle l’aventure de savants comme Jensen, Eysenck et Schockley. Une nouvelle formule coup de fouet : « L’égalité est une injustice faite aux capables ». Beau sujet de bac-philo, non ? Suit une bonne distinction entre l’élite et la bourgeoisie. La volonté de puissance, l’esprit de réussite, le sens de l’effort, niés par les fils d’une bourgeoisie qui bousillent le patrimoine ancestral, permettront à des fils d’ouvriers de devenir les patrons de la société. Pour Pauwels, la méritocratie reste le seul régime populaire… Voilà qui va à l’encontre de la mode. « Mais nous ne misons pas sur l’avenir de la piété. Nous misons sur l’avenir de la connaissance ».

Galilée sera éternellement persécuté par les obscurantistes. Cette fois, le champ de bataille n’est plus le monde physique mais le monde humain. « Un jour, un nouveau Darwin arrachera le voile, et nous accepterons l’idée que l’humanité n’est pas homogène ». Mais, en attendant, « nous souffrons d’un démocratisme pathologique ! Regardez comme nous sommes. Nous croyons beau de penser que tous les hommes se valent, et qu’à la limite un idiot vaut Einstein. Et quand il nous vient une petite préférence sentimentale pour l’idiot, nous appelons ça l’amour ! ».

Pauwels se bat pour la primauté absolue de l’intelligence, dont « la fonction est de rendre le monde intelligible à l’esprit, et, finalement, l’esprit intelligible à lui-même ». Le surhomme ce sera celui qui saura trouver le « mode d’emploi » de son cerveau « maquette complète de l’Univers ». Ambition qui oblige, immanquablement, de rendre hommage à Prométhée, père de Hegel et grand-père de Karl Marx le bûcheur comme de Frédéric Nietzsche le poète… La dialectique pauwelienne apparaît vite imparable. Et elle a le mérite de se situer bien au-delà de la politique. L’auteur de Blumroch ne se bat pas pour une société mais pour une civilisation, celle de l’Occident scientifique, qu’il nomme « le nouvel empire romain ».

Cela conduit à comprendre de quel chaos est mort ce monde de l’ordre. Alors, on en arrive au christianisme. Louis Pauwels n’esquive pas le débat capital et se soucie fort peu de réaliser quelque fallacieuse unanimité de la « droite », en gommant le problème numéro un et en taisant le nom du poison. « Aujourd’hui dans tout ce que j’entends contre la civilisation et le progrès, je retrouve mot pour mot les chrétiens du premier siècle ». Il fallait montrer comment le christianisme que l’on croyait sérieusement malmené par la Renaissance, le siècle des Lumières, la Révolution ou le marxisme, a réussi à survivre et même à triompher. « Grattez le militant qui veut sauver l’homme, le judéo-chrétien du premier siècle paraît… Tout fait honte au civilisé de croire au monde et à soi, de bâtir et de projeter ». Non sans paradoxe, Pauwels montre à quel point l’histoire de l’Église fut « un effort sublime pour contenir et raisonner la folie chrétienne ». Mais l’Église meurt ; le christianisme redevient fou et les idéologues exaltent, avec lui, « comme voici deux mille ans, l’angoisse millénariste, l’attente d’une apocalypse, l’espérance d’un moment exalté de l’histoire qui mettrait en vacances le genre humain, l’impatience d’un Jugement… ».

Contre cette démission de l’intelligence et du courage, Pauwels et son double entreprennent une exploration hardie et fascinante dans l’univers du surhumain. On retrouve les auteurs du Matin des magiciens et de L’Homme éternel.

Pauwels ne change pas. Il n’a jamais renié en lui ni l’esprit scientifique, ni l’esprit religieux. Il n’est pas dualiste, mais moniste. L’homme est Un, comme sera Un le surhomme. Pour aborder « le temps de l’auto-transformation contrôlée », il faut comprendre que la connaissance et la sagesse ne s’opposent pas, mais s’identifient. Le surhomme sera à la fois intelligent et heureux. Voici venir le temps irrésistible des « anormaux supérieurs ». Voici le credo de Louis Pauwels : « L’homme peut être transformé. Des modifications se produisent, par hasard ou par le jeu de forces ignorées. Le but de la science est de rendre volontaire la modification. L’humanité s’efforce de ne manquer de rien, mais elle risque de manquer de but. Rendre volontaire la modification : voilà le projet Prométhée du prochain siècle ».

Il faut quand même conclure cette analyse. Ou, plutôt, il ne faut pas conclure, puisque Pauwels croit avec le grand Flaubert : « La bêtise consiste à vouloir conclure ». J’avoue avoir été, tout au long de ce brillant essai, séduit et choqué. Séduit par cet entassement d’aphorismes vengeurs. Choqué par un constant parti pris d’optimisme, qui correspond fort peu à ma morale intime (si on me demande d’écrire sur Blumroch, c’est quand même qu’on s’attend à me voir un peu renâcler…). La certitude qui émane des trois derniers essais de Louis Pauwels me fait quand même penser à Rousseau. Louis a un peu tendance à faire le Jean-Jacques. Croire dans l’intelligence de certains ne me paraît pas plus assuré que croire dans la bonté de tous. Le surhomme est possible. Il n’est rien moins que certain. Ma tradition reste celle du pessimisme. Mes maîtres sont de bons Normands comme Boulainvilliers, Barbey, Gobineau, Flaubert, Georges Sorel ou Drieu la Rochelle, tous hantés par la décadence, tous pessimistes. Vers l’Est, cette vision s’organise et s’affirme avec Oswald Spengler. Mais ce pessimisme-là n’a rien à voir avec le fatalisme ou la démission que dénonce Pauwels. La certitude de la mort n’empêche pas un seul instant de vivre et de lutter. On rejoint mon vieux Corneille ou les héros solitaires des sagas islandaises. Et aussi la célèbre maxime du Taciturne. Il n’est pas nécessaire d’espérer… C’est pourquoi, ce que j’aime encore le mieux chez Pauwels l’admirable, c’est son goût du risque : « Si l’homme a dominé les autres espèces, c’est à force de jouer avec le feu. C’est en jouant avec le feu qu’il dominera sa propre espèce ». Finalement sa plus belle maxime reste encore celle-ci « Il n’y a de la pensée que s’il y a du défi ». Là, Rousseau est bien loin et Nietzsche resurgit.

Jean Mabire, Éléments n°14-15, 1976.