Le tsunami et la virtualisation du monde

Le tsunami et la virtualisation du monde

Entre Noël et le nouvel an, quelque part dans les mers du sud, un petit mouvement tectonique sous-marin a suscité une gigantesque vague qui est venu balayer quelques centaines de kilomètres de côte, emportant tout sur son passage : hommes, bêtes et biens que le sort avait placés sur sa route.

Dans son sillage, une autre tempête traversa les médias occidentaux pour rapporter divers aspects de la catastrophe. Le décompte des victimes s’élevait d’heure en heure pour passer en quelques jours de dix-sept mille à près de cent cinquante mille morts. Les reportages qui se sont succédés sur nos écrans peuvent être classés en trois ou quatre catégories : ceux qui, par le biais de vidéastes amateurs ont pu capter le phénomène en train de se produire dans une station balnéaire étonnée et ceux qui montraient l’horreur des conséquences avec, çà et là, des centaines de cadavres ramassés à la pelleteuse et jetés dans des fosses communes, les villageois éplorés ou affolés, le survol des milliers de bâtiments et d’infrastructures sinistrés, la descente d’avion des touristes encore sous le choc des vacances si brusquement et tragiquement écourtées. Venaient ensuite les évaluations très approximatives des répercussions économiques pour les industries locales et surtout pour le tourisme en Thaïlande (pays le moins touché, mais le plus occidentalisé). Puis les caméras occidentales se tournèrent vers l’organisation des secours et la mise en route des mécanismes humanitaires qui ont pour effet de rassurer les chaumières et d’entretenir la bonne conscience. Enfin, les politiciens recouvrirent le tout de leur compassion officielle superflue, voire gênante aux yeux des souffrants ainsi distingués, mais plus « impactantes » sur les opinions publiques intérieures ciblées par les discoureurs, que le sobre télégramme de sympathie relayé par un communiqué de presse. Le président états-unien se déclara prêt à prendre la tête d’une croisade humanitaire en faveur des victimes, promesse dotée d’une dépense ridicule au regard des sommes colossales investies chaque jour dans les occupations sanglantes de l’Irak et de la Palestine qu’il espérait peut-être ainsi reléguer aux oubliettes de l’actualité au moment où l’heure du bilan, déplorable pour les États-Unis, approche inexorablement. Le président français, de retour de vacances au Maroc, devait lui aussi aborder ce sujet-phare éminemment consensuel en présentant ses vœux à la nation. Des minutes de silence ici et là aux drapeaux en berne un peu partout, l’Occident saute sur l’occasion pour replâtrer temporairement ses récentes fissures dans une solidarité symbolique avec les victimes. La catastrophe est certes spectaculaire mais plutôt moyenne sur l’échelle des désastres contemporains y compris ceux qui affectent en ce moment le Moyen-Orient et l’Afrique, auxquels les interventions occidentales ne sont pas étrangères. L’ONU, qui a perdu toute crédibilité du fait de son impuissance à résoudre les conflits et de sa servilité envers l’hyper-puissance mondiale, s’est retrouvée un rôle de circonstance en tant que collecteur et distributeur des fonds d’aide aux pays sinistrés. Colin Powell, homme-clé de la première administration Bush, y volait la vedette à Kofi Annan et redorait son blason de fabricant de fausses armes de destruction massive et d’agitateur de fioles d’anthrax en débitant des banalités étudiées pour la caméra.

Dans les coulisses du consensus, quelques questions gênantes
Deux ou trois jours après la catastrophe, des rumeurs inquiétantes se répandirent : les victimes du tsunami auraient pu être sauvées en grande partie si elles avaient été prévenues par la National Oceanic Atmospheric Administration des États-Unis dont un tsunamètre a enregistré la secousse originelle bien avant l’arrivée de la vague tueuse sur les côtes environnantes. Or, ce poste de surveillance s’est empressé d’alerter téléphoniquement la base militaire états-unienne de Diego Garcia, restée hors d’atteinte, alors que les pays susceptibles d’être touchés n’auraient reçu qu’un simple courrier électronique. Pire, on apprenait que le tsunami étant un phénomène récurrent dans cette région du monde, les scientifiques y ont réclamé en vain depuis des années l’installation de tsunamètre aux endroits stratégiques à l’instar des États-Unis qui en ont déployés six pour protéger leurs côtes. Mais ces appareils, à 250 000 $ pièce – une fraction du coût d’un engin de guerre moderne – auraient été jugés trop coûteux1. Ce qui souligne, si besoin était, que les pouvoirs Occidentaux sont beaucoup plus soucieux de maintenir et développer leurs capacités de destruction massive que d’épargner des vies humaines.

Que valent tous les discours sur les valeurs et les droits de l’homme en face d’un tel constat ?

La tsunamisation de l’information
Bien entendu, ces rumeurs, peut-être parce qu’elles menacent la parade de bonne conscience véhiculée par les médias (« envoyez un SMS et vous générez un euro au profit des victimes, une campagne parrainée par Radio France »), n’ont pas fait l’objet d’investigations très poussées. On préfère s’extasier à propos d’un phénomène (pourtant plus fréquent qu’on veut bien l’admettre) qui aurait déplacé des îles d’une vingtaine de mètres et légèrement changé l’axe de rotation de la terre, ou verser des larmes de crocodile sur les disparus alors que les innombrables victimes annuelles des multiples désastres naturels ou induits par l’homme (famines, guerres, génocides, déportations et migrations, pollutions massives, pandémies…) sont provisoirement oubliées.

La tempête médiatique, qui s’est greffée artificiellement et de manière démesurée, comme tout ce qui provient de la modernité occidentale, sur le cataclysme physique, s’évanouira sans doute aussi soudainement qu’elle est née, plus vite encore, sans doute, que la tempête de 1999, l’explosion AZF de 2001, la canicule de 2003 et diverses inondations qui, avec des conséquences bien moindres, nous ont touché de plus près, soulevant de violentes et persistantes polémiques sur les éventuelles responsabilités en amont et au cœur de la catastrophe. Mais nous n’en sommes pas encore là. Au contraire : en mesurant l’impact de la catastrophe au volume de prime time sur nos écrans, nos manchettes et nos ondes une douzaine de jours après le raz de marée, on peut parler d’une tsunamisation de l’information, phénomène comparable à l’immédiat après 11 septembre et tout aussi intéressé. Le bon sens populaire, sondé ça et là, aimerait pourtant qu’on parle d’autre chose, mais ce n’est pas l’avis des médias, ni celui des enseignants, des psychologues, des politiques et des intellectuels m’as-tu-vu qui ont trouvé là une grande occasion de se donner de l’importance en surfant sur la vague tueuse, en s’arrogeant le monopole de la mieux-disance sur un terrain où nul ne s’aventurera à les contredire.

En comparaison avec les gesticulations hypocrites des Occidentaux, les Asiatiques sont restés sereins et dignes. L’Inde, notamment a organisé entièrement ses propres secours, refusant l’aide extérieure que l’on s’apprêtait à déverser sur elle avec des armées d’intrus.

La manipulation médiatique des événements a ceci de particulier et de regrettable qu’en les mettant en scène de manière vulgaire, elle nous empêche de les vivre et de les penser personnellement. Tout ce qui passe par PPDA, Claire Chazal, la CNN ou Fox News, est scénarisé à la Hollywood : cela baigne dans un mélodrame sentimental avec des effets d’horreur en boucle, l’exhibition répétée de cadavres plus ou moins décomposés, la tristesse des orphelins, l’étalement ad nauseam des émois de circonstance sur lesquels on plaque des lapalissades de « psy » en plein délire. Au point qu’on en sort avec l’impression d’avoir vu un navet à grand spectacle qui prêterait à sourire si ce n’était que du cinéma.

Pourtant, tout est trop vite fini après avoir été malaxé par la machine à décerveler du Père Ubu-média. Nous, les décervelés, n’avons plus qu’à nous rasseoir en attendant le prochain spectacle. Alors qu’un défi de cette envergure et les dévergondages médiatiques auxquels il donne lieu, offrent une passionnante matière à réflexion susceptible d’élever les âmes au-delà des tourbillons événementiels avec lesquels on cherche à nous étourdir. Nous n’en indiquerons ici que quelques pistes, hors des autoroutes bouchonnantes du prime time, vers un autre journalisme imprégné de philosophie altière pour des explorateurs post-modernes au pied léger et au cœur vaillant.

Un grand disparu : le sentiment tragique de la vie
La première et la plus courante des réflexions suscitées par ce genre de secousse nous ramène à notre petitesse et notre fragilité face aux fureurs de la nature. L’hubris de la technoscience, véritable religion du temps présent qui prétend nous faciliter l’existence en résolvant tous nos problèmes, sort humiliée de cette magistrale preuve de son impuissance face aux colères de la terre qu’elle malmène et pollue depuis si longtemps. Tsunami est un autre nom du Léviathan surgi du fond de nos océans mythologiques. Taquiné par quelque sirène facétieuse, il émerge parfois de son sommeil marin et lorgne d’un œil gourmand vers les paradis artificiels où notre impudique civilisation post-industrielle déverse ses flots de touristes fuyant l’hiver chez des indigènes pauvres, commis à la satisfaction de leurs moindres désirs. Ces derniers sont la proie facile des perversités réprimées chez les visiteurs puritains du nord, qui, en échange de leurs services, les comblent de leurs pourboires, de leurs drogues et de leurs maladies. Le monstre, éméché par cette vision idyllique, tire soudain sa langue gobe-humain et lèche voluptueusement les rives assoupies sous leurs palmeraies, engloutissant comme des fétus paillotes et palaces, routes et chemins de fer, bêtes et hommes sans distinction de race ni de religion.

Image qui nous donne à penser que lorsque nous savions poétiser les élans de la nature, comme le faisaient Homère et, plus récemment, Leconte de Lisle ou Giono, nous étions mieux disposés à accepter le malheur qui pouvait frapper quiconque, à tout moment. Nous avions appris, bien avant Valéry, que nos civilisations étaient mortelles et nous interrogions le sens et l’heure de l’histoire que nous étions en train de vivre. Le rationalisme sec d’aujourd’hui, la croyance au progrès stérilisent les imaginations et privent les contemporains de ce questionnement essentiel qui donnait un sens à la vie et nous faisait accepter la terreur comme un élément constitutif de la nature, l’angoisse comme une réaction humaine dont la solution se trouve en chacun d’entre nous (et non chez les « psy ») et le recours à l’imaginaire, collectif et individuel, comme la thérapie la plus fiable.

Combien de fois avons-nous entendu dire que seule l’irruption d’une tragédie au milieu d’une existence paisible avait fait comprendre à tel ou tel que tous ses efforts et ses désirs jusqu’alors allaient dans la mauvaise direction, changeant radicalement sa façon de voir et le cours de sa vie ? Ce n’est pas le « choix », d’un mode de vie qui est critiquable en soi, mais le fait de le subir passivement par crainte du changement, par habitude ou par manque d’imagination. Non seulement le sentiment tragique de la vie nous invite à rester serein dans le malheur inévitable, mais il nous apprend que l’irruption du tragique peut devenir une solution efficace au mal de vivre, l’occasion d’un nouveau départ.

Comme les individus, les peuples et les civilisations dégénèrent lorsqu’ils ne sont pas confrontés de temps à autre à de redoutables épreuves qui les forcent à se remettre en cause, à assumer leur destin. C’est le cas de notre pays et de l’Europe entière en pleine implosion, rongées par « la grande déprime » (Éléments, n°114, automne 2004 : « Pourquoi cette société nous rend malades ») qui tentent de se rassurer avec le spectacle du malheur des autres, faute de grand dessein, de combats, de destin exaltant qui mettrait nos peuples en mouvement. C’est dans ce même esprit de consolation que l’on se penche avec nostalgie sur les épisodes glorieux (ou perçus comme tels) de notre histoire : De Gaulle, la Résistance, Napoléon… La France se meurt dans une Europe qui se camoufle à son tour pitoyablement derrière les États-Unis qui se sont enlisés dans l’aventure irako-palestinienne et refusent d’accepter que l’heure de leur domination du monde sans partage est en train de passer. Le misérable Occident d’aujourd’hui n’a plus d’ennemis à sa mesure depuis l’effondrement des puissances communistes. Alors il brutalise de petits tyrans naguère à sa solde (ou à celle de son adversaire) qu’il tente de présenter comme de dangereux criminels : Noriega, Milosevic, Saddam Hussein, Castro, Pinochet… Il s’invente une guerre des civilisations (dont nos fillettes voilées seraient aux avant-postes !) et se donne le frisson d’un danger terroriste qui fait infiniment moins de victimes que ses propres agressions dans les Balkans, en Afghanistan, en Irak et en Palestine. Tout ceci pour refuser d’accepter la nouvelle donne internationale dans un monde en pleine mutation. Pourtant, de gré ou de force, avec ou sans ONU, il faudra bien faire une place à leur mesure à la Chine, à l’Inde et au Japon sans parrainage états-unien dans la gestion politique des affaires du monde et en particulier celles qui affectent leur grand espace géopolitique. Il faudra bien faire refluer les prétentions impérialistes de l’axe Washington-Tel-Aviv et associer activement la moyenne puissance iranienne avec la Turquie et les pays arabes à l’assainissement durable, donc équitable, des pétaudières moyen-orientales qui menacent de faire sauter la planète. Nous (les Européens) devrons aussi reconnaître toute sa place à la Russie en Europe orientale et centrale en collaboration avec Paris et Berlin et mettre un terme aux manœuvres insidieuses de Washington en Ukraine, dans le Caucase et dans les Balkans. Tous ces comptes, qui s’alourdissent chaque année, sont à régler d’urgence, et plus nous tardons, plus notre capacité à survivre et à nous faire respecter, dans la grande guerre civile internationale qui est le visage de la troisième guerre mondiale, sera menacée.

Une drogue de notre temps : la virtualisation du monde
La tsunamisation de l’information n’est là que pour nous faire oublier les tâches urgentes qui nous attendent, pour nous priver (nous les Européens) de volonté politique, nous réduire indéfiniment à la condition de satellites de l’hyper-puissance. Elle n’est que le voile commode de bonne conscience jeté sur la civilisation terroriste qui est la nôtre (cf. Jacques Marlaud, « La civilisation terroriste » in Interpellations, éd. Dualpha, Paris, 2004). Elle tente de masquer les 100 000 morts causés par la conquête états-unienne de l’Irak (chiffres avancés récemment par la revue scientifique britannique The Lancet), auxquels il faut ajouter les 500 000 victimes, principalement des enfants, de l’embargo décrété par Washington contre ce pays pendant de nombreuses années.

À côté de ces crimes commis en toute impunité et sans soulever la moindre compassion médiatique, comme beaucoup d’autres avant eux, par ceux qui prétendent « sécuriser le monde pour la démocratie », la vague qui a submergé les côtes d’Asie du Sud est bien peu de choses. Mais elle a surgi à point nommé pour faire oublier que les crimes contre l’humanité sont d’abord des crimes de l’humanité, et surtout, aujourd’hui, de sa petite portion occidentale américanocentrée qui s’autoproclame citadelle des droits de l’homme.

La tsunamisation du monde, tout comme sa Benladenisation (prétexte fondateur de la politique internationale actuelle), au même titre que sa footballisation au moment du Mundial (et pratiquement tout le temps sur les ondes de France-info), que son Olympisation au moment des jeux (et bien avant, avec la sélection de la ville élue), que sa festivisation permanente (techno- et love-parades, rave parties, Gay pride, fête de la musique) ressortit à sa virtualisation progressive, véritable drogue intellectuelle contemporaine, plus nocive encore que ses équivalents chimiques, car elle est ingurgitée à hautes doses par des populations entières qui la confondent avec la réalité du monde. Elle dépolitise, prive de sens et de destin des générations de jeunes citoyens transformés en consommateurs passifs d’événements préfabriqués. Elle les incite à se sentir toujours et partout « tous des Américains », comme MM. Colombani et Sarkozy, et les empêche de renouer avec les traditions et les idéaux de la « vieille Europe » seuls à même de nous détacher de ces vents de folie, de nous rattacher à des terroirs et des modes de vie plus sereins, plus propices à une relève des générations entravée par le vieillissement et l’infantilisation programmés de nos peuples.

Gilbert Comte disait récemment aux étudiants en communication de l’Université Lyon 3 que l’on ne peut pas faire du journalisme comme il se pratique aujourd’hui et rester un homme libre. Il ne nous reste plus qu’une alternative : faire autre chose ou libérer le journalisme de l’oppression médiatique. Les deux choix n’en sont qu’un au fond. Il s’agit de réapprendre à vivre et à penser par nous-mêmes, de ne plus laisser les médias regarder le monde à notre place, de répandre la réflexion critique et d’imposer une véritable démocratie directe contre l’omniprésence de Big Brother.

Il faudra sans doute encore du temps, et traverser bien des infamies, avant que les naufragés de la modernité puissent aborder une époque assez mûre pour une telle révolution. Mais la conscience de sa nécessité la rapprochera de nous.

Jacques Marlaud (2005).

1. cf. Michel Collon : www.michelcollon. info/, « Pouvait-on éviter les morts du tsunami ? », 30 décembre 2004.