La religion de l’Europe n’est pas encore faite

La religion de l’Europe n’est pas encore faite

Le sommet constitutionnel réuni à Salonique en ces chaudes journée de solstice d’été 2003 (21 et 22 juin) a présenté l’esquisse d’une ébauche d’embryon de constitution. De timides pas ont été accomplis vers un renforcement du processus décisionnel communautaire par le vote à la majorité qualifiée dans un nombre limité de domaines, la création d’un président du Conseil européen et d’un ministre des affaires étrangères de l’Union.

Mais ce ne sont là que des propositions qui devront être approuvées à l’unanimité des 25 États constituants lors d’une conférence intergouvernementale, du mois d’octobre prochain à mai 2004. Or, plusieurs constituants ont déjà fait savoir qu’ils s’opposeraient au projet : les britanniques entendent préserver leur souveraineté intégrale en refusant toute évolution vers une constitution fédérale. L’Espagne, la Pologne et l’Autriche contestent la répartition des votes au Conseil des ministres, qui leur est moins favorable que celle accordée par le traité de Nice…

Gageons que ces nouvelles pommes de discorde (en plus de celles qui ont été jetées à propos de l’Irak, de la Turquie, de la politique agricole commune…) occuperont les prétoires de l’Europe virtuelle pendant longtemps. C’est exactement ce qu’attend le grand rival américain qui a clairement et cyniquement annoncé que sa politique vis-à-vis du vieux continent serait fondée sur le vieux principe du « diviser pour mieux régner ». L’Europe, toujours plus présente dans les discours, semble encore loin de se réaliser dans les faits, même si la sphère d’intérêts communs grandit et finira par nous contraindre à définir l’intérêt général européen et à le faire prévaloir sur les égoïsmes tribaux, fût-ce ceux des vieux États-nations, lorsqu’une divergence, réelle ou imaginaire, les sépare.

Racines chrétiennes ?
Une autre querelle de clochers concerne la religion de l’Europe. Lors du sommet de Salonique, plusieurs pays, dont l’Espagne, le Portugal et la Pologne, ont insisté pour que la future constitution de l’Union européenne « mentionne explicitement les racines chrétiennes de l’Europe ». Le premier ministre polonais, Leszek Miller, a particulièrement insisté sur cette exigence en disant : « On ne peut parler d’Europe sans parler de chrétienté ». Le « club chrétien » n’a pas eu gain de cause en l’occurrence puisque le préambule proposé par la Convention sur l’avenir de l’Europe se contente de mentionner « les héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, dont les valeurs sont toujours présentes dans son patrimoine ».

Le plaidoyer pour la référence au christianisme dans le préambule de la future Constitution européenne est une position défendue avec ardeur par un certain nombre de personnalités notamment d’obédience catholique qui voient là l’occasion de relégitimer au niveau paneuropéen des valeurs religieuses en perte de vitesse. Cette offensive s’inscrit dans la stratégie médiatique du pape Jean-Paul II qui cherche à remobiliser les foules autour du thème chrétien à travers ses multiples voyages et les manifestations du genre des Journées mondiales de la jeunesse. Luthériens, calvinistes et orthodoxes gardent généralement une réserve prudente sur ce sujet qui a le don d’irriter le clan des laïcs (ceux-ci y voient non sans raison une dangereuse immixtion du religieux dans le champ politique). Voici quelques mois, Joseph Yacoub, professeur de relations internationales à l’université catholique de Lyon, résumait cette prise de position avec les arguments suivants : « L’Europe est diverse mais elle est aussi chrétienne comme d’autres mondes sont musulmans, hindous, bouddhistes, taoïstes ou animistes. Le dire n’est en rien préjudiciable aux autres religions présentes dans ce continent comme le judaïsme et l’islam (…) Le reconnaître solennellement, l’affirmer et l’incorporer dans les considérants préambulaires de la loi fondamentale, sans effet juridique, ne porte aucune atteinte aux autres croyances et convictions. Au contraire, cela permet de mieux se définir dans le débat avec les autres religions » (Le Figaro, Débats et opinions, 31/10/2002).

On peut s’attendre à ce le « club chrétien » (qu’il conviendrait d’appeler « christianiste » pour mieux définir sa volonté d’influence dans le domaine politique) revienne à la charge pendant la conférence intergouvernementale de octobre à mai pour tenter de modifier la définition laïque de l’Europe proposée à Nice en décembre 2000 et reprise à Salonique en juin 2003. Si on peut comprendre cette offensive idéologique du point de vue d’un chrétien engagé dans la politique, on ne saurait accepter qu’elle aboutisse à imposer à tous les Européens, chrétiens ou non, le chapeautage d’une référence chrétienne suprême, même sans effet juridique (référence qui, notons-le en passant, arrangerait bien, outre Rome, pour des raisons d’influence morale et politique, l’axe Washington/Tel-Aviv). C’est le point de vue que je défends ici, non comme une conclusion ferme et définitive mais comme l’ouverture d’un débat face à ceux qui souhaiteraient le clore une fois pour toute par l’arbitraire d’une définition générale imposée à tous comme principal référent religieux de nos peuples. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, que la position soit exprimée de façon maximaliste (« on ne saurait parler d’Europe sans parler de chrétienté ») ou minimaliste (« l’Europe est diverse mais elle est aussi chrétienne comme d’autres mondes sont musulmans… »).

Le christianisme n’est pas un ferment d’unité pour l’Europe
Une première série d’objections concerne l’identité du christianisme et de l’Europe. Voici les remarques de l’historien René Sédillot :

« Il faut reconnaître que le christianisme n’est européen en aucune manière. Pourquoi chercherait-il à s’incorporer au petit continent qui sert de presqu’île à l’Asie ? Il vise à la fois plus haut et moins loin. Le christianisme, comme l’Empire romain, a des ambitions universelles, et il les légitime d’avantage. Quand Saint Paul s’adresse aux Colossiens, il parle pour tous les hommes de tous les temps : “Il n’est plus question de Grec ou de Juif, de Barbare, de Scythe, d’esclave, d’homme libre ; il n’y a que le Christ, qui est tout et en tout” (…) comprenons qu’en supprimant la clôture qui, dans le temple de Jérusalem, isolait le parvis des Juifs de celui des Gentils, il a refusé les frontières entre les hommes (…) La religion nouvelle se dit catholique, d’un mot grec qui signifie universel (…) Plus qu’européen, le christianisme est oriental. Jésus le Nazaréen est d’Asie, et il ne quitte la Palestine que pour une fuite africaine. Des douze apôtres, onze sont de Galilée, Judas est peut-être de Judée. Deux seulement, Pierre et André, ont dû mettre le pied sur le continent européen. Saint Paul est un Hébreu né en Cilicie (…) Ce christianisme d’ambition universelle et d’essence orientale n’est d’ailleurs pas, pour l’Europe, un véritable ferment d’unité, parce qu’il est lui-même divisé… ».

Suit une brève description des multiples hérésies, dissidences, réformes et contre-réformes et des guerres de religion auxquelles elles ont donné lieu (Survol de l’histoire de l’Europe, Fayard, 1967).

René Sédillot reconnaît par ailleurs que l’universalité de la règle monastique et les croisades ont contribué à unifier l’Europe. Mais il est facile de répliquer que les croisades ont également opposé les Européens entre eux, notamment la campagne contre les Albigeois, et que certains ordres monastiques comme les Dominicains se sont particulièrement illustrés pendant les siècles d’épuration religieuse aux mains de l’Inquisition. Plus généralement, les guerres de religion atteignent des sommets d’horreur avec la guerre de trente ans au XVIIe siècle, véritable guerre civile européenne qui a donné le ton aux affrontements idéologiques ultérieurs.

La religion en général et le christianisme en particulier, surtout lorsqu’ils sont exacerbés par une instrumentalisation politique, constituent, aujourd’hui encore, d’importants facteurs de division entre Européens. L’exemple de l’Irlande et des Balkans ne permet pas d’en douter.

Que l’idéologie chrétienne, de nature apolitique, ait pu être instrumentalisée au service de l’unité européenne à certains tournants de l’histoire, notamment à l’époque carolingienne, est indéniable, même si cet effort d’unification s’est soldé par l’extermination et la conversion forcée des peuples hérétiques (Saxons, Wisigoths, Lombards…). Mais cela ne saurait nous faire oublier la guerre de religion comme puissant facteur ou, à tout le moins, comme complice de la grande fracture continentale. L’argument de la chrétienté comme ciment de l’Europe ne tient pas la route, encore moins aujourd’hui, à l’heure de la grande désaffection – et de la prolifération des obédiences sectaires – qu’hier.

Notons en passant que « ce christianisme d’ambition universelle et d’essence orientale » (Sédillot) s’est transplanté hors d’Europe, notamment dans les deux Amérique, où il a pris racine avec une vigueur proportionnelle à celle avec laquelle il s’estompait du sol européen. Voici quelques mois, le Congrès des États-Unis, par 346 voix contre 49, recommandait « le jeûne et la prière pour que Dieu protège l’Amérique » (formule employée par Abraham Lincoln en 1863). Il n’est pas un conseil de ministres étatsunien, pas une assemblée politique de quelque importance qui ne débute ni ne s’achève par une prière collective. Cette expression politique de valeurs religieuses est aux antipodes de la tradition laïque à laquelle adhèrent les sociétés européennes qui, depuis de nombreuses décennies, ont cessé de confondre salut public et salut éternel, même si, comme le souligne Joseph Yacoub, la référence chrétienne est encore présente en filigrane dans la politique de certains États européens (Norvège, Danemark, Allemagne, Italie, Espagne, Pologne, entre autres).

Que les États-Unis soient plus chrétiens que l’Europe ne garantit pas qu’ils soient plus justes ou plus raisonnables dans leurs pratiques politiques internationales comme nous avons pu le constater lors des récents conflits internationaux. On peut même penser que l’audace et l’agressivité parfois criminelle des « faucons » autour du président étatsunien (depuis la période Kissinger) obtiennent dans le public un degré de légitimation et de ferveur proportionnel au niveau de bonne conscience procurée par la certitude d’être dans le camp de la « vraie foi ». L’incompréhension à l’égard des Arabes et le favoritisme exagéré envers Israël qui interdisent tout règlement équitable de la question palestinienne s’abreuvent à la même source monothéiste.

Les valeurs au crible du star system
Il en va autrement pour l’Europe qui, sans avoir rompu ouvertement avec l’héritage judéo-chrétien, s’en est éloignée sensiblement depuis un bon demi-siècle. Si l’on additionne le nombre des athées avoués (qui se comptent par dizaines de millions dans l’Europe de l’Est), le nombre des non-pratiquants (une large majorité en France) et celui des croyants hérétiques (comme les nombreux admirateurs du dissident Eugen Drewermann en Allemagne), force est de conclure que le référent chrétien au sens orthodoxe ne peut s’appliquer qu’à une minorité d’Européens qui sont d’ailleurs loin d’être d’accord entre eux sur sa signification (l’œcuménisme ne prend pas, malgré les efforts du pape).

Reste la question des valeurs. Des trois mondes qui structurent aujourd’hui nos existences d’après le sociologue Helmut Schelsky (Politik und Publizität, Seewald, 1983), la famille (foyer de valeurs communautaires), le travail (source des valeurs économiques) et les médias (terrain d’expression des mythes de la modernité), aucun n’est imprégné de valeurs typiquement chrétiennes, sauf pour une petite minorité de croyants-pratiquants (pas plus de 10 à 15 % des Français). Quant aux valeurs idéales, aux « grands récits » mythiques, il y a belle lurette que le star system a soufflé la vedette au catéchisme chrétien comme d’ailleurs à la catéchèse laïque et républicaine (la silhouette au chapeau de Jean Moulin est une figure de mode aussi peu signifiante politiquement que l’était celle du Che au béret à l’époque où elle donnait le ton). C’est parce qu’ils ont su se fondre dans le star system, producteur incessant de symboles éphémères, pieux ou profanes, que des exceptions comme l’abbé Pierre et mère Thérésa (et Jésus superstar) ont pu rivaliser avec Johnny, Madonna et Lady Diana.

Si le recours au référent chrétien n’est pas une réponse crédible à la grande question des valeurs de l’Europe, qu’en est-il de la laïcité qui nous est scandée à tout bout de champ comme une panacée universelle ? Schelsky, entre autres, estime que l’homme occidental, « écartelé » entre ses trois univers contradictoires (famille, travail, médias) tombe dans une dépendance accrue à l’égard du troisième (télémania, pub-idéologie, hyperconsommation). Or, les valeurs laïques s’avèrent incapables de faire face à l’extraordinaire subversion médiatique des esprits. Les dérisoires combats publicitaires d’arrière-garde menés à grands frais par certains gouvernements contre la consommation de tabac, de drogue, d’alcool, contre la vitesse au volant, les comportements racistes, l’incivisme, etc. apportent la preuve de cette carence. Les valeurs laïques se caractérisent par leur négativité, leur refus de laisser les idéologies religieuses considérées comme « privées », voire sectaires ou tribales, s’emparer du champ politique censé rester neutre. Mais cette neutralité est toute relative et imprégnée de valeurs qui, à défaut de l’expression politique qui leur sont refusées, n’en continuent pas moins d’exercer une influence sur le milieu socio-politique. Les sociétés contemporaines laïcisées ne proposent que des anti-valeurs assez incapables de résister aux diverses subversions communautaires ou publicitaires qui les assaillent de tous côtés. Elles finissent souvent, comme aux États-Unis, par devenir la proie des lobbies et des minorités influentes qui imposent, au hasard des changements politiques, une formule idéologique fondée sur un équilibre oligarchique plutôt que sur les objectifs démocratiques mis en avant par le principe de laïcité.

Penser l’Empire et « devenir grec »
Si la réponse laïque, acceptée par défaut, est tout aussi insuffisante que la réponse chrétienne à la question des valeurs de l’Europe, vers quelles sources les Européens pourraient-ils se tourner afin de cesser d’être ballottés par des enjeux qu’ils ne maîtrisent pas et qui, pourtant, décident de leur sort ?

Un indice nous est fourni par le jeune philosophe allemand Peter Sloterdijk qui a récemment défrayé la chronique bien-pensante en soulignant les insuffisances de l’humanisme de pacotille face aux enjeux du monde réel. Dans un petit essai intitulé Si l’Europe s’éveille (Mille et une nuits, 2003), il part du constat que l’Europe, prise dans l’étau de deux impérialismes concurrents, a végété dans des idéologies de l’absence (existentialisme, esthétisme culturel…) depuis 1945, date de son retrait de la scène internationale. Or, l’étau se desserre, l’assoupissement des deux demi-Europe à l’ombre des parapluies nucléaires des « Grands » n’est plus de mise. C’est alors que réapparaît la mythomotricité des tournants de l’histoire européenne, celle qui a permis la transmission (ou translation) de l’empire de Rome aux Carolingiens, puis aux Hohenstaufen et aux Habsbourg. Il ne peut s’agir, bien sûr de la même forme d’empire dynastique aujourd’hui. Mais, sauf à vouloir rester à la remorque d’un impérialisme étranger, les Européens devront concevoir une grande politique (le mot de Nietzsche est cité en exergue par l’auteur) à la fois impériale et démocratique pour se montrer à la hauteur de la situation nouvelle qui est la leur. Voilà le terreau de valeurs politiques nobles, venu de l’Antiquité, qui pourrait bientôt se superposer aux idéologies de l’absence et au désespérant petit individualisme consommateur offert aux masses indifférenciées par les multinationales du divertissement. Une autre piste nous est enseignée par le philosophe français Marcel Conche qui a récemment confié ses pensées à son élève, André Comte-Sponville (Confession d’un philosophe, Albin Michel, 2002). Dans une conférence à l’université de Neuchâtel intitulée « Devenir grec » reprise par la Revue philosophique (janvier-mars 1996), puis par la revue Krisis (janvier 2000), il explique qu’il a délibérément choisi de remonter jusqu’à la source la plus ancienne de l’esprit européen, celle des antésocratiques à partir de Homère, car elle contient les leçons d’héroïsme les plus précieuses que tout un chacun gagnerait à méditer1 : « D’un côté, le bonheur, de l’autre la grandeur, le fécond sacrifice de soi-même (…) Entre l’insignifiance et le sens, il faut choisir (…) Comment vivre sensément ? Chacun de nous, Occidentaux, peut s’essayer à devenir oriental, peut essayer sur lui une sagesse orientale, mais, pour autant qu’il reste fidèle à l’esprit de l’Occident, il n’y a que deux solutions : grecque ou chrétienne (ou judéo-chrétienne), rationnelle ou irrationnelle, philosophique ou religieuse : ou la raison ou la Révélation, ou la philosophie ou la religion, ou Athènes ou Jérusalem. Pour le philosophe, en tout cas, il faut choisir. Tout philosophe est, en droit, l’enfant de la Grèce. Qu’advient-il lorsqu’il a eu, comme aujourd’hui souvent, une éducation chrétienne ? Il doit s’en défaire, se dépouiller de toutes les croyances qui ne lui viennent pas de la lumière naturelle. Au devenir chrétien de Kierkegaard, j’oppose le devenir-païen ou plutôt le devenir-grec (…) La véritable avancée consiste à reculer jusqu’aux Grecs, et ici je dis : jusqu’à Homère ».

Ces exemples de réflexion sur une autre façon de concevoir l’avenir de l’Europe, ont été offerts dans le sens d’une ouverture de la question des valeurs contre la clôture à l’intérieur du sempiternel dialogue de sourds entre christianisme et laïcité (tous deux, d’ailleurs, dépassés par les événements du devenir continental) au sein duquel certains voudraient l’enfermer.

L’Europe sort lentement d’un long interrègne au cours duquel elle fut écartelée entre deux matérialismes totalitaires. Pendant cet intermède, sa culture traditionnelle fut laminée par les idéologies productivistes qui lui apportèrent du bien-être matériel au prix (écologique, social et culturel) que l’on sait. Cette période s’achève et nous voici exposés au risque – et à l’extraordinaire aventure – qui consiste à faire un bilan et un tri, à refonder nos propres valeurs en tirant le meilleur parti de l’antique héritage. Il serait dommage de gâcher l’occasion en continuant de nous chamailler à propos de valeurs moribondes.

Sans doute sommes-nous, pour une bonne majorité d’entre nous (Européens), sans toujours le savoir ni le vouloir vraiment, un peu chrétiens, un peu athées ou laïcs et un peu païens avec une bonne dose de scepticisme. « Le choix de Dieu » (Lustiger) au sens chrétien, juif ou musulman, l’adhésion rigoureuse au credo monothéiste, ne concerne qu’une minorité d’Européens et n’est pas nécessairement lié au choix de l’Europe comme patrie en attente de reconnaissance. Au contraire, une telle vocation, dans la mesure de son exclusivité, dévalue les autres valeurs de l’Europe, celles d’Homère, Eschyle, Machiavel ou Giono : l’érotisme au sens poétique, l’amour de la nature, l’héroïsme guerrier, le politique…

Avec le recul constant de la conscience historique et des enseignements classiques, le triomphe d’un individualisme de l’indifférence, combien d’entre nous seraient capables de « penser l’empire », et de devenir – ou redevenir – grecs et romains-germaniques comme le permet, comme l’exige la situation nouvelle ?

C’est la question. En attendant de pouvoir y répondre, en attendant l’avènement d’une véritable haute éducation à l’esprit européen, condition de notre renaissance culturelle, en attendant qu’un élargissement spirituel se superpose à l’élargissement géographique et économique de l’Union européenne, le préambule à la constitution de l’Europe doit rester ouvert et laisser les générations montantes assumer leur destin en puisant dans le patrimoine de valeurs qu’elles jugeront à la hauteur de l’heure historique.

Jacques Marlaud (2003).

1. À propos du choix d’Achille, qui est, somme toute, celui de l’Europe…