Merci Monsieur Bush

Merci Monsieur Bush

Que les États-Unis soient une menace contre la paix dans le monde, il y a longtemps que nous sommes quelques-uns à en être fermement convaincus pour moult raisons que nous avons exposées à maintes reprises. Mais personne ne nous écoutait car nous étions une petite minorité qui servait de repoussoir à la majorité des Européens toujours sous le charme du « rêve américain » entretenu par la guerre froide où le camp adverse jouait forcément le mauvais rôle. À juste titre, d’ailleurs : on peut encore moins le nier depuis l’effondrement soviétique et l’ouverture des archives de l’horreur du Goulag qu’aux belles heures de l’espoir communiste qui enchantèrent tant de nos intellectuels. Cela ne voulait pas dire que nos puissants « alliés », leader du « monde libre », méritaient le beau rôle qui leur était prêté. Mais quel protégé a jamais trouvé la force de reprocher à son protecteur quelques bavures ou dégâts collatéraux ? C’était d’autant plus difficile que les protégés se sont acculturés au way of life venu d’outre-Atlantique, véhiculé par la plus formidable batterie de campagne médiatique jamais apparue, au point que toute critique eût été une autocritique. Pendant que l’armée américaine tissait son réseau de bases militaires sur le continent européen (qu’elle conserve et augmente alors que le prétexte de l’ennemi communiste s’est évaporé !), la culture américaine entreprenait la conquête des esprits. Qui aujourd’hui ne danse, ne mange, ne s’habille, ne se divertisse peu ou prou à l’américaine (au cinéma, en écoutant la radio ou devant la télévision) ? Qui ne va pas au temple de Marne La Vallée comme d’autres vont à La Mecque ou à Jérusalem ? Qui n’a pas les yeux rivés sur les indices de croissance américains pour tâter le pouls de l’économie mondiale ? Toutes les voies, depuis longtemps déjà, mènent à New York dont nos capitales sont les suburbs défavorisés. Résumant cette tendance, juste après le 11 septembre 2001, notre journal de référence (que des impertinents ont récemment qualifié de « journal de révérence » – cf. P. Péan et P. Cohen, La face cachée du Monde, 2003 et D. Carton, Bien entendu c’est off, 2003) a décrété que « Nous sommes tous des Américains », ce qui peut se traduire par : « quand l’Amérique éternue le monde est malade ; quand elle est “d’attaque” nous renaissons avec elle ».

Que pouvions-nous faire, nous les sceptiques résolus, devant tant d’idôlatrie ? Nous avons patiemment attendu notre heure, l’improbable moment où les Européens prendraient enfin conscience que l’Amérique et l’Europe n’ont pas le même destin ni les mêmes valeurs au bout du compte.

Soudainement, depuis quelques mois, et surtout depuis quelques semaines, l’heure fatidique du tri semble proche. 266 juristes internationaux ont signé une pétition pour déclarer « illégale » toute intervention unilatérale des États-Unis et de leurs alliés contre l’Irak (cf. Le Figaro, 21/02/03). Plusieurs chefs d’État européens ont repris cette accusation, consacrant ainsi l’hyper-puissance comme le plus grand et le plus dangereux des « États voyous ». Un jugement qui semble assez répandu si l’on en juge par l’enquête électronique réalisée par Time Europe qui vient de se clôturer avec près de 700 000 réponses à la question « quel pays représente le plus grand danger pour la paix du monde en 2003 ? ». La Corée du nord ? Oui : 5,8 % ; l’Irak ? Oui : 6,4 % : les États-Unis ? Oui : 87,9 % des répondants (quelque 615 000 réponses). Les millions de manifestants qui ont clamé leur opposition à la guerre un peu partout ont confirmé cette tendance.

Alors nous pouvons vous être reconnaissants Monsieur Bush pour susciter une aussi belle majorité des Européens (et d’autres peuples du monde) contre votre politique et celle des quelques dirigeants qui vous ont suivi.

Merci pour avoir montré qu’en France le clan des américanophiles à tout crin – très puissants dans les médias subventionnés en grande partie par la publicité de firmes américaines – ne dépasse pas 20 % de l’opinion publique. 75 à 80 % étant contre cette agression illégale.

Merci pour avoir redonné aux Arabes et aux musulmans que vous humiliez une fois de plus l’envie de secouer leur torpeur, de stimuler ou de renverser leurs propres dirigeants corrompus et à votre solde, d’en découdre pour trouver une solution plus équitable à l’affrontement israélo-palestinien que la politique de colonisation cautionnée jusqu’à présent par les gouvernements américains.

Merci pour rappeler au monde, si peu de temps après les bombardements massifs de Belgrade, que la politique du bombardement des villes est une constante dans la stratégie anglo-américaine. Dans les années 1940, elle a tué plus de 60 000 civils en France (près de 3000 en un seul jour au Havre : autant qu’au World Trade Center), plus de 600 000 civils en Allemagne, des centaines de milliers d’autres au Japon… Entre mars 1969 et mai 1970 (guerre du Vietnam), 3 650 raids de bombardiers B-52 ont « selon les estimations officielles, entraîné la mort de 350 000 civils au Laos et de 600 000 au Cambodge ; il ne s’agit pas des estimations les plus élevées. Quant au nombre des réfugiés, il est plusieurs fois supérieur au nombre des morts. De plus, l’utilisation généralisée de défoliants, c’est-à-dire de produits chimiques toxiques, entraîna une dégradation massive de la santé… » (c. f. Christopher Hitchens, Les crimes de Monsieur Kissinger, 2001).

Merci, Monsieur Bush, d’avoir prouvé qu’une grande démocratie occidentale, qui prétend gendarmer la planète, peut tomber si aisément aux mains d’une bande de « faucons » enragés (portés au pouvoir par une minorité d’électeurs lors d’un scrutin disputé) prêts à mettre le monde à feu et à sang pour tenter de réaliser une « épuration éthique » des tyrannies qui s’opposent aux intérêts états-uniens (alors que toutes les autres sont ignorées, voire financées et armées).

Merci pour révéler malgré vous que les grands idéaux dont vous vous réclamez mais que vous ne pratiquez pas, la liberté, la démocratie, la charité humanitaire, ne sont entre vos mains que des instruments de propagande au service d’une stratégie d’intervention intéressée dans les affaires des autres États.

Merci Messieurs Blair, Powell, Bush & co. de faire un usage constant et si évident de fausses « preuves » et de faux témoignages pour étayer vos accusations de possession d’armes de destruction massive ou de commission d’atrocités par vos ennemis. Cela fera croître le scepticisme, vertu des hommes libres, des résistants au bourrage de crâne.

Merci pour avoir démontré de façon aussi éclatante, en bafouant les conventions internationales, que le droit ne prévaut que lorsqu’il s’appuie sur une autorité politique ou une entente entre pouvoirs décidés à le faire respecter. La faillite actuelle de l’ONU témoigne de la démission de ses principaux protecteurs. En optant pour l’illégalité, le plus puissant d’entre eux (les États-Unis) a ouvert un gouffre juridique international dans lequel ne manqueront pas de s’engouffrer maints opportunistes en possession d’armes beaucoup plus redoutables que celles qu’on attribue à l’Irak.

Merci pour avoir souligné par défaut l’impuissance d’une Europe divisée contre elle-même, empêtrée dans votre logique de guerre qui préjuge de la criminalité de l’ennemi (« il faut le désarmer ; il faut l’abattre ; il massacre son propre peuple… ») et de la bonté de l’agresseur (« mes condoléances pour vos morts » – Chirac) mais aucune pour les leurs. « Mes bases pour vos avions, mais pas mes soldats (Schröder) ». Toutefois, nous avons eu un bref aperçu de ce que pourrait être une résistance européenne fondée sur l’axe de puissance Paris-Berlin-Moscou, si, rompant définitivement avec toute velléité atlantiste, elle prenait conscience de ses moyens et se dotait d’une volonté politique sur le long terme.

Merci pour avoir fait ressortir le mur infranchissable qui sépare l’aventurisme militaire des guerriers du capitalisme et le pacifisme incantatoire de la gauche bon enfant. Entre les deux, il manquait un pacifisme viril et conservateur, porteur d’un idéal de Pax europaea comme modèle d’équilibre mondial face au déséquilibre suscité par l’interventionnisme unilatéral de Washington.

Merci Monsieur Bush pour vos manières de cow-boy mal élevé et pas très malin qui a fait fortune dans le pétrole et joue au Shérif dans la rue qui sépare le saloon d’où il est sorti ivre et le temple où il a renoué avec une foi sectaire et intransigeante qu’il propage volontiers à coups de bombes (cf., Éric Laurent, La guerre des Bush, 2003).

Vous incarnez le contre-modèle qui contraindra l’Europe à se définir et à se constituer autrement. Vous êtes le cauchemar américain dont nous n’osions pas rêver pour nos peuples en mal d’identité et de souveraineté !

Encore un effort, Monsieur Bush, et vous nous aurez définitivement libéré de l’american way of death !

Jacques Marlaud (2003).